Editos et Chroniques L'éditoral de Michel Lobé Ewané

Le Brésil gagne le match contre la pauvreté

La lutte contre la pauvreté est un chantier sur lequel aucun pays africain ne peut, à ce jour, se targuer d’avoir réussi. Or tant que la proportion du nombre de pauvres dans nos pays dépassera celle de la classe moyenne, il n’y aura ni décollage ni émergence. Mais alors, comment lutter contre la pauvreté ? Telle est la grande question pour laquelle mille et une formules ont été tentées sur le continent et qui ont toutes, à ce jour, montré leurs limites. Hors d’Afrique, la Chine offre l’exemple de réussite le plus spectaculaire dans l’histoire de l’humanité, avec un système qui a sorti de la pauvreté plus de 300 millions de personnes en une génération.

Je voudrais ici me pencher sur le cas d’un pays émergent qui a réussi, lui aussi, à inverser la courbe de la misère en recourant à une méthode qui pourrait à certains égards être appliquée à l’Afrique. Il s’agit du Brésil. Lancé peu après son arrivée au pouvoir en 2002, par l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva, la campagne «Fome Zero» (zéro famine) a été déclinée en une quarantaine de programmes. Mais celui qui a réussi à enrayer de manière radicale le cycle de la pauvreté s’appelle «Bolsa Família» (bourse familiale). Ce programme aura été révolutionnaire par sa dimension, son ambition et sa forme. L’idée de «Bolsa Família» est très simple sur le principe. Il s’agit d’un programme d’aide aux familles pauvres. Sont éligibles au programme toutes familles vivant dans l’extrême pauvreté. Sont qualifiées comme telles les familles au sein desquelles chaque personne vit avec moins de 50 reais par mois, soit environ 38 €. Sont également admises les familles modérément pauvres justifiant d’un revenu par personne de moins de 100 reais. Mais si bénéficier de l’aide est simple, percevoir cette allocation sur la durée nécessite un effort concret. Les bénéficiaires doivent remplir plusieurs conditions qui sont autant de contreparties. Par exemple, les familles doivent s’assurer que leurs enfants âgés de 6 à 15 ans vont à l’école, que tous les enfants de moins de 7 ans sont vaccinés, que les mères et les enfants sont soumis à des visites médicales régulières. Les femmes enceintes doivent se soumettre à un suivi prénatal, et les bébés doivent être nourris au lait maternel. La logique du programme était dans l’esprit du président Lula de «briser la trappe intergénérationnelle» de la pauvreté en permettant aux parents pauvres de donner à leurs enfants des avantages dont ils n’ont pas bénéficié en matière d’éducation, de santé et d’alimentation.

Le succès de ce programme est entre autres assuré par des garde-fous stricts. Ceux qui ne respectent pas les engagements reçoivent un avertissement, et s’ils persistent à violer les règles, ils sont exclus des bénéfices. Aujourd’hui, après plus de dix ans d’existence, «Bolsa Família» touche environ 14 millions de familles et concerne près de 55 millions de Brésiliens. Une famille moyenne du programme reçoit 65 $ par mois et les bénéfices ne vont pas au-delà de 100 $. Distribuer une petite somme d’argent à des familles pauvres a suffi à faire la différence. Le revenu des pauvres s’est accru de 6,2 % entre 2002 et 2013. A l’inverse, les 20 % les plus riches n’ont vu leur revenu progresser que de 2,6 %. Le système a réussi à réduire les inégalités. 75 % des adultes bénéficiaires du système travaillent. Enfin, il est important de souligner qu’une des raisons du succès de «Bolsa Família» est que l’argent accordé aux familles est généralement remis aux femmes, qui en assurent la gestion. Rien ne coûte aux Africains d’étudier ce système et de l’adapter à leur réalité !

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