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Sonia Lawson : « Le Centre d’art et de culture de Lomé est un lieu pionnier »

Grâce à la volonté du président togolais Faure Gnassingbé, le Centre d’art et de culture de Lomé a ouvert ses portes le 26 novembre dernier. Un lieu unique situé dans l’ancien Palais des gouverneurs, dont la réhabilitation a duré cinq ans. Sa directrice, la Franco-Togolaise Sonia Lawson, nous raconte l’aventure de ce centre tourné autant vers l’art contemporain que vers la biodiversité.

© Francois Marechal – Louis Vincent – Joel Vogt – Centre d’art et de culture de Lomé

Forbes Afrique : Comment est né ce projet ?

Sonia Lawson

SONIA LAWSON : C’est une volonté du chef de l’État togolais, qui veut valoriser les talents africains contemporains ainsi que le patrimoine. Ce centre fera de Lomé la seule ville d’Afrique de l’Ouest à avoir une telle cité des arts dans un parc botanique de 11 hectares qui contribuera à valoriser aussi la biodiversité du Togo.

Pourquoi le choix de ce lieu ?

S. L. : Le Palais était à l’époque coloniale la demeure des gouverneurs allemands, puis français et britanniques. C’est une partie de notre patrimoine qui autrefois était réservé au pouvoir et aux hôtes de marque. Mais le président a décidé de le rénover et d’en faire un lieu culturel pionnier ouvert au grand public. Seulement, après vingt ans d’abandon dans un climat humide, il était très dégradé. Il a fallu cinq ans de travaux pour réhabiliter cet édifice à l’architecture harmonieuse, aux élégantes coursives, à la terrasse qui surplombe la mer, mais aussi pour mettre en valeur le parc avec
sa végétation qui illustre la diversité des régions du Togo.

À quel moment êtes-vous intervenue ?

S. L. : Au tout début. Quand les autorités ont fait appel à moi, j’avais principalement travaillé en entreprise dans le développement corporate, j’avais une bonne expérience générale de la gestion et du patrimoine et j’ai été emballée par cette effervescence artistique prometteuse. On m’a demandé une étude de faisabilité. J’ai fait appel à un cabinet d’ingénierie et lancé un concours d’architectes qui a désigné un Congolais et deux Français (dont l’expert en patrimoine Laurent Volay), qui eux-mêmes ont fait appel à 10 entreprises togolaises. Le bâtiment était magnifique, mais nous n’avons pas été à l’abri de mauvaises surprises. Si en apparence il avait encore de l’allure, structurellement certaines parties étaient très endommagées, comme la terrasse que nous ne pensions pourtant pas avoir à refaire.

Que va-t-on découvrir dans ce centre d’art et de culture ?

S. L. : Pour l’inauguration, rien moins que cinq expositions. À tout seigneur, tout honneur, la première s’intitulera « Le Togo des rois » et exposera des objets précieux appartenant à différentes chefferies qui ont accepté de les prêter pour la première fois. Dans ces structures traditionnelles, les chefs sont désignés dans une lignée familiale ou parce qu’ils ont accompli de grandes choses et qu’ils sont dignes d’être rois. Ces objets peuvent être symboliques, comme des sceptres, ou poétiques, à l’image de cet « oiseau des rêves », une sculpture venue du nord du Togo.

Un fauteuil imaginé par le designer togolais Kossi Aguessy, auquel le Centre d’art et de culture de Lomé consacre l’une de ses premières expositions.

Et les autres expositions ?

S. L. : La deuxième sera consacrée au designer togolais Kossi Aguessy, dont le centre Pompidou a été le premier à acquérir une œuvre. C’est une discipline rarement montrée dans un espace culturel et c’est l’occasion de rendre hommage à cet artiste disparu il y a deux ans qui n’était finalement pas très connu dans son pays. La troisième exposition montrera Lomé à travers son passé et son avenir grâce à un travail mêlant high-tech et low-tech, informatique et artisanat. Les artistes contemporains vivants du Togo, du Ghana, du Bénin et du Nigeria seront à l’honneur dans une quatrième exposition. Enfin, une exposition de photographies retracera le déroulé des travaux de rénovation du Palais qui ont rendu à ce bâtiment toute sa noblesse d’antan. Mais le parc est également un projet à lui tout seul.

En quel sens ?

S. L. : Nous avons voulu faire un lieu pour les amateurs autant de culture et d’art contemporain que d’environnement et de biodiversité. Car dans ce pays de 7,5 millions d’habitants, le plus petit d’Afrique de l’Ouest, la diversité des paysages est telle qu’un touriste n’a pas à se déplacer beaucoup pour voir l’océan, le désert, la savane, la jungle. Nous avons donc organisé le parc comme une promenade à travers les différents climats du Togo. De la savane sèche à la savane arborée, en passant par la savane enchantée avec ses centaines d’oiseaux magnifiques.

C’est donc une réalisation assez unique !

S. L. : Ce lancement est une étape importante pour les Togolais. Peu de pays d’Afrique s’engagent à promouvoir l’art et à défendre leur patrimoine naturel. Mais il faut à présent que le public s’approprie ce lieu à la fois comme parc et centre d’art. Car lorsqu’on vit quelque part, on tient parfois pour acquises les richesses qui nous entourent. Mes expériences précédentes m’ont permis de mener à bien cet objectif complexe et d’en gérer le budget. Aujourd’hui, tout cela est très glamour, mais il a fallu beaucoup de travail. Ce qui m’a permis de redécouvrir mon pays et de me rendre compte de ses richesses. Ayant principalement vécu en France, je ne le connaissais pas bien. Et cela m’a aidée.

Quel public attendez-vous ?

S. L. : Le centre attend 130 000 personnes par an. C’est une estimation basse. Les touristes bien sûr, les Togolais et les habitants des pays voisins aussi, mais d’abord les habitants de Lomé. Cela ne marchera que s’ils s’approprient ce lieu. Nous allons d’ailleurs également développer des activités pédagogiques pour former les enfants à la culture et à la biodiversité.

L’entrée sera-t-elle payante ?

S. L. : Après mûre réflexion, nous avons décidé que oui. La gratuité ne fait pas venir les gens qui ne sont pas curieux. Et quand on paie, on prend plus soin du lieu, alors que la gratuité n’engendre pas le respect et dévalorise l’objet. Mais le prix sera assez symbolique. Nous espérons à terme signer des partenariats avec des entreprises et trouver des mécènes privés. Nous aurions déjà besoin de capitaux supplémentaires pour construire une volière et installer des ruches dans le parc. Mais l’endroit est inspirant et je suis sûre qu’il va encourager les gens à nous aider.