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Mame Aby Seye : «Notre mission, favoriser l’initiative entrepreneuriale partout au Sénégal»

Mame Aby SEYE ©Laye Pro

À la tête de la Délégation générale à l’Entrepreneuriat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER/FJ) du Sénégal depuis mars 2022, Mame Aby Seye a pour mission de poursuivre le développement de cette jeune institution publique, dont le rôle consiste notamment à assouplir les procédures et l’accès aux financements de projets, pour les femmes et les jeunes porteurs d’initiatives entrepreneuriales. Pour Forbes Afrique, elle précise dans cet entretien les actions entreprises par la DER/FJ ainsi que ses ambitions.

Propos recueillis par Patrick Ndungidi

Pourriez-vous nous présenter la DER/FJ ?

La DER/FJ n’existe que depuis 2018, mais c’est une structure qui a grandi très vite. Elle est directement rattachée à la Présidence de la République du Sénégal, ce qui explique en partie cet essor rapide, avec une extension qui est en train de se faire au niveau des régions. On parle d’entrepreneuriat “rapide” car l’objectif est d’assouplir les procédures et l’accès aux financements à ceux qui évoluent dans le secteur informel, et ainsi favoriser un entrepreneuriat de masse. En 4 ans, ce sont plus de 184 000 bénéficiaires directs qui ont été accompagnés. Les bénéficiaires indirects seraient quant à eux plus du double, pour un montant total de 85,5 Milliards de francs CFA (130 millions d’euros), atteint grâce au budget octroyé par l’Etat du Sénégal et renforcé par les partenaires au développement tels que la Banque Africaine de Développement (BAD) et l’Agence Française de Développement (AFD).

En quoi consiste cet accompagnement ? 

Deux dispositifs bien identifiés permettent la prise en compte holistique des besoins des entrepreneurs sénégalais : d’une part un accompagnement financier qui se traduit par l’octroi de fonds et d’autre part, un accompagnement non financier qui se traduit par un dispositif destiné à favoriser la formalisation, l’incubation ou encore la mise en relation. Ainsi, la DER/FJ a plusieurs missions qui se matérialisent par un véritable parcours entrepreneurial. Elle accompagne les jeunes et les femmes, mais aussi les groupements dans la formalisation de leurs projets. Par exemple, le Guichet unique de Formalisation des Entreprises (GUFE) permet ainsi − en quelques heures − d’avoir une reconnaissance légale, ce qui n’est pas négligeable, car 90% de l’économie sénégalaise est informelle. L’institution propose également un accompagnement technique aux entrepreneurs ainsi que des formations adaptées à leurs besoins. 

Pour rappel, le contexte de création de la DER/FJ répond à une demande sociale forte : financer les projets des populations que le système financier dit “classique” ne peut aider. En effet, ce dernier requiert la prise de garantie et d’apports financiers difficilement mobilisables par les jeunes et les femmes. Concrètement, le Nano-crédit, un exemple d’offre de services adaptée aux différentes cibles qu’elle accompagne, permet aux bénéficiaires de disposer très rapidement de financements, allant de 10.000 FCFA à 500.000 FCFA. Ainsi, en moins d’un an, nous avons ouvert 71 points Nano-crédits dans les 46 départements du Sénégal pour toucher plus de 85 000 bénéficiaires.

L’offre de services financiers vient en appui aussi aux TPE/PME avec des crédits pouvant aller jusqu’à 50 Millions FCFA. La DER/FJ accompagne également – via le Fonds de Soutien à l’Innovation – le développement des start-up dans le digital et l’innovation, à l’image de la plateforme Kwely, fondée par la serial entrepreneuse Birame Sock. À ce jour, plus de 415 start-up ont été financées et plus de 430 ont bénéficié d’une assistance technique grâce à nos programmes de pré-accélération, d’accélération et d’incubation.

Quelles sont vos priorités à la tête de la DER/FJ ?

Renforcer notre intervention dans les secteurs porteurs de l’économie sénégalaise : l’agriculture, la pêche, l’artisanat, l’élevage, le numérique, les services. À l’instar du Plan Sénégal Émergent (PSE), notre positionnement stratégique tient compte des évolutions de l’écosystème que nous avons à cœur d’accompagner. Comme nous sommes dans un monde qui évolue en permanence, nous devons nous arrimer aux besoins réels du pays pour atteindre par exemple la souveraineté alimentaire ou sanitaire. Notre enjeu est de nous montrer agile en tenant compte des paramètres clés pour accompagner les femmes et les jeunes dynamiques, qui ont le courage de tenter l’aventure entrepreneuriale.

Combien de projets ont déjà été soutenus par la DER/FJ ?

En 4 ans, plus de 290 000 crédits ont été accordés à plus de 184 000 bénéficiaires directs. À cela s’ajoute l’accompagnement non financier, avec plus de 9 000 bénéficiaires formés et plus de 3 600 entreprises formalisées.

Il convient de préciser que nous avons reçu plus de 500 000 demandes depuis 2018 pour plus de 250 Milliards FCFA. Certes, nous ne pouvons pas financer tous les projets soumis du fait du volume de demandes, mais nous misons sur un partenariat fort avec les structures d’accompagnement locales et les partenaires au développement pour toucher le maximum d’entrepreneurs avec des financements à fort impact, notamment au travers de notre intervention dans les chaînes de valeur agricoles et artisanales.

Quelles sont les autres activités de la DER/FJ ?

Au-delà des initiatives individuelles et locales, la DER/FJ est engagée dans la structuration des chaînes de valeur. Avec la pandémie et aujourd’hui la guerre en Ukraine, on constate la flambée des prix à tous les niveaux, dans les matières premières et les denrées de première nécessité. Plus que jamais, l’atteinte de la souveraineté alimentaire ainsi que la substitution à l’importation s’imposent comme une véritable nécessité. Et la DER/FJ est aujourd’hui au cœur même des problématiques qui sont posées. Elle s’arrime aussi aux politiques sectorielles pour accompagner, via des ressources propres et des ressources provenant des partenaires au développement. Le mot d’ordre aujourd’hui est « l’entrepreneuriat de masse » pour toucher le maximum de cibles possible : proposer des Nano-crédits, renforcer les dispositifs d’autonomisation et mettre en place des projets structurants pour le Sénégal et la structuration des chaînes de valeur, du producteur à l’unité de transformation et à la commercialisation. Tout cela basé sur les principes de l’équité territoriale et de l’inclusion sociale.

Qu’est-ce qui est à la base de la croissance rapide de la DER/FJ ?

L’évolution de la DER/FJ ne serait pas possible sans une organisation fondée sur des équipes pluridisciplinaires et pleinement engagées dans l’atteinte de nos objectifs. La DER/FJ a aussi mis en place une approche full digital visant à utiliser les technologies numériques pour faciliter l’expérience de l’ensemble de nos bénéficiaires.

Nous sommes également en train de renforcer notre présence sur le territoire afin d’être encore plus proches des entrepreneurs qui souhaitent être accompagnés. Cela se traduit par plus de 46 points focaux déjà opérationnels à travers un vaste programme de guichet unique lié à l’emploi, à la formation et à l’insertion des jeunes. Ce guichet unique existe aujourd’hui dans les 46 départements où la DER/FJ est partie prenante, et s’impose comme le guichet unique de financement des projets au Sénégal.

S’inscrivant dans une dynamique d’harmonisation, de mutualisation et de rationalisation avec les mécanismes existants en matière d’entrepreneuriat, la DER/FJ joue pleinement sa partition en travaillant en parfaite synergie avec les autres partenaires publics afin de relever, ensemble, les défis du moment en termes d’inclusion économique, financière et sociale. Dans le cadre de sa stratégie partenariale et pour mener à bien ses missions, la DER/FJ a signé plus de 80 accords de partenariat avec notamment des institutions financières, des entités du secteur privé, des organismes internationaux et représentations diplomatiques, des structures et programmes de l’État, des universités et organismes à but non lucratif. 

Avant de prendre la tête de la DER/FJ, vous avez été pendant 3 ans Directrice générale du Fonds de Financement de la Formation Professionnelle et Technique (3FPT) ? En quoi consiste ce fonds ?

Le 3FPT est un instrument de l’Etat mis en place en 2014. Il rentre dans le cadre du PSE, et de son axe destiné à favoriser le développement du capital humain, qui passe, entre autres, par la formation. Le but du 3FPT est de permettre à des femmes et des jeunes au Sénégal de bénéficier de renforcement ou de transfert de compétences, d’avoir l’aspect technique pratique qui peut faire défaut aujourd’hui. Au Sénégal, plus de 65% de la population a moins de 35 ans, avec un effectif très fort dans les études classiques : sociologie, droit, géographie, etc. En mettant en place ce fonds, l’idée est d’inverser cette tendance. Si on veut atteindre l’émergence et participer au développement économique du Sénégal, il faut avoir des compétences pour répondre aux besoins du marché. Et l’acquisition de ces compétences passe par la formation professionnelle. Elle offre plus de possibilités d’obtention d’un emploi à un jeune qui  vit en Afrique. La mise en place du 3FPT a permis à des milliers de jeunes de rentrer dans la formation professionnelle, acquérir des compétences, de prétendre à un emploi salarié et surtout d’aller vers l’auto-emploi. Dans le mode de gouvernance du 3FPT, c’est le Patronat qui préside le Conseil d’administration.

Combien de jeunes ont été formés depuis la création du 3FPT ?

Entre 2016 et 2021, plus de 80.000 jeunes ont été accompagnés par le 3FPT à travers différents pans de métiers en lien avec la formation professionnelle et technique.

C’est un fonds de combien ?

Le 3FPT est un fonds de 40 Milliards FCFA par an. C’est d’abord de la ressource propre de l’Etat, avec 30 Milliards FCFA qui proviennent de la taxe d’apprentissage, une contribution forfaitaire à la charge de l’employeur. C’est une taxe collectée par l’Etat et qui représente 3% de la masse salariale des entreprises. Depuis 2019, l’Etat a décidé de reverser entièrement cette taxe à la formation professionnelle, qui a auparavant été versée à hauteur de 15%, puis 25% et 75%. Cela veut donc dire qu’il y a une volonté politique très forte et affirmée en faveur de l’employabilité des femmes et des jeunes au Sénégal : la formation professionnelle n’est plus une école de la seconde chance mais une école de la première chance pour tous les jeunes du Sénégal aujourd’hui.

Cette formation professionnelle concerne-t-elle tout le pays ou seulement Dakar ?

À l’instar de la DER/FJ, le 3FPT tient compte de l’équité territoriale et de l’inclusion sociale. La formation n’est pas seulement destinée à ceux qui sont dans les grandes villes. Il fallait démocratiser la formation professionnelle en tenant compte d’autres politiques qui sont mises en œuvre par l’Etat du Sénégal. La construction de centres de formation dans les 46 départements du pays a permis de développer une offre de formation qui coïncide avec la demande, en termes d’infrastructures, de curricula de formation, en s’adaptant aux spécificités locales et aux réalités des territoires. L’emploi salarié ne peut pas tout régler dans nos pays africains, c’est pourquoi la formation professionnelle doit être un véritable tremplin, vers l’entrepreneuriat en particulier.

Quels sont vos projets à la DER/FJ ?

Favoriser cet entrepreneuriat de masse et accompagner au mieux nos entrepreneurs, start-up et micro, petites et moyennes entreprises en développant un accompagnement véritablement structurant de chaque entrepreneur. Cela passe naturellement par faciliter l’accès aux financements, qui pour avoir un réel impact doit intégrer des dispositifs et mécanismes de suivi innovants, des actions de formation, mais aussi le renforcement des partenariats avec l’ensemble des acteurs de l’écosystème de l’entrepreneuriat au Sénégal tout comme à l’international.

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