Chronique de Jacques LEROUEIL Editos et Chroniques

Assurances : l’obligation en question

Le défi annoncé de la prochaine augmentation de capital minimum en zone CIMA (lire p. 28) rappelle une évidence : à quelques rares exceptions près, le secteur des assurances africain est sous-capitalisé, car pas assez développé. Avec un volume total d’encaissements de 66,7 milliards de dollars en 2017, le dernier rapport annuel Sigma du Swiss Re Institute note ainsi que le marché africain de l’assurance n’a représenté que 1,36 % des primes collectées à l’échelle mondiale (4 892 milliards de dollars).

En clair, dans le jeu planétaire des assurances, l’Afrique reste un nain. Même en escomptant une croissance régulière de la branche, tirée en premier lieu par la hausse du revenu disponible des ménages africains, il faudrait des décennies pour que les assureurs du continent augmentent sensiblement leur part relative par rapport à leurs pairs internationaux.
Il existe pourtant une solution pour accélérer le développement du secteur et changer durablement la donne : la généralisation des contrats d’assurance obligatoires, sous la houlette des régulateurs africains. Un rapide coup d’œil sur la répartition des primes encaissées en Afrique prouve du reste que ce sont d’abord les marchés réglementaires les plus matures (Afrique du Sud, Maroc, Tunisie, Algérie, Égypte) qui dominent le palmarès des pays en volume de primes. Audelà de l’effet « taille », ce sont les marchés nationaux où le nombre d’assurances obligatoires est le plus élevé (plus de 20 en Tunisie, contre deux à trois en moyenne en Afrique subsaharienne) et qui ont de fait une activité assurantielle plus importante qu’ailleurs. Les partisans du libre jeu des forces du marché crieront probablement à l’hérésie, mais en la matière, l’auteur de ces lignes fait sien le raisonnement de l’homme d’État français Léon Gambetta : « […] L’impuissance toujours possible des volontés individuelles requiert l’intervention de l’État, qui se doit à lui-même d’intervenir, non pas pour opprimer mais pour imprimer le mouvement. »
On l’aura compris, l’enjeu sociétal lié à cette question est trop important pour être laissé au seul ressort des opérateurs privés et des particuliers. Car, outre les avantages évidents dont pourraient bénéficier les acteurs de la profession (élargissement du marché, réduction du phénomène d’antisélection, amélioration de la rentabilité) et audelà l’économie dans son ensemble, promouvoir plus d’assurance, c’est offrir tout simplement plus de sécurité à l’ensemble des assurés. Des individus qui, sans cela, seraient beaucoup plus exposés aux aléas de la vie et probablement moins enclins à prendre (parfois) des risques calculés, clé de voûte d’une économie de marché moderne.
Voilà pourquoi il appartient aux régulateurs africains – en concertation avec les professionnels du secteur – de trouver le juste compromis entre la nécessité d’offrir une solide protection sociale aux assurés par le jeu de la mutualisation la plus large possible des risques, et la juste mesure qui doit être accordée à la liberté individuelle et aux mécanismes d’un marché fonctionnel. Mais quelle que soit la formule trouvée, celle-ci passera forcément par plus d’obligations contractuelles qu’aujourd’hui. C’est à cette condition que se fera le big bang tant espéré de l’assurance en Afrique