Portrait

David Adjaye, architecte des mutations urbaines

Ce visionnaire, surnommé le « starchitecte » en référence aux nombreuses célébrités qui font appel à ses talents, aime dépasser les frontières de son domaine. Rencontre avec David Adjaye, cet Anglo-Ghanéen qui a conquis le monde.

crédits : Mark Wilson

Avec Adjaye Associates, le cabinet qu’il a fondé en 2000, David Adjaye a engagé une exploration esthétique des espaces et des matières dans les plus grandes capitales du monde. L’ouverture du National Museum of African American History and Culture – le musée national de l’Histoire et de la Culture afro-américaines – de Washington, prévue en 2015, sonnera comme une consécration pour ce quadra. Un projet de 500 millions de dollars qui n’a pas empêché David Adjaye de mener durant ces dix dernières années des travaux de recherche sur les mutations urbaines en Afrique, sa terre natale. 
Une prouesse à Washington

Pour l’instant, ce n’est qu’un immense chantier à ciel ouvert au cœur de la capitale américaine. Bien que déjà bordé par de nombreux musées, monuments et mémoriaux, le parc mythique du National Mall s’apprête à accueillir un nouveau bâtiment : le futur musée national de l’Histoire et de la Culture afro-américaines. Il occupera une surface d’environ 35 000 mètres carrés, répartis sur sept niveaux qui permettront de découvrir une histoire marquée par l’esclavage, la proclamation d’émancipation, la lutte pour les droits civiques, jusqu’à l’élection de Barack Obama. Le musée est conçu sous la forme de deux paniers en osier encastrés l’un dans l’autre, avec un extérieur couvert d’écrans de cuivre qui changent de couleur entre le jour et la nuit. De l’intérieur, on distinguera par endroits les grands monuments alentour, tels que le Capitole. Une prouesse réalisée par Freelon Group, Adjaye Associates et Davis Brody Bond, sélectionnés parmi les plus grandes équipes d’architectes du monde. Et un succès pour David Adjaye, architecte britannique d’origine ghanéenne de 47 ans.

En un peu moins de quinze ans, il est devenu l’un des architectes londoniens les plus renommés de sa génération, à un âge où la profession voudrait qu’on attende patiemment son tour. Aujourd’hui, sa structure est mondialement reconnue. « Adjaye Associates, ce sont désormais des bureaux à Londres, New York, Berlin, Accra et Shanghai. C’est pour nous un moyen de travailler à l’échelle mondiale. En général, lorsque nous gagnons des projets à l’international, nous ouvrons un bureau local dans le pays depuis lequel nous travaillons », précise David Adjaye. Depuis 2000, il a réalisé des projets de scénographies, d’expositions, des pavillons temporaires et des habitations privées en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Récemment, il a construit des centres d’art et d’importants bâtiments publics à Londres et à Oslo.

Une enfance en mouvement

Il possède un goût évident pour des structures simples, épurées et toujours en mouvement, sans doute en référence à son enfance. Né à Dar es-Salaam, en Tanzanie, de parents ghanéens, il a vécu jusqu’à l’âge de 14 ans aux quatre coins du continent africain. « Mon père était diplomate. Nous avons résidé dans les plus grandes capitales émergentes. Pour moi, le continent est par conséquent celui qui voit le plus de villes émergentes, toujours plus modernes », explique l’architecte. Adjaye père est entré dans les services diplomatiques du Ghana peu après l’indépendance du pays, en 1957. À cette époque, il fait partie du cercle instruit du Premier ministre Kwame Nkrumah, un panafricaniste convaincu. Leur rêve : bâtir les Etats-Unis d’Afrique. Une vision du continent africain que le père de David Adjaye veut transmettre à ses trois fils. « Mon père a voulu être diplomate afin que sa famille puisse voyager et voir le monde, le monde moderne. Les relations entre le moderne et l’ancien sont actuellement très présentes dans mon travail, tout comme les corrélations entre les différents groupes sociaux et culturels. Tout cela est intrinsèque à mon approche de l’architecture, qui est une recherche permanente d’un meilleur cadre de vie pour des personnes issues de différents milieux culturels », analyse-t-il.

C’est à Nairobi, au Kenya, que David Adjaye commence à prendre conscience de la notion d’architecture. Une réflexion qu’il va poursuivre à Londres, lorsque sa famille décide une nouvelle fois de déménager. Nous sommes en 1979, l’adaptation dans ce pays totalement étranger se fait de manière brutale. Et l’imagination prend une place importante. Chez David Adjaye, l’architecture est un second choix, il rêvait plutôt d’être artiste. « J’ai toujours été intéressé par le dessin et voulu utiliser mon imaginaire d’enfant. J’ai été encouragé par un enseignant. C’est quand j’ai pris conscience de la notion d’espace que j’ai réalisé que je voulais étudier l’architecture », dit-il. Insolite dans une famille de diplomates et de scientifiques. Il s’inscrit à la Middlesex University, puis à la South Bank University, où il récolte d’excellentes notes. Mais le tournant s’opère lorsqu’il entre au Royal College of Art de Londres, dont il sort diplômé en 1993. À cette époque, il intègre un groupe d’avantgardistes reconnus pour leurs tactiques dites « du choc » dans les années 1990. David Adjaye tisse des liens étroits avec certains membres comme le peintre Chris Ofili, avec lequel il monte plusieurs projets « Je ne fais pas de distinction entre le monde de l’art et celui de l’architecture. Pour moi, le design réunit tous les aspects : pratique, émotionnel et intellectuel. J’ai toujours cherché à dépasser les plates-formes de création, en travaillant notamment avec des artistes et créateurs de différentes disciplines, et à me concentrer sur le discours créatif. C’est le dialogue – l’intersection culturelle – qui m’excite. C’est peut-être cet instinct qui a été reconnu par le monde de l’art, et qui m’a fait collaborer avec des artistes d’univers si attachants », préciset-il. Le reste de sa formation, David Adjaye l’a effectuée sur le terrain, en stage dans de grands cabinets et lors de ses nombreux voyages en Asie et aux Etats-Unis. C’était peu de temps avant de créer sa propre structure en 1994, Adjaye Architects, une première tentative qui n’a pas connu le succès escompté, en partie à cause de la crise économique que traversait l’Europe au début des années 1990.

Une vision architecturale

Après ce faux départ, les années 2000 sont celles qui voient le travail de David Adjaye repousser les limites de l’architecture classique. « J’ai mis en place Adjaye Associates en 2000, après avoir exercé quelques années à Londres. J’ai conçu un certain nombre de projets de résidences privées assez dynamiques, puis j’ai eu besoin d’avoir une structure sur place pour grandir. Cette série de résidences m’a donné l’opportunité de m’engager dans la réalisation de projets pour les villes. Ça a été une base, une plate-forme pour atteindre le niveau supérieur. J’ai commencé à concevoir à une échelle différente et, plutôt que de créer des bâtiments en retrait de la ville, j’ai préféré faire des structures qui seraient à l’opposé et concevoir des bâtiments qui communiquaient avec la communauté. » A côté de projets plus personnels pour des amis et des célébrités, David Adjaye se spécialise donc dans la conception de bâtiments à caractère public. Parmi ses réalisations les plus connues, la bibliothèque Idea Store de Londres (2001), le pavillon Nobel pour la paix à Oslo (2005), le musée d’Art contemporain de Denver (2007) ou encore des « Asem-pa », des logements en Louisiane construits après le passage de l’ouragan Katrina. Tous présentent la particularité de s’articuler, voire s’imbriquer, pleinement dans leur environnement. Des édifices qui se veulent à la fois fonctionnels et ouverts, affirme David Adjaye, pour qui les bâtiments publics ont pour mission de cimenter les communautés. Comment ? Par les jeux de lumières, l’usage de matériaux et de textures toujours plus vivants. Dans ses dessins, Adjaye aime rendre floues les frontières entre l’intérieur et l’extérieur. L’objectif est à la fois d’inscrire une forte présence architecturale et un sentiment d’immersion dans la vie sociale de la communauté environnante.

Un exercice d’équilibriste que l’architecte a révélé dans un ouvrage paru en 2005, David Adjaye Houses : Recycling, Reconfiguring, Rebuilding, suivi par une exposition, David Adjaye : Making Public Buildings, qui s’est accompagnée d’un ouvrage du même titre et a ensuite été présentée dans différents musées. Une expérience cosmopolite qui l’amène à s’interroger sur les influences de l’architecture africaine dans le monde. Dans cette période charnière pour le continent – le domaine de l’architecture n’est pas en reste –, le but de David Adjaye est de promouvoir une approche originale de l’architecture, de l’urbanisme et du design en lien avec l’Afrique.

Retour vers l’Afrique

« Les résonances africaines dans mon travail sont indirectes et complexes, explique-t-il. Il n’existe pas de corrélation linéaire entre le caractère de mon esthétique personnelle (qui est influencée par mon héritage africain) et les bâtiments que je conçois. Par exemple, mon travail précédent a exploré l’idée du caché et du révélé – l’éminence, la disparition et la perte. J’ai parlé de toutes les questions relatives aux conditions de vie de la diaspora à Londres et en Europe. De même, ma connaissance des villes africaines a été profondément instructive pour moi dans mon travail aujourd’hui. » Pour confronter sa propre vision à l’architecture africaine, David Adjaye a passé près de onze ans, entre 1999 et 2010, sur le continent africain, visité 52 Etats et compilé les résultats dans une série d’ouvrages en sept volumes. Dans sa documentation, ne pensez pas trouver de superbes photographies à l’architecture artificiellement « africanisée ». Mais imaginez Kigali, capitale du Rwanda, où cohabitent les traces de l’empire colonial, de nouveaux modèles d’urbanisme, des immeubles flambants neufs, des tours de verre… Ou encore Abuja, au Nigeria, partagée de manière suggestive entre les deux principales religions du pays. « Il y a maintenant une nouvelle génération qui tente d’établir l’ADN d’une architecture africaine contemporaine, qui est plus sensible à l’architecture traditionnelle. Dans mon propre travail en Afrique, j’ai récemment ouvert un bureau au Ghana pour étudier un certain nombre de projets à travers le continent. Nous allons construire un concept store au Nigeria qui ouvrira au printemps prochain, une fondation au Gabon, une villa privée et une école au Ghana, de nouveaux bureaux pour abriter la Banque mondiale au Sénégal… » liste l’architecte.

C’est la première fois que cette expérience est menée avec la volonté de révéler des lieux et bâtiments, des sonorités, des paysages propres à l’Afrique, une représentation qui n’est plus celle d’un continent sous-développé, en guerre ou en proie à une crise alimentaire permanente. Pour David Adjaye, « c’est une période excitante pour l’architecture en Afrique. Le prix Aga Khan d’architecture, par exemple, travaille à placer l’architecture africaine sur la scène planétaire. Avec de telles initiatives, cette décennie verra un horizon saisissant pour l’architecture africaine et son impact mondial ». Parmi les architectes qui travaillent à donner une autre image de l’Afrique, il admire le travail assez futuriste d’Amancio « Pancho » Guedes au Mozambique et d’Herbert Baker à Pretoria, en Afrique du Sud. Mais, loin de faire de l’angélisme, David Adjaye appelle à la prudence face aux nombreux projets nationaux et au développement trop rapide et anarchique de certaines constructions qui détruisent tout sur leur passage. En attendant de pouvoir visiter l’ambitieux musée national d’Histoire et de la Culture afro-américaines, qui doit devenir une référence pour tous les Africains d’Amérique et d’ailleurs, il emploie son énergie à créer des références architecturales pour tout un continent.