Portrait

Dolisie, la renaissance de la ville, nouveau pôle économique

Après plusieurs années de déclin, Dolisie, ex-Loubomo, revit. Un avenir prometteur s’ouvre devant elle, qui devrait faire de cette ville-carrefour, jadis capitale de l’or vert, avec Socobois, alors première unité de transformation du bois du Congo, un pôle économique sous-régional.
Sa renaissance, le chef-lieu du département Niari la doit en partie à l’ouverture, le 21 décembre 2011, du tronçon bitumé de la route nationale n°1, qui relie Pointe-Noire à Dolisie. Un miracle pour les habitants de la région et des départements voisins. Christian, Dolisien d’adoption, en a presque les larmes aux yeux quand il en parle : « Je suis heureux de l’avoir vu avant ma mort. Dommage que nos défunts parents n’aient pas eu cette chance  ! » 
Les bénéficiaires de la route

Avant cette date, pour aller à PointeNoire, situé à quelque 180 km au sud-ouest, il fallait prendre le chemin de fer CongoOcéan (CFCO), un voyage éprouvant à partir des années 90. Ou s’aventurer à travers le massif du Mayombe, une forteresse rocheuse, couverte d’une épaisse forêt dense, difficile à franchir. « Il fallait entre dix et douze heures pour atteindre Pointe-Noire. Et un solide 4×4. Malgré cela, on pouvait s’embourber et tomber en panne, tant la piste était mauvaise, surtout en temps de pluie », raconte Christian. Au passage, l’ouverture de la route a permis de « démystifier le Mayombe. Ses génies et ses sirènes, on n’en a plus peur ». Ou presque. Car, même aujourd’hui, les voyageurs ne s’attardent jamais longtemps au bord de la route ! Autant dire que la route a détrôné le rail. « C’est plus rapide et moins cher », confirme Enrique Goïo, le président de la Chambre consulaire, qui coiffe les départements du Niari, de la Bouenza et de la Lékoumou. Même le transport aérien en souffre. Si deux compagnies, Trans Air Congo et Air Congo, desservent la destination, elles ne sont compétitives qu’entre Dolisie et Brazzaville. Les premiers bénéficiaires de la route ont été les cultivateurs du Niari, de la Lékoumou et de la Bouenza, qui ont pu produire davantage. Pas de problème, en effet, pour écouler bananes plantains, tubercules et feuilles de manioc – base de l’alimentation des Congolais –, avocats, safous, aubergines, et autres légumes, fruits et denrées vivrières vers le grand marché qu’est Pointe-Noire, avec son million d’habitants. Quand ce ne sont pas les commerçants ponténégrins qui vont s’approvisionner directement à Dolisie et dans les villages, ce sont les jeunes de la contrée qui se rendent dans la ville océane pour écouler la production familiale. La demande est si forte qu’elle est à l’origine « de vols dans les vergers, des phénomènes inconnus autrefois », déplore Christian. L’autre revers de la médaille est la flambée des prix des produits du terroir qui se font plus rares sur les marchés de Dolisie et alentours. A contrario, les articles manufacturés (quincaillerie, matériaux de construction, matériel électronique et électroménager, vêtements, pétrole lampant, denrées alimentaires…), importés ou produits dans la ville océane, tels que le poisson de mer, sont plus présents dans le chef-lieu du Niari, et à des prix à peu près équivalents à ceux de Pointe-Noire.

Bien évidemment, grâce à la route, le nombre de transporteurs a explosé. Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre au marché central, où les marchandises de toutes sortes sont stockées dans les entrepôts. Et à la gare routière municipale de Dolisie, qui accueille chaque jour plus d’une centaine de véhicules, soit quelque 1 200 voyageurs, dont 70 % sur l’axe Dolisie-Pointe-Noire. L’activité est lucrative car les véhicules ne partent ni ne reviennent jamais à vide et parce qu’on « peut faire deux voyages dans la journée ; le trajet entre Dolisie et Pointe-Noire se faisant en moins de trois heures », assure Faustin Mbani, le directeur de l’agriculture du département du Niari. Quand la concurrence se fait vive, on s’arrange. « transporteurs acheminent les marchandises et leurs propriétaires à crédit. Ils se font payer quand la marchandise est vendue », explique Christian. Pour l’heure, le gros des transporteurs est formé de petits artisans, possédant un seul véhicule. « A Dolisie, il n’y a que cinq sociétés constituées qui font à la fois le fret, le transport de passagers et la messagerie. Les transporteurs de marchandises, qui ont des semi-remorques, sont ponténégrins », informe Noël Ngoma-Tsita, administrateur de la gare routière. A brève échéance, le visage du transport pourrait bien changer. « Actuellement, les denrées agricoles sont acheminés par des petits transporteurs. Mais, avec l’essor des sociétés agricoles dans le Niari, comme Agrideck, sur l’axe Kimongo, Congo Agriculture, à Malolo, ou la ferme Nzimba, sur la route de Sibiti, la production va augmenter. Il faudra des transporteurs plus équipés, en froid notamment, et disposant de capacités plus grandes », souligne Ngoma-Tsita.

Les échanges entre les deux villes ont favorisé l’hôtellerie et le tourisme. Hôtels, restaurants, bars… ont poussé comme des champignons, profitant de la présence des visiteurs de passage, des hommes d’affaires et même des Ponténégrins qui vont passer le week-end dans la ville. Les matchs de football attirent également du monde, de tout le pays, mais aussi du Gabon, de Cabinda (Angola) et de la RDC. Du coup, des travaux d’extension du stade Denis Sassou-Nguesso ont été lancés, pour passer de 4 000 à 10 000 places. Une aubaine pour les hôteliers, qui compensent ainsi la perte des clients, due au fait que l’aller et retour entre Ponton et Dolisie (Dol, pour les intimes) peut s’effectuer dans la même journée.

De nouvelles entreprises

Le commerce n’est pas en reste. Parce qu’ils peuvent mieux s’approvisionner à partir de Pointe-Noire, des kiosques, des magasins et des supérettes se sont ouverts un peu partout, notamment autour du marché central et en centre-ville, offrant à leurs clientèles une gamme élargie de produits. Une enseigne, Regal, « le premier supermarché moderne de Dolisie », selon son propriétaire, a même été érigée en face du marché. Présent à Kinshasa (RDC), le groupe indien Gay Impex, qui a créé l’enseigne, est aussi établi à Brazzaville et à Pointe-Noire. A l’évidence, Gay Impex ne s’est pas trompé en misant sur Dolisie. En plus des activités directement liées à la route, de nouvelles sociétés ont également pris pied dans le chef-lieu du Niari. A la clef des emplois et donc des revenus réguliers. De quoi consommer. Pour preuve, Asia Congo Industrie, majoritairement détenu par des Malaisiens, a ouvert en 2006, prenant le relais de l’ex-Socobois, fermé en 1999. Logée à la sortie de Dolisie, en direction de Brazzaville, ACI, qui possède trois unités forestières d’exploitation dans le Niari et une dans la Lékoumou, fabrique des contreplaqués et des bois débités (planches, bastings, chevrons et lattes), et emploie quelque 300 personnes. Autre entreprise à s’être établie à Dolisie, la cimenterie Forspak, à capitaux chinois. C’est en construisant la route que les Chinois ont découvert que la région regorgeait de calcaire de très bonne qualité. « Le calcaire, très abondant dans le Niari et la Bouenza est à portée de main, il suffit de le ramasser », fait remarquer Michel Niama, directeur de l’économie au ministère des Finances, de l’Economie et du Plan. Opérationnelle depuis novembre 2013, Forspak, qui emploie une centaine de travailleurs, compte produire 300 000 tonnes de ciment de haute résistance par an.

Dolise abrite également la Fonderie du Congo (Fondeco), dont le capital est détenu par le groupe mauricien Samlo (70 %) et l’Etat congolais. Née sur les cendres de l’ex-Ferco (Fer du Congo), une entreprise parapublique créée en 1986 mais qui n’a jamais été opérationnelle, Fondeco devrait démarrer ses activités en juin prochain. Elle vise une production de 2 Mt de fer à béton par an, en s’approvisionnant à partir des gisements de fer de Mayoko et de la ferraille récupérée dans le pays. A la clef, 1 000 à 1 500 emplois seront créés. Avec ses trois sociétés, Dolisie retrouve sa vocation industrielle, qu’elle élargit, au-delà de la transformation du bois, à de nouvelles industries. De nouvelles entreprises s’implantent. D’où la course aux terrains et aux locaux libres. Au péage de Moukondo, sur la RN1, en direction de Pointe-Noire – qui voit transiter quelque 5 000 véhicules chaque jour et où des kiosques et un marché se sont implantés –, des sociétés, de Pointe-Noire notamment, comme Congo Peinture, achètent déjà des terrains pour y installer un bureau, un local ou un entrepôt. Brasco, pour sa part, a fait construire une entrepôt flambant neuf, non loin de la cimenterie, pour stocker ses boissons. La construction d’un complexe touristique, développé par le patron de TAC, a démarré à la sortie de Dolisie. Il comprendra des bungalows, une piscine et des espaces de loisirs. Dol, future cité touristique ? Bien évidemment, la demande en bâtiments a dopé le BTP. Outre 1 000 logements sociaux, dans la zone de Mbounda, près du lycée de l’Excellence, une frénésie de construction, surtout à la périphérie de Dolisie, s’est, en effet, emparée de la ville. « Les gens viennent de partout, de Pointe-Noire, de Mossendjo, poussés par la recherche d’un emploi ou pour créer une activité. Il leur faut une maison ou un local », explique le maire de Dolisie, Paul Adam Dibouilou. Des marchés qui profitent à quelques petites sociétés de BTP locales, dont certaines spécialisées dans la rénovation de locaux.

L’attraction qu’exerce Dolisie devrait redoubler avec la mise en production en 2014 des gisements de fer de Mayoko, dans le Niari, et celui de Zanaga, dans la Lékoumou. « Ils vont faire naître de nouveaux besoins, en services notamment – transport, fret et passagers, logistique, commerce, hôtellerie, transit, etc. », souligne Jean Bosco Yondot, conseiller économique du maire de Dolisie. La connexion prochaine de la cité dolisienne au haut débit offrira des opportunités d’affaires dans la filière TIC. Signe du regain d’activités de Dolisie et des bonnes perspectives économiques du département, le secteur financier se développe, comptant une vingtaine d’établissements. Aux banques déjà présentes dans la ville, comme la Banque commerciale internationale, sont venues s’ajouter de nouvelles, dont la Banque congolaise de l’Habitat, la Banque postale du Congo et bientôt Ecobank qui ouvrira prochainement une agence. Sans compter les Mucodec, très actives dans la région et les autres institutions de micro-finance. 

Un pôle sous-régional

Avec le bitumage du tronçon Pointe-NoireDolisie de la RN1, Dol, qui compte quelque 100 000 habitants, a retrouvé, en partie, sa fonction de carrefour et de transit, qu’elle avait perdue avec le déclin du CFCO et surtout l’arrêt, en 1991, de la voie ferrée de la Comilog, inaugurée en 1962, qui évacuait le manganèse de Moanda au Gabon, par le port de PointeNoire. Les projets d’infrastructures de transport, en cours et à venir, vont renforcer cette fonction. Mieux, ils feront de Dolisie un hub sous-régional. Très attendue est l’ouverture du tronçon Dolisie-Brazzaville de la RN1, prévue pour fin 2015, qui favorisera l’écoulement des productions agricoles vers Brazzaville. Et connectera le sud au nord du pays via Brazzaville. L’autre projet, d’intérêt sous-régional, vise à relier Dolisie à Ndendé au Gabon, et à Kimongo, bourg frontalier avec Cabinda, et Londela-Kayes, qui fait frontière avec la RD Congo. Cet axe, autrefois très fréquenté par les commerçants portugais et ouest-africains, puis tombé en déclin, donnera au chef-lieu du Niari, le seul département congolais frontalier avec trois pays, une dimension de pôle sous-régional, renforçant au passage la vocation de transit du Congo. Côté chemin de fer, les perspectives sont encourageantes. L’ex-Comilog va renaître avec les miniers. Mais en lieu et place du manganèse, il acheminera vers PointeNoire, le minerai de fer de Mayoko, dont les gisements sont situés au nord du département du Niari. Sa « rénovation sera inscrite dans le cahier des charges des entreprises minières », informe Yondot. La réhabilitation lourde du CFCO, pour sa part, a commencé avec la rénovation du tunnel de Bamba et le déplacement de plusieurs kilomètres de rails, à hauteur de Ngoma Tsé-Tsé, dans le Pool, pour éviter qu’ils ne soient inondés par la rivière Djoué. Des travaux qui amélioreront le trafic du CFCO. Une exigence, dans la perspective de l’exportation des minerais de fer. Cerise sur le gâteau, un port sec, destiné à décongestionner le port autonome de Pointe-Noire, sera construit à Dolisie, près de Fondeco. « Le financement est acquis. Les travaux vont démarrer. Ce port pourra contenir entre 15 000 et 20 000 conteneurs, acheminés par le train ou par la route. Une route bitumée le reliera à la RN1 et une bretelle le connectera au CFCO», informe Paul Adam Dibouilou, le maire de Dolisie. L’infrastructure fera de Dolisie un hub sousMarvel Le Banga, le roi des sacs en papier Si cet ancien étudiant en histoire-géographie de l’université Marien Ngouabi à Brazzaville n’a jamais pu enseigner, il n’est pas pour autant resté chômeur. Né à Sibiti, le chef-lieu du département de la Lékoumou, Marvel Lebanga, la quarantaine passée, a fait plusieurs jobs qui l’ont mené à Pointe-Noire, Cabinda et autres lieux, avant de s’établir à Dolisie, au marché central, où il a son commerce – dénommé «Etablissements Dieu Veille». Il ne vend pas de denrées agricoles, mais des sacs en papier, un marché porteur depuis que les sacs en plastique ont été interdits au Congo. Débrouillard, il a pu obtenir de l’imprimerie IPC de Pointe-Noire, qui fabrique les sacs, l’exclusivité de leur vente pour les départements du Niari de la Bouenza et de la Lékoumou. «J’ai travaillé comme caissier avec le frère du patron d’IPC. C’est pour cela que IPC me fait confiance. Il sait que je suis honnête. Il me confie les sacs à crédit et je les paie quand les sacs sont vendus.» Une bonne affaire. «Je vends chaque mois entre 300 et 400 paquets de 830 ou 870 pièces, je gagne environ 500 francs CFA par paquet». Ses clients? Des commerçants ouest–africains, des boulangers, des pâtissiers, des commerçants du marché, des pharmaciens. Ses concurrents? «Les sacs en plastique qui circulent encore dans le pays.» Marvel fait son propre marketing. «Je vais de boutique en boutique proposer mes produits à Nkayi, Mossendjo, Sibiti. Le bouche à oreille fait le reste.» Marvel a d’autres activités. «J’ai créé Marion Services, en 2013, qui fait de la rénovation de locaux, et, avec deux associés, Gilvi Likibi, une société de construction, de fourniture de bureaux, de vente et de location de véhicules. Nous avons rénové le local de Panalpina à Dolisie et construit la gare routière de Hinda», déclare fièrement Marvel. Parions qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin. régional de transbordement et de transit vers notamment le Gabon et Cabinda.

Mais l’essor économique a ses revers. La croissance de la population qu’il induit, pose des problèmes d’urbanisation, d’énergie, d’eau et d’assainissement. Pour l’heure, la ville, alimentée en électricité par la centrale hydroélectrique de Moukoukoulou, ne connaît presque pas de délestages et de pénuries. Pour faire face à la demande, la capacité de transformation et de distribution de l’électricité est en voie de renforcement. Un plus. Mais l’espoir repose sur la centrale de Sounda – un projet qui refait surface. Côté voieries, la situation est critique. « Dans le cadre de la municipalisation accélérée, on a réhabilité les grands axes. C’est bien. Maintenant il faut bitumer les voies dans les quartiers. Et donner plus de moyens aux collectivités locales. Notre budget est d’un milliard de francs CFA dont 700 millions de subventions du gouvernement. C’est insuffisant pour fonctionner, investir, aménager la ville et lotir les nouvelles zones d’habitat », insiste le maire. De tous les problèmes auxquels la cité est confrontée, celui de la formation des jeunes est capital. « Nous avons deux préoccupations : rectifier la carte scolaire et développer des écoles de formation. Il faut faire coller les formations aux besoins économiques actuels et futurs du département », souligne Yondot. La création d’écoles privées peut être une réponse. Mais l’Etat devra faire un effort. Dol, la troisième ville du pays, le vaut bien.

publié en avril 2014