Portrait

Jean-Luc Rajaona, le pilier de l’offshore

C’est en 1999 que Jean-Luc Rajaona crée Ingenosya, une société malgache spécialisée dans l’externalisation de services informatiques. Quatorze ans plus tard, il a diversifié ses activités et défie la crise économique.

Crédits / Hery Andriamiandra

Quadra à l’allure juvénile, Jean-Luc Rajaona, fondateur et directeur général d’Ingenosya, nous reçoit au 4e étage de sa plate-forme d’Anosizato, où travaillent une cinquantaine d’ingénieurs. L’endroit fait partie d’un complexe d’environ 35 000 m2 appartenant à la communauté Bohra, à la périphérie d’Antananarivo, la capitale malgache. Ici, des techniciens développent des logiciels pour une clientèle située à 80 % en France, en Belgique, en Irlande, en Suisse et au Canada. Les 20 % restants se composent d’entreprises et institutions de la place : les banques BMOI (filiale de BPCE) et BNI (filiale du Crédit agricole), ainsi que Fiaro (Financière d’investissement Aro), première société de capital-risque à Madagascar. 
Une connaissance de l’entreprise
Marié à une cadre supérieure d’une multinationale rencontrée en France durant ses études supérieures et père de deux enfants, Jean-Luc Rajaona considère que l’équilibre familial est essentiel. ll est lui-même né dans une famille d’intellectuels : un père agrégé de lettres, décédé en juillet dernier, et un oncle agrégé de médecine. Les années 1980 marquent à jamais son parcours. Pour financer ses études, ses parents créent une entreprise dans l’agroalimentaire, au sein de la propriété familiale d’Ambodiafontsy, son lieu de résidence actuel. La société pourvoit en yaourts et fromage les deux grandes surfaces et plusieurs épiceries de la capitale, au moment où le pays manque de devises. Toute la famille s’y met. Après l’école, l’élève des jésuites du collège Saint-Michel s’applique, avec ses frères et sœurs, à fabriquer et emballer les produits laitiers, tout en apprenant le fonctionnement du circuit de distribution. Ce parcours initiatique dès le plus jeune âge dans le monde de l’entreprise forgera son caractère de battant. Au terme de ses études secondaires, en 1983, il obtient un bac C. Après son service national, il s’envole pour la France, où il décroche un diplôme d’ingénieur informatique en 1989. Il intègre alors Capgemini Consulting, mais reprend ses études de 1991 à 1992 en préparant un MBA en parallèle à l’Ecole de management de Lyon et à la Cranfield School of Management, en Angleterre. Il revient ensuite chez Capgemini, puis entre à la Caisse des dépôts et consignations comme ingénieur financier, où il reste de 1994 à 1999.
Compétitivité et formation

Après dix ans passés dans l’Hexagone, Jean-Luc Rajaona se rend compte du gouffre informatique séparant son pays d’origine de l’Europe. Sa décision est prise, le retour au pays est inéluctable. Après des études de faisabilité sur l’implantation d’une société informatique à Madagascar, il franchit le pas en 1999. Avec un associé, Dominique Morvan, il crée la SSII Ingenosya, une structure «bicéphale». D’un côté, une plate-forme de réalisation sur la Grande Ile, qu’il gère lui-même en tant qu’actionnaire majoritaire; de l’autre, une structure commerciale en France, dirigée par son partenaire. L’étude de marché révèle un coût de la prestation trois fois moins élevé à Madagascar qu’en France, avec des ingénieurs de qualité formés localement. Ils sortent pour la plupart de l’Ecole nationale d’informatique de Fianarantsoa. Ingenosya démarre avec un capital d’environ 150 000 euros (745 000 francs français de l’époque), en bénéficiant d’un crédit de Fiaro (actionnaire minoritaire à 34%). Compte tenu de leur rareté sur le marché, Ingenosya forme ses ingénieurs durant six mois. Ils sont une trentaine en 2001. Dix ans, plus tard, ce sont cinquante professionnels qui forment l’ossature de l’entreprise. Jean-Luc Rajaona rappelle que l’île Maurice recrute des ingénieurs malgaches depuis 2009. Et que les call centers commencent à s’implanter à Madagascar. Le système lancastérien permet de pallier la rareté de la main-d’œuvre technique. «Les ingénieurs expérimentés forment leurs homologues fraîchement arrivés sur le marché du travail», précise Jean-Luc Rajaona. Il souligne également que le Groupement des opérateurs en technologie de l’information et de la communication (Goticom), dont il est le viceprésident, assure une formation de niveau master en technologie de l’information, en collaboration avec l’université d’Antananarivo. «Madagascar est en train de rattraper son retard par rapport à l’île Maurice, qui bénéficie depuis une quinzaine d’années d’une politique de croissance axée sur trois piliers : le tourisme, l’industrie sucrière et les nouvelles technologies de l’information et de la communication.»

En septembre 2008, le chef d’entreprise a diversifié ses activités en créant, quelques mois avant le début de la crise politique, Millenium Industrie Madagascar (MIM), spécialisée dans la menuiserie PVC, avec l’appui de Business Partner International (filiale de la Société financière internationale) et d’un apport personnel. Ce grand voyageur profite toujours de ses sauts hors de la Grande Ile pour trouver de nouvelles idées. «En visitant la foire internationale de Guangzhou, en Chine, j’ai réalisé l’absence flagrante de la menuiserie PVC à Madagascar, avec une domination sur ce créneau de l’aluminium et du bois.» Le travail et l’intuition guident cet entrepreneur d’un optimisme certain. Avec dix employés à ses débuts, MIM, qui a désormais des filiales dans cinq provinces, emploie actuellement 100 personnes. Une performance en plein marasme économique.