Editos et chroniques La chronique de Nadia Mensah-Acogny

IRRESPECTUEUSE INDIFFÉRENCE

Nous sommes nombreux à en faire le constat, à en parler dans le huis clos de nos salons, à trouver cela inadmissible… Parce que, tout de même, ils pourraient faire un petit effort… C’est une question de respect… De quoi s’agit-il ? De l’exactitude des informations divulguées par ceux dont le métier est d’informer  le public. Rien que ça !

Au risque de révéler ce que laisse imaginer ma crinière grisonnante, je dirai qu’il fut un temps où le devoir de vérification de l’information avant diffusion était un incontournable. Connaître le sujet avant de s’exprimer. Or, ces derniers temps, alors que je prends le temps de me poser devant le petit écran, l’énormité des contrevérités proclamées avec une arrogante assurance m’étouffe. Souffrez donc que je m’en offusque ! Mon jugement peut sembler sévère. Pourtant, je pèse mes mots.

Constatez vous-mêmes. Premier épisode : la célébration du centenaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale. La Béninoise Angélique Kidjo offre à l’assistance une magistrale interprétation de Blewu, la chanson de Bella Bellow en éwé. Émotion, joie, fierté ! Et voilà qu’un des commentateurs parle de la « chanteuse malienne ». Un autre raconte qu’elle chante en wolof. Pourtant, si je me permettais de déclarer sur les antennes que Johnny Hallyday était espagnol, on m’expliquerait gentiment, avec une pointe de sarcasme, que nul ne peut ignorer qu’il s’agit d’une icône française. Alors pourquoi n’applique-t-on pas la réciproque ? J’ai du mal à comprendre qu’à l’occasion d’une cérémonie de cette envergure certains commentateurs ne connaissent pas la nationalité d’une star planétaire trois fois primée aux prestigieux Grammy Awards !

Second épisode : dans une émission sur les femmes au pouvoir en Afrique, les commentatrices d’une chaîne française déclarent le plus naturellement du monde qu’à part Sahle-Work Zewde, présidente d’Éthiopie, et Ellen Johnson Sirleaf ex-présidente de la Sierra Leone, l’Afrique n’a pas eu de femmes chefs d’État. Sérieusement ? Bien entendu, pas une seule femme africaine invitée, pas même nos charmantes et brillantes consœurs qui se seraient fait un plaisir de donner les bonnes réponses. Et Joyce Banda (Malawi) ? Ameenah Gurib-Fakim (Maurice) ? Catherine Samba-Panza (Centrafrique) ? Et les Premières ministres Aminata Touré (Sénégal) et Saara Kuugongelwa-Amadhila (Namibie) ? Et nos reines du passé ?

L’ignorance est un fléau. Comme on dit chez nous : « Fallait nous dire, on allait vous aider ! » Je suis désormais en état d’alerte, et ces errements me sautent aux yeux. Je repense à cet article lu dans un magazine de mode qui parle de vêtements taillés dans du « tissu boubou ». Excusez, le tissu s’appelle wax. Le boubou, c’est un vêtement. Raconter des inepties sur l’Afrique est devenu banal. Mais je m’interroge : cette apparente ignorance endémique ne révèle- t-elle pas une indifférence  certaine ? Je dirais même plus,  une irrespectueuse indifférence. Vous savez, de celles qui vous ignorent en parlant de vous  devant vous. Il est grand temps  que cela change.