Editos et Chroniques L'éditoral de Michel Lobé Ewané

Le business de la culture et de l’art

L’Afrique dort sur un trésor : son incroyable richesse culturelle et artistique. Peu d’Africains sont pourtant conscients du réel potentiel économique que représente ce patrimoine.
Beaucoup continuent à ne voir la culture qu’à travers le prisme des mille et une expressions de l’identité et de l’affirmation de soi. Pour bon nombre de nos politiques, la culture se résume, au pire, à ses manifestations folkloriques et à ses exhibitions populaires. La caricature la plus courante étant ces groupes de danse traditionnelle qui se produisent pour les touristes ou les sorties officielles des chefs d’Etat. Au mieux, la culture est célébrée dans des festivals. De nombreux festivals sont organisés depuis des décennies, à la suite du célèbre Festival des arts nègres de Dakar, conçu dans les années 1960 par Senghor. Dans la perception de la plupart de nos élites, la culture n’est toujours pas considérée comme une richesse économique et comme une industrie.

Or le cinéma, la musique, les arts plastiques – dans cet univers mondialisé et dominé par la logique de marché qui est le nôtre – sont certes des expressions de l’âme des peuples qui les produisent, mais ils participent à une logique économique, celle de la puissance et de la domination de l’argent.

Les Etats-Unis, première puissance du monde contemporain, n’ont pas dominé l’humanité uniquement grâce à la bombe atomique ou en vendant des Boeing et des centrales électriques. Ils ont aussi et surtout conquis les esprits et imposé au monde l’American way of life à travers Hollywood et le show-business. A travers le soft power de l’image du cow-boy et de Rambo, du jazz, du rock’n roll, de la soul, hier, du hip-hop et du R’n’B, aujourd’hui.

Or quel meilleur registre pour l’Afrique que celui de la culture pour s’affirmer sur ce terrain ? Le continent a de nombreux arguments à faire valoir sur le marché international de la culture et de l’art. Comme nous le montrons dans le dossier que nous consacrons dans ce numéro au business de l’art africain, il y a comme une prise de conscience de la réalité et du poids économique de la culture. Un chiffre, qui n’est qu’une estimation relative, donne la mesure de ce poids : tous les chefs-d’œuvre de l’art classique du Congo, pillés sous la colonisation belge et exposés au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren en Belgique, pèseraient, mis ensemble, plus de 500 millions d’euros. Et encore, il ne s’agit là que d’une valeur spéculative.

Le marché de l’art africain est en plein boom et sa valeur spéculative, comme nous l’expliquons dans notre dossier, est à la hausse. De plus en plus d’Africains fortunés s’y intéressent. Mais ce marché reste contrôlé par les Occidentaux. De nombreuses œuvres d’art classique circulant dans les musées, les galeries et les collections privées en Occident ont été collectées du temps de la colonisation. Leur cote à la hausse souligne la richesse du potentiel. Idem pour les artistes contemporains dont la cote, elle aussi, monte sur le marché. Il faut, en plus de prendre conscience du fait que ce patrimoine artistique est bien plus précieux que les richesses naturelles, que nos Etats, nos gouvernants et nos milliardaires passent à l’acte. Comme le fait par exemple un Sindika Dokolo en bataillant pour racheter des œuvres pillées. En créant des musées, des fondations… Mieux : en investissant dans l’art pour entrer dans la dynamique du marché et la faire fructifier !