Portrait

Ecobank, le temps de la maturité

Le groupe bancaire constitue l’une des plus belles réussites financières africaines de ces dernières décennies. A la croisée des chemins, Ecobank doit désormais réussir sa mutation et consolider son statut de géant panafricain. Un pari ambitieux déjà salué par les marchés.

Crédits / Jean-Pierre Kepseu – Ecobank

Familière des unes de l’actualité financière, Ecobank se serait assurément bien passée de toute couverture médiatique depuis que son président Kolapo Lawson s’est retrouvé en juillet 2013 sous le feu des projecteurs pour une sombre histoire d’engagement financier non tenu. Portée devant les médias à la suite de demandes de clarification formulées par la Public Investment Corporation (PIC), le principal fonds public sud-africain (100 milliards de dollars d’actifs sous gestion), l’affaire a depuis fait long feu, et révélé au grand jour nombre de dissensions internes.
Une situation délicate, à l’issue toujours incertaine au moment de mettre cet article sous presse, et qui en ferait presque oublier l’essentiel : la banque aux ambitions continentales n’a jamais été aussi puissante. Car, une fois les doutes et incertitudes d’aujourd’hui remis en perspective dans la durée, demeure une évidence : il existe peu de réussites comparables à celle du géant financier panafricain qu’est devenu le petit établissement bancaire lancé dans les années 1980 à Lomé. Par-delà les soubresauts de l’actualité, et depuis plus d’un quart de siècle maintenant, Ecobank a su maintenir le cap sur son ambition initiale : bâtir une banque forte, présente sur tout le continent, et capable de rivaliser avec les plus grands acteurs mondiaux du secteur. 
De multiples réalisations

Crédits / Ecobank

Dans les années 1980, le marché bancaire ouest-africain se résume à des banques d’Etat et à des filiales de groupes internationaux. Peu de concurrence, des frais exorbitants, un service souvent limité et une difficulté chronique à financer le tissu économique local. Pour pallier le manque de banques commerciales privées et faire bouger la donne bancaire régionale, la Fédération des chambres de commerce de l’Afrique de l’Ouest lance alors l’idée d’une banque privée africaine. Elle associe dans le tour de table financier tant des acteurs économiques privés que des institutions publiques ouest-africaines, et c’est ainsi qu’Ecobank Transnational Inc (ETI) voit le jour en 1985. L’expansion du réseau est rapide : Togo, Côte d’Ivoire, Nigeria, Bénin, Ghana, Burkina Faso, Mali… Une liste de pays qui n’a depuis cessé de s’allonger, révélatrice de la volonté du groupe d’occuper tout le terrain continental, avant de pleinement exploiter les opportunités propres à chaque marché. Un pari aussi gagnant en termes de parts de marché que coûteux en matière de rentabilité financière à court terme, Ecobank étant encore souvent vue comme une banque saine et bien gérée, mais à la profitabilité moins élevée que ses concurrentes plus timorées.

Car entre implantation de filiales et acquisition ciblée d’opérateurs bancaires, il a bien fallu financer la croissance à marche forcée du groupe. Une logique d’expansion qui a atteint de nouveaux sommets au cours de ces dernières années avec les spectaculaires rachats en 2011 de Trust Bank au Ghana et Oceanic Bank au Nigeria, qui ont permis à Ecobank de franchir un palier décisif (hausse de 120 % du bilan entre 2010 et 2012) dans sa recherche de taille critique à l’échelle de l’Afrique. Sur pratiquement chaque marché national où il est présent, ETI fait désormais partie du trio de tête bancaire. Un préalable indispensable pour bâtir un groupe puissant, et engranger enfin les fruits de ce patient travail de déploiement. Avec une présence dans 35 pays africains, un total de bilan supérieur à 20 milliards de dollars, 2,2 milliards de capitaux propres et 286,7 millions de résultats nets consolidés en 2012, Ecobank est plus que jamais en ordre de bataille pour relever les défis qui s’annoncent. « Nous n’avons pas de stratégie africaine, l’Afrique est notre stratégie », se plaisait à rappeler Arnold Ekpe, l’emblématique prédécesseur de l’actuel directeur général, Thierry Tanoh. Un changement à la tête du groupe qui marque aussi un changement d’époque. Après l’ère des conquêtes sous Ekpe le stratège, voici venu le temps de la stabilisation et des profits sous Tanoh le gestionnaire, qui dévoilait déjà ses intentions à Forbes Afrique en octobre 2012 : « Nous avons désormais une belle plate-forme, qui doit être consolidée afin de réaliser les économies d’échelle qui nous permettront d’accroître le retour sur investissement pour nos actionnaires. »

Une banque en transformation
Au-delà du passage symbolique de flambeau et de la fulgurante croissance des premiers temps, le groupe panafricain se réinvente progressivement. Une ambitieuse transformation qui répond à un objectif clair : engranger enfin les dividendes des efforts et réussites commerciales passés. Auparavant structurée sur une base géographique, Ecobank privilégie désormais un découpage par métier, centré autour de deux activités phares : la banque de détail (1226 agences et 9,6 millions de clients), pour les particuliers, et le pôle Corporate & Investment Bank (CIB), orienté vers les grandes entreprises et les marchés financiers. Une réorganisation qui devrait surtout bénéficier à la CIB, la nouvelle structure faisant a priori jouer plus facilement les synergies entre la banque d’investissement et celle des grandes entreprises. Le département CIB ainsi constitué a contribué à hauteur de 41 % au produit net bancaire du groupe en 2012 (717 millions de dollars). Une poule aux œufs d’or qui devrait profiter à plein du flux croissant des échanges entre l’Afrique et le reste du monde, mais sur laquelle il faudra veiller attentivement. Passé la fusion des organigrammes, l’alchimie des équipes et des compétences devra prendre également, pour transformer l’essai en succès définitif.

Les premiers résultats de cette mue semblent en tous les cas au rendez-vous. Après une année 2012 record et le test réussi des prises de contrôle de Trust Bank et Oceanic Bank, le groupe a de nouveau agréablement surpris les analystes lors de l’annonce de ses derniers résultats. Avec un profit avant impôt de 200 millions de dollars pour le premier semestre 2013 (en hausse de 58 % par rapport à l’année dernière), la banque panafricaine continue sur sa lancée. De solides performances et une bonne orientation stratégique générale qui ne sont pas passées inaperçues, les opérateurs de marché plébiscitant le titre depuis le début de l’année. Après avoir touché un plus bas à 35 francs CFA (0,07 dollar) en janvier à la BRVM d’Abidjan, le cours du titre a décollé pour évoluer aujourd’hui autour de 60 francs CFA (0,12 dollar). Une valorisation en ligne avec les dernières estimations de CGF Bourse, qui a réitéré récemment sa recommandation à l’achat sur le titre avec un objectif de cours à 65,58 francs CFA. «Une réponse directe aux remarquables performances d’Ecobank en 2012», justifie la société financière dans sa note.Les actionnaires ne s’en plaindront pas : avec une progression de plus de 60 % en huit mois, les 650 000 détenteurs de titres du groupe ont le sourire. La Sud-Africaine Nedbank a d’ores et déjà annoncé qu’elle exercerait au mois de novembre son option de conversion de prêt (l’établissement avait octroyé 285 millions de dollars à Ecobank en 2011) pour monter jusqu’à 20 % du capital. Mikhaïl Prokhorov, le richissime Russe propriétaire des Nets de Brooklyn et challenger de Poutine aux dernières élections, a pour sa part repris les actions Ecobank (5,3 % des parts sociales) détenues par le fonds Renaissance Capital. Une logique capitalistique mûrement préparée par le magnat, habitué des bons coups financiers, et qui envoie un signal clair aux marchés : Ecobank comme investissement profitable et durable, il y croit. Quant au fonds PIC, par qui l’aœffaire Lawson a été éventée, il demeure jusqu’à nouvel ordre le premier actionnaire (20 %) de la première banque panafricaine. Preuve que dans le business aussi on peut avoir ponctuellement des désaccords et s’entendre néanmoins sur l’essentiel. Les bons comptes font toujours les bons actionnaires.