Editos et Chroniques La chronique de Nadia MENSAH-ACOGNY

Les portes de Bruce

Il crée des portes. Des portes en tôle vieillie, rouillée, assortie de bois pêché à la plage et de toutes sortes d’objets recyclés. Des dizaines de portes qui portent en elles des souvenirs, du désespoir et des espoirs. Des portes qui se ferment sur un passé douloureux ou qui s’ouvrent sur l’avenir. Des portes entrebâillées tel un pont jeté comme un trait d’union entre les cultures, pour raconter une histoire. Des portes de non- retour et des portes du retour vers la terre d’origine.

Lui, c’est Jean-Marie Bruce, artiste sénégalais au look original, un personnage atypique qui aime qu’on l’appelle « Jeannot ». Un monsieur hors norme aux yeux rieurs et au visage souriant avec une pointe de gravité. Lorsqu’il vous parle, ses propos sont mesurés, profonds, et expriment tous les questionnements intimes de l’artiste.
Jeannot Bruce entretient une relation passionnelle avec la tôle, matériau peu coûteux servant essentiellement à la toiture des habitations et rarement utilisé par ses pairs. Il l’aime usée, marquée par l’outrage des années. Alors si d’aventure elle est neuve, il lui fait subir un traitement coriace en la mettant à la mer, la couvrant de sel et de sable, jusqu’à ce qu’elle présente les signes visibles d’un vieillissement accéléré. Puis il l’empoigne et la travaille au couteau, lui infligeant entailles et cicatrices pour dessiner ses motifs, avant de la marier à du bois mangé par les termites ou rongé par l’eau de mer pour plus de relief. C’est un combat, une agression mutuelle au cours de laquelle Bruce malmène la tôle qui en retour le blesse parfois.
Toutefois, de cette bataille naît une œuvre d’art. Une démarche qui lui permet d’exprimer sa vision du temps et de l’être l’humain. Lors de son exposition individuelle « Les portes de Bruce » à Dakar du 28 mars au 28 avril, JeanMarie Bruce a présenté près d’une centaine de portes provenant de différentes collections privées et de son atelier de M’bour. Des portes de toutes tailles : certaines fièrement assises dans la sobriété naturelle des matériaux qui les composent et d’autres parées de couleurs chatoyantes. Des portes présentées comme un labyrinthe visuel dont le visiteur doit décoder le sens. Installée à l’Espace Vema sis à l’embarcadère de Gorée, l’exposition avait pour commissaires Binette Cissé et Wagane Gueye, et pour scénographe Fodé Camara, artiste visuel du collectif Tawfexx Design.
Les œuvres de Bruce figurent dans de prestigieuses collections comme celles de Jean-Claude Mimran au Sénégal, de la Fondation Blachère en France, de la Fondation Clinton aux États-Unis ou de la Nomad Gallery de Walter de Weerdt en Belgique. Elles ont aussi été présentées lors de l’exposition « Stand Up ! », au Grand Théâtre lors de la biennale Dak’Art 2016.
L’artiste sénégalais tient à établir un dialogue, une relation continue avec les collectionneurs. C’est pourquoi ses œuvres ne se « vendent » pas, elles sont « adoptées ». Jeannot Bruce : un talent discret à suivre résolument.