Portrait

Makha Diop, musique afro pour business asiatique

Ce Sénégalais s’est installé à Hong Kong il y a treize ans, afin d’y promouvoir la musique et la culture africaines. Il connaît aujourd’hui le succès dans toute la Chine et une grande partie de l’Asie.
A quelques encablures de Dakar, l’île de Gorée est mondialement connue, d’abord comme l’infâme point de départ des navires de la traite des Noirs vers le Nouveau Monde, mais aussi comme le haut lieu du djembé, le tambour traditionnel africain. Il était donc normal que Makha Diop, né ici il y a trente-trois ans, en joue dès son plus jeune âge, et intègre, à force de travail et servi par son talent, le prestigieux Groupe africain de djembé, une institution sénégalaise qui joue dans les festivals du monde entier et s’est notamment produite devant Bill Clinton, Nelson Mandela et le pape Jean-Paul II.
Changement d’univers
En 2001, lors d’un cours de djembé, un de ses élèves l’invite à Hong Kong pour présenter au public chinois la musique et les instruments africains. L’aventure est tentante pour un jeune de tout juste 20 ans, mais l’arrivée dans la jungle de béton le fait défaillir. C’est sur l’île de Lamma qu’il reprend son souffle et intègre un premier groupe, le Djembe Massive, dans lequel il fait tout. Le public adore, les investisseurs s’enrichissent, mais ne lui laissent que de quoi manger et prolonger son visa. Il va leur servir de vache à lait pendant trois ans. Ambitieux et soutenu par une famille chinoise qui l’a adopté, Makha réalise qu’il doit prendre son indépendance ou repartir sans rien. Il s’accroche, apprend le mandarin, le cantonais et l’anglais, et décide de ne plus être uniquement batteur ou DJ. Tout en continuant à travailler pour les autres, condition du renouvellement de son visa, il va créer son propre groupe, pour diffuser la culture du djembé et faire connaître sa musique. Makha est un visionnaire : il pressent qu’il y a beaucoup de choses à faire en Chine et dans les pays avoisinants. L’African Drumming and Dance Connection – ADADC – voit le jour en 2005 grâce à un modeste prêt de sa famille chinoise. Ne pouvant y consacrer que son temps libre, Makha commence par former des musiciens locaux. Il les embauchera par la suite, compensant ainsi la rareté de talents africains sur place.

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Libre de foncer
2008 marque un tournant : Makha obtient le statut de résident permanent. Plus besoin de visa, et il peut à son tour sponsoriser l’embauche d’étrangers. Son frère le rejoint pour l’assister dans le développement de l’ADADC, qui va alors changer de braquet. Tout en continuant la formation, il va privilégier l’organisation de spectacles et de concerts. Des manifestations culturelles et traditionnelles rémunérées par la billetterie classique, certes, mais surtout des participations événementielles pour de grandes marques lors d’inaugurations, de congrès ou de soirées privées. L’idée n’est rien moins que géniale : temple régional du shopping de luxe depuis cinquante ans, Hong Kong profite de l’enrichissement des masses chinoises et des récentes libertés de voyager et d’acheter de jeunes pour qui la Révolution culturelle relève de la préhistoire. Toutes les grandes marques de la planète font assaut d’originalité pour séduire une nouvelle « bourgeoisie chinoise » évaluée à 200 millions d’individus qui travaillent dur et veulent croquer la vie à pleines dents. Pour Makha, le résultat ne se fait pas attendre : chaque année, le groupe fait des dizaines d’apparitions médiatisées, sponsorisées par d’aussi grands noms que Chopard, Nestlé, Marriott ou la banque ING. Des événements où la danse africaine constitue un sujet original, donc prisé, et où la notoriété fait boule de neige. Le succès n’est en rien limité à Hong Kong, il essaime en Chine et partout dans la région : Grand Prix de Shanghai, ouverture d’une boutique Vuitton à Séoul, inauguration du Fisherman’s Wharf de Macao… En outre, la représentation culturelle du djembé s’étend au cinéma, par des collaborations avec plusieurs réalisateurs chinois. Forte d’une dizaine de musiciens et danseurs, mais pouvant en aligner beaucoup plus grâce à la formation locale, l’ADADC reste discrète sur ses profits confortables. Comme le dit Makha Diop avec un sourire désarmant : « Aucun de nous ne se prend la tête, mais mes premières années ici m’ont inculqué à quel point les Chinois prennent le business au sérieux. Ici, il faut gagner de l’argent. »
Exploiter chaque piste
Businessman, Diop sait l’être : indépendamment des spectacles et de la formation, il a développé plusieurs produits adaptés à des demandes particulières, qu’il s’agisse d’ateliers musicaux scolaires pour les jeunes, d’animations ponctuelles pour des dîners et séminaires, ou d’ateliers de dynamique de travail pour des groupes professionnels. « Je n’ai rien imaginé qui ne m’ait été suggéré, précise-t-il. La dynamique chinoise du travail, très exigeante sur les résultats et les performances, a pour base une morale confucéenne qui privilégie l’harmonie. Au confluent de la musique et de la danse, peut- être sommes nous particulièrement bien placés pour inculquer cette harmonie dans un environnement stressant. » Et de rappeler sa panique en débarquant il y a douze ans dans un univers aux antipodes de sa culture. « Nous avons aussi créé le site africandrumdance.com, qui inclut, outre la description de nos activités, une boutique en ligne d’instruments, d’antiquités, de peintures et de bijoux. Je considère le nombre croissant de visiteurs et d’acheteurs de toute la région comme une preuve de la percée de notre musique et de l’intérêt qu’elle suscite. » Même s’il doit la plus grande part de son succès à son acharnement et à sa volonté de réussir dans des conditions pour le moins rugueuses, Makha Diop est reconnaissant à Hong Kong de lui avoir permis de réussir. Il ne se cache pas de vouloir rendre au territoire une partie de ce qu’il lui a donné, notamment sous la forme de spectacles régulièrement offerts sur sa chère île de Lamma, où il habite toujours. Discret et pudique, Makha ne nous a pas parlé de son œuvre caritative et naturellement bénévole pour distraire et apporter un peu de joie aux enfants handicapés de Hong Kong. Cela, nous ne l’avons découvert, par hasard, que dans la brochure locale d’une association de jeunes malades. Ce nouveau Chinois est décidément resté très sénégalais.