Editos et Chroniques La chronique de Gaston KELMAN

SANDWICH AU JAMBON  OU AU FROMAGE  ET COCA-COLA

Un visiteur d’un pays africain dénonçait le fait que, dans les transports locaux, les collations soient composées de Coca-Cola et de sandwichs au fromage ou au jambon, d’origine étrangère. Il  se demandait si c’était ainsi que nous allions faire vivre notre économie et promouvoir notre gastronomie. Dans les supermarchés de la place, l’offre est la même, essentiellement  faite de denrées d’importation.

Quand l’Afrique se lance dans l’industrie agroalimentaire, la bière est faite avec le malt et le houblon, des céréales importées. La boulangerie et la pâtisserie sont à base de farine de blé. Les champs de blé en Afrique occupent la même superficie que ceux de houblon et de malt, c’est-à-dire zéro, et bien entendu, rapportent autant à l’économie locale. Pourquoi cette imitation simiesque de l’Occident ? N’avons-nous pas des céréales et  des tubercules locaux pour faire  de la bière et de la farine ?

Les modes de consommation d’un peuple sont définis par la classe moyenne. La classe moyenne africaine est aliénée jusqu’à la moelle. C’est loin d’être une insulte. J’en fais partie. C’est un constat. Et c’est une étape logique, un intermède obligé dans la phase de postcolonie qui fait suite à la domination. On veut ressembler au maître. Je sais, je l’ai déjà dit. Je sais, je le dirai encore. Puisque la classe moyenne veut ressembler au maître, n’imaginez pas qu’elle préfère le  vin de palme au vin de Champagne. Avec Le Corbeau et le Renard, elle  a appris que le fromage était le  top de la gastronomie, puisque le malin renard s’est surpassé pour l’arracher au malheureux corbeau.

Ne soyez donc pas surpris que  cette catégorie de personnes réclame un sandwich au fromage  et soit suivie par le petit peuple. Pourtant, de façon récurrente, cette même catégorie se plaint dans les cénacles huppés que les matières premières africaines – cacao, café, bois – soient exportées et transformées en Occident et  nous reviennent dix fois plus  cher. Je peux commencer par dire que c’est parce que la classe moyenne réclame le « made in… ». Dès lors, la plainte sonne aussi faux qu’une cloche fêlée. Comment imaginer que nos jeunes cadres soient attirés par du mobilier ou des vêtements fabriqués localement ?

J’ai vu un reportage sur un Ivoirien de la diaspora qui est rentré au pays. Il paie le cacao des cultivateurs le double du prix que l’État exige à l’exportation. Il a consenti ce sacrifice par souci de justice et pour faire de la pédagogie. Avec son cacao, il fabrique du chocolat localement.

Après avoir bravé ces deux étapes – l’achat de la matière première et sa transformation – dont il a la maîtrise, il s’attaque à la troisième, bien plus coriace. Il s’agit de convaincre le consommateur de chocolat – la classe moyenne – que le sien fabriqué localement peut être aussi bon que celui qui vient de Suisse ou de Belgique. Alors, j’entends la pensée qui bouillonne  en stéréo dans la tête du client potentiel avec le plus pur style éburnéen : « Mon frère, affaire ton chocolat local là, c’est pas gagné hein ! » Et moi, j’ai envie de lui répondre que, grâce à cet utopiste, la moitié du chemin est faite. Vivement des lendemains plus sereins.