Portrait

Godfrey Magila, le vote au bout du téléphone

Godfrey Magila est le CEO de Magilatech, entreprise qui a mis au point un programme de vote en ligne en Tanzanie. Depuis qu’il travaille sur son produit, Magila projette d’étendre à d’autres pays d’Afrique son concept d’« e- parlement ».

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Le visage juvénile, la moustache à peine visible, Godfrey Magila pianote d’une main sur le clavier de l’ordinateur posé sur ses genoux. Dans l’autre, il a son téléphone. Des algorithmes défilent. A travers eux, le jeune Tanzanien gère à distance les connexions et demandes de ses abonnés. Il est à la tête de Magilatech Company Limited, une start-up qui développe des applications pour téléphones portables. Le jeune chef d’entreprise, développeur autodidacte, a mis sur pied un système de vote biométrique et un « e-parlement ».
Magila a un caractère bien trempé. Il a une idée précise de la démocratie à l’heure des nouvelles technologies. Une question le taraudait : comment les Tanzaniens pouvaient-ils participer aux débats parlementaires et s’exprimer ? Sa réponse : un programme informatique qui permet de suivre, moyennant un abonnement, l’intégralité des débats parlementaires en direct depuis son téléphone portable. Et pas de manière passive. Les Tanzaniens peuvent réagir et voter en temps réel. « Comme ça, on n’attend pas le retour du député vers sa base pour lui dire de voter non à telle ou telle proposition de loi alors qu’il aura déjà voté oui », explique Godfrey Magila. C’est ce que l’entrepreneur appelle l’« e- parlement ». Ce programme apporte un plus dans la gestion de la chose publique et la participation des citoyens. Lors du forum 4M, organisé à Nairobi par Canal France International (CFI) en novembre 2013, devant des professionnels des nouvelles technologies et des développeurs d’applications, Godfrey Magila a expliqué le fonctionnement de l’e-parlement. Il a réussi à concilier les nouvelles technologies de l’information et de la communication et la politique. Une petite révolution. 
Curieux depuis l’enfance

La start-up Magilatech est une entreprise de taille modeste. Elle emploie huit personnes, dont trois permanents. A leur tête, le jeune homme, pour qui le développement de programmes est une passion depuis l’enfance. « Je voulais comprendre comment fonctionnaient une radio ou une télévision. Pourquoi, quand on appuyait sur un bouton, l’écran s’allumait. Qui était dedans ou qui commandait les jeux vidéo », se remémore Godfrey Magila. Face à toutes ces questions, le jeune garçon éventre les appareils. Il se retrouve face à des circuits intégrés et des pièces électroniques. Ce qui aiguise davantage sa curiosité, surtout lorsqu’il découvre l’ordinateur. « J’étais fasciné de voir qu’en appuyant sur des touches, des écrits apparaissaient, des icônes s’affichaient. » Chez lui, un vieil ordinateur ne donnait pas les mêmes résultats que les autres. A 13 ans, il le remet en marche. Ses parents lui en offrent un neuf et ces appareils deviennent ses nouveaux amis.

Sa curiosité devient une quasi obsession. Godfrey Magila se forme grâce à un voisin étudiant en informatique. « A 14 ans, j’ai conçu un programme de commande de jeu. En appuyant sur une touche, un personnage se lève et une autre donne une espèce de coup de poing », raconte-t-il. Mais cette belle trouvaille à ses yeux suscite la moquerie dans son entourage. « J’étais tellement frustré qu’on ridiculise ma création, alors que j’y avais mis mon cœur et tant d’heures de travail, se souvient-il. Mais au lieu de me décourager, je me suis lancé le défi de concevoir quelque chose de plus intéressant. » Ce qui arrive un an plus tard. « Je crée l’application Voice of Orphans Tanzania. Elle permettait aux membres de notre club d’étude de partager des informations, de s’entraider et d’interagir. » La reconnaissance est là.

Très vite, il commence à participer à des concours. A 19 ans, il prend part à une compétition qui réunit les passionnés d’informatique de Tanzanie et d’ailleurs. Pendant deux jours, en groupes de quatre, ces jeunes doivent concevoir un programme opérationnel innovant et d’utilité sociale. Godfrey Magila et son équipe, composée de trois filles, le remportent grâce à l’e-vote. « Nous avons mis au point un programme qui permet aux aveugles de voter sans avoir besoin de l’aide d’une tierce personne. Nous avons obtenu le premier prix et une bourse pour le développer en Tanzanie », se félicite-t-il. Le projet est sponsorisé par le Dar Technohama Business Incubator (DTBI) pour son incubation. Les tests pour sa validation auprès des instances locales de certification et de la commission électorale sont concluants. 

De l’E-vote à l’E-Parlement

A partir de l’expérience du vote biométrique, Godfrey Magila a, après une visite du Parlement de son pays, l’idée de mettre en place un procédé affiné. Il souhaite que non seulement la personne puisse voter, mais qu’elle ait également la possibilité de suivre les débats en direct depuis son téléphone et d’interagir. Le coût total pour financer la version bêta de l’e-parlement représente environ 50 000 dollars. « Pour l’année 2013, Magilatech attendait un bénéfice d’un peu plus de 2 millions de dollars », annonce le CEO de la start-up. Pour 2014, Godfrey Magila espère un chiffre nettement à la hausse et veut s’assurer que son produit sera utilisé pendant toutes les sessions parlementaires, ordinaires et extraordinaires. Il compte aussi sur le fait que beaucoup des Tanzaniens devraient très rapidement adopter l’e-parlement pour s’informer des activités et des choix des députés. Soucieux d’être préparé au management de sa société, le jeune prodige s’est formé. « Je viens d’obtenir ma licence en finance et comptabilité. Je n’ai pas voulu faire d’études liées aux nouvelles technologies, afin de pouvoir m’épanouir dans ma passion. Si j’avais été dans une salle de cours en informatique, je crois que je ne me serais pas autant investi dans la recherche. Mes études actuelles vont m’aider à gérer le côté business de cette entreprise », explique-t-il.

Si Magilatech existe depuis six ans, le junior businessman a dû attendre d’avoir 18 ans pour lancer officiellement son affaire. Pendant ce temps, il a remporté trois concours internationaux. Au salon de l’innovation de Dubai et dans bien d’autres, Godfrey Magila a fait la promotion du produit phare de son entreprise. Il partage son temps entre des conférences et la gestion de sa société. Et il espère développer son application sur de nouveaux marchés. « Je crois qu’une fois que l’expérience de l’e-parlement fera suffisamment parler d’elle en Tanzanie, d’autres pays d’Afrique pourront l’adopter pour faciliter et promouvoir la participation des populations dans la gestion de la chose publique. » Une belle perspective pour Godfrey Magila.

publié en mars 2014