Portrait

Nollywood, le cinéma nigérian décomplexé

En deux décennies, Nollywood est parvenu à trouver sa place auprès des géants américain et indien. Le cinéma nigérian se sent aujourd’hui pousser des ailes pour aller à la conquête de nouveaux espaces linguistiques et culturels.

Brickwall communications / DR

1992, c’est la date de naissance de Nollywood, le cinéma nigérian. Cette année-là est marquée par la sortie d’un film, Living in Bondage, réalisé par Chris Obi Rapu. Plus de 300 ­000 copies de cassettes VHS de ce long métrage sont vendues, c’est un succès inattendu et une grande première pour le cinéma nigérian, un événement qui marque les débuts d’une véritable industrie cinématographique nationale et l’essor d’un modèle économique. En un peu plus de vingt ans, le cinéma nigérian s’est éloigné des clichés d’amateurisme et de manque d’expérience qui collent parfois à la peau des productions africaines. Il est même passé en 2009 devant Hollywood en nombre de films et affiŒche aujourd’hui le chi‘ffre impressionnant de 2 ­500 productions annuelles. Loin des salles de projection, un film peut être tiré à plus de 50 ­000 copies et le cinéma génère plus de 300 ­000 emplois directs dans le pays. A partir du Nigeria, Nollywood s’est d’abord répandu, naturellement, dans les pays anglophones du continent, avant de conquérir les pays d’Afrique francophone, grâce au sous-titrage et au doublage d’un certain nombre de films.  
Une forte rentabilité

Face aux superproductions hollywoodiennes, Nollywood affiche des investissements modestes. Hollywood injecte des millions de dollars, voire des centaines de millions dans le cas des blockbusters, dans ses productions, quand les budgets nigérians varient de 15 ­000 à 50 ­000 dollars par film. Une tendance qui évolue néanmoins à la hausse depuis une dizaine d’années, o‘ffrant aux réalisateurs les moyens de rivaliser avec les autres industries cinématographiques. Les productions de Nollywood rapportent un peu plus de 500 millions de dollars par an. La durée de production d’un film varie entre dix et vingt jours. Le mode de diffusion des films n’est pas étranger à leur rentabilité.

Okey Ogunjiofor, le scénariste de Living in Bondage, le fameux long métrage «acte de naissance» de Nollywood, est à l’origine de ce modèle. Bataillant pour produire son film au début des années 1990, il a l’idée d’emmener les films dans les foyers nigérians. «Les Ibos du Nigeria ne sont pas des passionnés de cinéma et n’ont pas le temps d’aller en salle. Ils préféraient acheter un magnétoscope pour regarder les films chez eux», analyse-t-il. La population nigériane dans son ensemble comptait environ 120 millions de personnes. Okey Ogunjiofor estime à l’époque que les Ibos représentent 10% de cette population, soit 12 millions de personnes. «Si 10% d’entre eux possédaient un magnétoscope, cela signifiait qu’au moins un million de personnes achèteraient n’importe quel film en langue ibos. Et si elles achetaient le film 300 nairas la copie, le gain était de 300 000 nairas, à rapporter aux 150 000 à investir pour la production.» Son idée convainc son partenaire Chief Kenneth Nnebue, patron de Nek Video Links. «Ce partenariat a marqué le début du phénomène mondial connu aujourd’hui sous le nom de Nollywood. C’est donc grâce à ma production et au parrainage de Nek pour le film Living in Bondage que ce phénomène existe», explique fièrement Okey Ogunjiofor.

La naissance de stars

Les millions que rapporte ce cinéma ont permis de relever le niveau de rémunération des acteurs. Ce qui a considérablement amélioré leur image et a fait d’eux de vraies stars. Au début des années 1980, un comédien touchait moins de 10 dollars pour le tournage d’un épisode de série. Aujourd’hui, les cachets tournent autour de 4 000 dollars par film. Certaines actrices les plus en vue ont même un revenu annuel qui dépasse facilement les 150 000 dollars pour quelques dizaines de tournages. Leur rayonnement dépasse même parfois les frontières nigérianes, comme c’est le cas pour Genevieve Nnaji, reçue par Oprah Winfrey en 2010 et officiellement baptisée par l’animatrice américaine «la Julia Roberts africaine». Ou encore Omotola Jalade-Ekeinde, l’une des icônes de Nollywood, qui figure dans le classement 2013 du magazine Time des 100 personnalités les plus influentes du monde. Celle que ses fans appellent «OmoSexy» a joué dans pas moins de 300 films, dont la superproduction Ijé, primée dans des festivals internationaux au Canada, au Mexique et aux Etats-Unis. Malgré sa notoriété, elle a refusé des contrats que lui proposaient des producteurs d’Hollywood, et a choisi de continuer de jouer dans le club Nollywood.

Autre figure emblématique du cinéma nigérian, l’actrice Nsé Ikpe-Etim, qui s’est fait connaître grâce à des comédies romantiques. Après sa nomination aux African Movies Academy Awards en 2009 comme meilleure actrice dans le film Reloaded, sa carrière décolle. Aujourd’hui, elle enchaîne les succès. Cette actrice de la nouvelle génération reconnaît que le regard sur le travail des acteurs a bien changé : désormais, ils sont reconnus pour leur talent au-delà des frontières de Lagos et sont mieux payés que leurs aînés. Elle espère que d’ici à dix ans Nollywood sera beaucoup plus proche des standards internationaux.

Une ambition internationale

Le modèle économique de Nollywood a résisté au changement, même avec l’arrivée d’Internet. Toutefois, si les familles nigérianes continuent à se procurer des DVD, Okey Ogunjiofor estime qu’il est désormais temps d’explorer d’autres modes de distribution. Il pense qu’il y a aussi des progrès à faire dans d’autres domaines. «Nous avons besoin de beaucoup d’amélioration dans l’interprétation technique de nos histoires, besoin d’avoir de meilleurs financements, de meilleurs équipements et des formations», détaille-t-il avec optimisme au regard du chemin parcouru.

Mais, déjà, l’image favorable dont bénéficie Nollywood devrait porter ce cinéma sur les scènes internationales. Pour Serge Noukoué, organisateur de la Nollywood Week qui a eu lieu cette année à Paris (voir ci-contre), «il est temps que les portes s’ouvrent pour des coproductions Nollywood avec d’autres pays. Ce cinéma a toute sa place dans le concert des nations qui parlent le langage du 7e  art». Preuve d’un changement engagé, aujourd’hui certains films Nollywood sont tournés en partie à Londres ou à Los Angeles. Mais Serge Noukoué tient à préciser que Nollywood n’est pas synonyme de cinéma africain : «C’est un cinéma spécifique, qui n’est pas le même partout en Afrique. Ce qui se passe au Nigeria n’a rien à voir avec le cinéma du Ghana ou de l’Afrique du Sud.» Au final, pour ses acteurs et ses défenseurs, Nollywood n’est pas qu’une machine à faire des profits. C’est aussi un outil qui permet de décloisonner les univers linguistiques. Une espèce de dialogue entre les cultures par un langage commun, le cinéma. Il permet aux cinéphiles de s’imprégner des réalités typiquement nigérianes.