Editos et Chroniques La chronique de Gaston KELMAN

Cinéma africain, la situation est grave…

Dans deux récents colloques, j’ai traité le rôle du cinéma dans la naissance des mythes fondateurs, puis comme marqueur de la renaissance des peuples. À l’université de Maroua, j’ai présenté l’entrée du Noir dans les mythologies de trois univers où sa présence est importante, les États-Unis, la France, l’Afrique.

Les États-Unis ont bâti leur identité, leur mythe fondateur sur l’invincibilité, avec les figures du shérif et du cow-boy. Nation raciste structurellement, mais d’un volontarisme implacable, quand avec les Civil Rights il s’est agi d’intégrer le Noir dans le rêve américain, on y est allé à fond. Ce ne sont plus le blond et le brun qui sauvent la nation, mais le Noir et le Blanc. Avant l’élection d’un président noir, le cinéma avait anticipé cette évolution. Alors j’ai dit bravissimo.
Autre univers noir, la France, pays non raciste où le Noir a toutes ses chances : faire de bonnes études, épouser qui il veut, habiter où ses revenus le lui permettent. Mais contre toute attente, l’intelligentsia refuse cette réalité et s’acharne à maintenir le mythe du Noir éboueur. Le film Romuald et Juliette présente le seul mariage possible : un PDG blanc, jeune, riche, beau, épouse une Noire femme de ménage enlaidie, plus âgée que lui, mère de cinq enfants de cinq pères, avec l’inévitable dealer. Chapeau l’artiste.
Puis il y a le succès planétaire Intouchables. Dans le fait réel dont est tiré le film, l’homme de compagnie du handicapé blanc est beur. Pourquoi devient-il noir au cinéma? Parce que dans la mythologie française, le Beur ne se conçoit plus dans les rôles subalternes. Le comble, dans Un fauteuil pour deux, film américain de thématique similaire, le Noir Valentine qui entre dans l’univers huppé des Blancs y reste à la fin du film. En France, Driss le Noir d’Intouchables retourne dans la misère de sa cité pourrie.
Puis je suis allé prêcher mon iconoclastie dans un festival camerounais ayant pour thème «Cinéma et renaissance des nations». J’ai encensé la Nigériane Nollywood, qui finance son cinéma et montre ce que les Nigérians veulent voir : belles villas, belles nanas, beaux carrosses, tout ce qui permet l’éclosion d’une classe moyenne, ferment de toute renaissance.
Et il y a l’autre. J’ai demandé à ce Camerounais qui avait commis un insipide film en hommage à Albert Schweitzer, médecin colonial, pourquoi il ne mettait pas en lumière nos héros. Sa réponse fut un triste condensé de la misère intellectuelle la plus brute : qui va payer? Aussi longtemps que nous mettrons l’argent du maître avant l’idée et le rôle pédagogique de l’intellectuel noir, aucune chance de nous désaliéner. Un documentaire pédagogique sur Um Nyobè ne coûte pas plus cher qu’un épisode de ces télénovelas que le Nigeria finance par milliers.
Il était dit que rien ne me serait épargné. Je comparais donc l’élan nigérian à l’aliénation de ce cinéma qui attend l’argent du maître et peint une Afrique sur commande, car c’est celui qui paie l’addition qui compose le menu. Je concluais que si l’Europe ne peut plus produire L’État sauvage, Thomas Ngijol se charge désormais de faire pire. La surprise de ma vie : à la soirée de clôture, Ngijol, qui pour moi représente l’exemple caricatural de ce qu’il ne faut pas faire, était l’invité d’honneur, gratifié d’un prix spécial, bombardé ambassadeur du festival. Comme disait Besnard, la situation est grave mais pas désespérée, car il y a des Thierry Ntamack.