Enquête

Cécile Escape “Les meilleures Business Schools africaines sont encore inégalement réparties sur le continent”

Revue de détail avec Cécile Escape, la directrice générale et fondatrice du cabinet Eduniversal. Constat : l’Afrique du Sud maintient sa position de leader, suivie du Maroc et de l’Egypte qui se distinguent par la qualité de leurs enseignements.
FORBES AFRIQUE: Quels sont les principaux enseignements du classement ?
Sur les 1000 Business Schools des 154 pays étudiés, 75 se situent en Afrique. Les 164 programmes Masters et MBA africains sont répartis dans 21 pays. L’Afrique du Sud maintient sa position de leader de la zone avec 11 écoles pour 68 Masters. Quatre écoles sortent du lot : University of the Witwatersrand – WITS Business School avec 13 Masters, University of Stellenbosch avec 12 Masters, University of Pretoria avec 15 Masters et University of Cape Town, classé dans 18 spécialités. Comme l’an passé, le Maroc et l’Egypte se distinguent par la qualité de leurs enseignements. Au Maroc, trois écoles raflent tous les prix : ISCAE, ESCA et HEM avec respectivement 12, 10 et 5 programmes classés. En Egypte, 15 Masters classés issus de 2 écoles se partagent la vedette. The American University in Cairo possède 10 Masters classés, dont un au niveau global en finance de marché. Avec ses 5 Masters, Arab Academy for Science & Technology excelle dans deux spécialités mondiales : Tourism and Hospitality Management et E-Business. A noter aussi, Makerere University en Ouganda qui parvient à faire reconnaître son expertise dans quatre spécialités, notamment en Management Information Systems (4e position); et le Kenya qui dispose de trois programmes classés, dont 2 au niveau mondial : E-Business (Catholic University of Eastern Africa) et AgriBusiness (University Of Nairobi).
​Comme l’an dernier, l’Afrique du Sud, suivie du Maroc et de l’Egypte semblent donc solidement installés dans le trio de tête des pays les mieux placés de la zone?
C.E. : Effectivement, ils représentent 67,7 % des Masters classés. L’excellence en enseignement supérieur est concentrée, obligeant les étudiants à plus de mobilité.
​Comment expliquez-vous cette attractivité régionale?
C.E. : Le portefeuille de programmes est large et varié. Le pays se positionne ainsi sur un nombre important de spécialités. Les écoles influencées par le modèle français ont noué des partenariats avec d’excellentes écoles et universités en France et ailleurs dans le monde. Elles fournissent des formations de référence dans la zone sur tous les fondamentaux du management et attirent les étudiants des pays limitrophes et de zone francophone. ISCAE, ESCA et HEM sont parvenues à développer des Masters reconnus en Supply Chain Management. L’ISCAE est aussi reconnue pour son expertise en management du sport et en développement durable. Ces performances ne doivent pas occulter les bons scores de la Tunisie et de l’Algérie. Ainsi, l’ESSEC Tunis et IHEC Carthage représentent cinq des six Masters classés et se distinguent toutes les deux en E-Business. Quant à l’Algérie, sur cinq programmes classés, quatre sont issus d’une même école, MDI Alger. Cet établissement qui s’est développé sur un modèle « français » de Masters spécialisés propose des formations reconnues portant sur les domaines fondamentaux du management (RH, marketing).
En Afrique de l’Ouest, le Sénégal sort son épingle du jeu.
C.E. : Neuf programmes classés sur 10 sont issus de l’Institut africain de Management (IAM) situé à Dakar. Cette école fait partie des établissements ayant un large éventail de programmes Masters. Autre indice notable : 4 de ces Masters classés le sont dans des spécialités non régionales : Agribusiness / Food Industry Management, Arts and Cultural Management, Business Intelligence, Knowledge and Security Management.
Votre classement international prend-il ou non en compte les disparités économiques et sociales du continent africain?
C.E. : Notre méthodologie et nos classements ont pour souci d’être universels. Concrètement, nous n’appliquons aucune modification ou adaptation des règles de méthodologie selon les zones. L’unique point nécessitant un traitement personnalisé par pays concerne l’évaluation du salaire de sortie. En e¤et, nous prenons en compte les réalités économiques de chacun à travers un algorithme mis au point au sein de nos plateformes d’enquête. Cet algorithme pondère la note attribuée aux salaires de sortie en intégrant les salaires moyens des cadres dans chaque pays ainsi que le pouvoir d’achat qui en résulte. 
​L’enseignement supérieur africain est-il de plus en plus impliqué en matière d’entrepreneuriat?
C.E. : L’Afrique possède une culture entrepreneuriale prégnante qui lui confère une réelle force. Les contextes politiques, économiques et géographiques soumettent les pays africains à un environnement changeant qui les conduit à penser des business modèles et des modes de développement particuliers. Cette évolution notable a fait l’objet d’un thème central de discussion lors de la dernière réunion du comité scientifique d’Eduniversal. La réflexion, portée par Sherif Kamel, le responsable de la zone Afrique au sein de cette instance, visait à établir des critères spécifiques pour évaluer les programmes en entrepreneuriat. L’objectif est de distinguer les établissements les plus engagés sur ce sujet. Selon Sherif Kamel, l’Afrique est une mine d’entrepreneurs d’un nouveau genre, qui demandent un accompagnement spécifique. 
L’Afrique se démarque-t-elle dans d’autres domaines?
C.E. : Il existe plusieurs enjeux majeurs pour le continent. L’évolution de l’enseignement supérieur en témoigne. Ainsi, concernant l’agroalimentaire, l’Afrique du Sud, l’Ouganda, le Kenya et le Sénégal démontrent l’expertise de la zone dans ce domaine au sein du top 50 Eduniversal. En santé, 3 programmes sud-africains sont bien classés au niveau mondial (16, 19 et 34e position sur 100). Mais c’est sans doute en matière de développement économique (Tourism and Hospitality Management) que l’Afrique se distingue le plus avec 6 Masters classés. A noter aussi, 5 Masters en E-Business, répertoriés parmi les 100 meilleurs dans des pays où le secteur des nouvelles technologies, de la téléphonie sont majeurs (Tunisie, Madagascar, Egypte et Kenya). Dans les spécialités Supply Chain and Logistics, le Maroc et l’Afrique du Sud intègrent notre top 50. Enfin, en management du sport, 3 Masters sont classés dans notre top 100 mondial, dont 2 deux dans le top 10. L’University of Cape Town est même le leader mondial du domaine.
​Economiquement, la Chine monte en puissance sur le continent. Cette situation se reflète-t-elle dans l’enseignement supérieur?
C.E. :  Les domaines de l’éducation et de la culture sont fortement touchés par cette nouvelle influence. L’impact se fait sentir à différents niveaux: les étudiants chinois sont désireux de se former en Afrique. A cet égard, des capitaux chinois sont investis dans le secteur de l’éducation et plus particulièrement dans les cursus primaires et secondaires. Des antennes d’universités chinoises s’implantent également dans certains territoires via notamment des partenariats majeurs. Je pense par exemple aux Instituts Confucius. Toutefois, cette influence récente demeure difficile à mesurer. Elle est plus sensible dans des pays « en développement » d’un point de vue de l’enseignement supérieur. Le Maroc et l’Afrique du Sud semblent pour leur part conserver leur indépendance en la matière et contrôler cet impact.
​Quels sont les cursus de la zone Afrique les plus consultés par les étudiants?
C.E. : 130 000 étudiants africains choisissent leurs études à travers notre classement. Les Masters les plus regardés sont Economics, MBA Full Time, Corporate finance, Human Resources, Management, Engineering and Project Management. Il est intéressant de préciser que le rang de classement ne constitue par le principal critère des étudiants concernant l’attractivité des pays et des programmes. Par exemple, en analysant la spécialité Corporate Finance, le top 3 des programmes les plus consultés est sud-africain, et le premier est le MBA Investment and portfolio management est même le moins bien classé (n°10/cf. tableau)! Ceci relève d’une certaine logique : les étudiants cherchent à intégrer des cursus reconnus, mais craignent de ne pas répondre aux attentes des meilleurs classés. Notre enquête indique que le pays reste un critère majeur pour la recherche d’une école.
​D’où l’importance de la mobilité intrarégionale des étudiants?
C.E. : Cette mobilité est forte. Quelques pays jouissent d’une forte influence éducative et jouent le rôle de référence, de «fournisseur» d’éducation supérieure pour leurs voisins. Cette situation n’est pas nouvelle. L’Afrique du Sud arrive en tête des pays de la zone les plus attractifs pour les étudiants africains. Toutes destinations confondues, il se situe juste après la France et avant les Etats-Unis lorsqu’un étudiant étranger décide de quitter son pays. Plus étonnant, le Maroc se positionne en deuxième position, bien qu’il accueille près de dix fois moins d’étudiants étrangers que l’Afrique du Sud!
​Y-a-t-il un «modèle africain» de Business School?
C.E. :  Heureusement que non! On distingue deux grandes familles d’influence : européenne et spécialement française, et anglo-saxonne. L’inspiration française permet de développer des écoles plus internationales, innovantes et osant la diversité dans leurs diplômes, élargissant leurs partenariats…. Le modèle «anglo-saxon» est un mélange d’influence britannique et du nord de l’Europe. Nous constatons qu’aucune école des deux pays majeurs d’enseignement supérieur dans la zone Afrique n’a strictement suivi le modèle nord-américain très centré sur le MBA et les «monoprogrammes»… 
Dans votre classement, quelles sont les caractéristiques qui différencient la meilleure Business School mondiale de la meilleure Business School africaine?
C.E. : La numéro 1 avec 5 palmes et un score de 672/00 est Copenhagen Business School (CBS). La meilleure africaine est University Of Cape Town UCT avec 5 palmes et un score de 392/00. Leur influence et leur attractivité mondiale sont fortes.
La seule différence véritablement notable est que CBS a été beaucoup plus recommandée et évaluée comme une référence mondiale par ses pairs que UCT. Et ce, en dépit du fait qu’elle possède 18 Masters classés contre moins de 15 pour CBS.
​Comment expliquez-vous cela?
C.E. :  Les Business Schools africaines se concentrent sur leur rôle majeur au sein de leur pays. Elles doivent répondre à de fortes attentes des étudiants et entreprises «locales». Leur entrée dans le top 10 dépendra de leur capacité à consacrer davantage de temps et de moyens à leurs relations internationales, au développement multizone et à la diversification de leurs activités.