Portrait

Ousmane Sow, le géant de la sculpture

Le sculpteur sénégalais a été officiellement investi à l’Académie des beaux-arts de Paris le 11 décembre 2013. Cette élection est la consécration ultime d’une carrière longue de plusieurs décennies. Forbes Afrique avait alors rencontré l’artiste chez lui, à Dakar.

crédits : Charles Platiau

Le rendez-vous a été fixé à 10 heures. La lumière du jour, forte à ce moment de la journée, va faire garder à Ousmane Sow ses lunettes de soleil durant tout l’entretien. Rompu à l’exercice, le sculpteur livre quelques tranches d’une vie marquée par une œuvre gigantesque, au propre comme au figuré, et consacrée par son entrée à l’Académie française des beaux-arts. « C’est l’aboutissement d’un long travail, commente Ousmane Sow à la veille de son investiture officielle. La cérémonie, je la fais pour les jeunes, pour leur dire qu’on peut tout avoir avec de la persévérance. Je n’en ai pas besoin pour moi-même parce que, depuis le mois d’avril 2012, je suis déjà académicien. » Cette démarche altruiste n’exclut tout de même pas une satisfaction personnelle. « Je suis fier d’être le premier Africain, ou plutôt le premier Noir ! Je me dis qu’il y a eu énormément de personnes qui l’ont tout autant mérité que moi. C’est une reconnaissance de ce que je fais. »
Ousmane Sow raconte avoir toujours sculpté. D’abord pour son plaisir. Une passion qu’il a entretenue tout en exerçant son métier de kinésithérapeute, qu’il a abandonné à l’âge de 50 ans pour se consacrer entièrement à son art. « Il n’y a pas eu de plan établi. Cela s’est fait naturellement. C’est devenu ma profession par hasard. » Sa première œuvre a été une série de Noubas, des habitants du Soudan du Sud. Ensuite viendront les Massaïs, les Zoulous, les Peuls et les Indiens.  
Raconter une histoire

Actuellement, l’artiste travaille sur une sculpture représentant Toussaint Louverture, une commande de la municipalité de La Rochelle. « Malheureusement, je ne pourrai pas vous la montrer, parce que je partage les œuvres terminées, pas celles qui sont en cours », s’excuse presque l’artiste. Chez lui, il existe peu de différence entre les œuvres issues d’une commande et une série portée par son imagination. « Une commande, c’est en principe une pièce unique, et à travers une série, j’essaie de raconter une histoire. » Son inspiration lui vient de ses lectures et de ses centres d’intérêt, complétés par un travail de recherche. « Il y a des peuplades qui m’intéressent et j’essaie de savoir comment elles vivent, ce qu’elles font. C’est à partir de ce moment que l’inspiration me vient. Je suis comme les écrivains. J’attends d’abord d’avoir en tête une idée bien précise pour pouvoir l’exploiter. Il faut donc que j’aie au moins un commencement, et une fin si possible, et ensuite, je me mets au travail, précise Ousmane Sow. J’ai ce besoin car que je fais une sculpture de séries narratives. Il est bien normal que j’attende de savoir comment manœuvrer une production pour faire un travail réussi. »

Sur le matériau qu’il utilise et qui constitue aussi sa signature, l’artiste garde le secret. « Cela m’étonne que l’on continue de me demander cela, lâche-t-il, un peu agacé. Aucune des sculptures que j’ai faites ne ressemble à une autre, parce que le matériau évolue. Les mélanges que je fais, jusqu’à présent, je ne les maîtrise pas. C’est cela qui ajoute à chaque fois un nouveau plaisir à ma sculpture. Moi-même, je me surprends. Si je savais déjà qu’en mélangeant tel produit avec tel autre j’obtenais tel résultat, le plaisir disparaîtrait, tout simplement. Même si je respecte les bases du mélange qui sont quelque peu minimes. » Désormais, Ousmane Sow emploie aussi le bronze, lui qui avoue avoir été contre au début. « Mais quand j’ai fait l’essai et que cela a été un succès, j’ai commencé à l’utiliser. Surtout qu’il est plus indiqué pour les places publiques. Avec les intempéries, on ne sait jamais à quoi s’attendre », explique le sculpteur.

Une famille ouverte

Père de deux enfants métis, un garçon et une fille, Ousmane Sow est aussi quatre fois grand-père. Issu d’une grande fratrie, il est le troisième enfant de sa mère et le sixième de son père, Moctar. Ses demi-frères et sœurs ont tous été élevés par sa mère. « Certains avaient vu leur maman décéder et ma mère les avait accueillis », précise-t-il. Alors que son père était assez fougueux et intrépide, sa mère, comme dans un parfait équilibre, le calmait. Elle avait des opinions politiques différentes de celles de son mari. « Mon père votait BDS et ma mère SFIO, et j’ai vu mon père consoler ma mère à chaque fois qu’Amadou Lamine-Guèye avait était battu. »

Toute la famille habitait le quartier dakarois de Rebeuss, dans une maison très spacieuse acquise par le père, un très grand transporteur que l’artiste n’a pas connu en activité. Il recevra de lui une éducation stricte, et immortalisera cette figure paternelle dans une sculpture. L’œuvre fait partie de la série des grands hommes entamée par le sculpteur, dans laquelle figure notamment Nelson Mandela et qu’il compte poursuivre avec d’autres personnages. Ses heures de détente, hors de son atelier de sculpture, Ousmane Sow les consacre à la lecture des auteurs classiques comme François-René de Chateaubriand, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Honoré de Balzac. « J’adore aussi lire des polars », complète-t-il. La musique fait également partie de son univers. Un piano immaculé trône d’ailleurs dans son séjour. Ses choix musicaux semblent éclectiques et comptent notamment ses amis Youssou N’Dour, Baaba Maal et Ismaël Lô. « J’apprécie tout autant le jazz. Et la poésie, ajoute l’artiste. Quand je suis fatigué, je peux écouter les poèmes de Senghor lus par feu Lucien Lemoine pour me détendre. Je ne suis pas figé. »

Une énième référence à Léopold Senghor, à qui son destin semble lié. Il n’a d’ailleurs pas manqué de le mentionner le 11 décembre, dans son discours devant François Hollande et les membres de l’Académie : « Mon élection a d’autant plus de valeur à mes yeux que vous avez toujours eu la sagesse de ne pas instaurer un quota racial, ethnique ou religieux pour être admis parmi vous. Comme mon confrère et compatriote sénégalais Léopold Senghor, élu à l’Académie française il y a trente ans, je suis africaniste. Dans cet esprit, je dédie cette cérémonie à l’Afrique tout entière, à sa diaspora et aussi au grand homme qui vient de nous quitter, Nelson Mandela. » Entré dans l’histoire en même temps qu’à l’Académie des beaux-arts, Ousmane Sow est pourtant loin d’être blasé. « L’Académie, c’est l’aboutissement d’une carrière. La satisfaction, c’est d’y être parvenu à force de travail. C’est cela ma priorité. Les gens ont aimé ce que je fais », poursuit Ousmane Sow, qui met en garde la jeune génération parfois trop avide de succès au risque de galvauder son art. « Le plus grave, c’est d’établir un plan de marche et que l’on se dise : “A 30 ans, je veux faire ceci” ; “A 40 ans, je veux être là-bas”. » Pour le sculpteur, « ce qui est important, c’est la satisfaction personnelle »