Editos et Chroniques La chronique de Gaston KELMAN

Une lecture du drame sud-africain

Nous avons suivi dans les médias une certaine lecture du drame sud-africain. L’on semble surpris de voir ce qui se passe dans ce pays. Si j’ai bien compris, alors c’est que je n’ai rien compris. Cela signifierait que ces gens, dont beaucoup de journalistes politiques de haute futaie, font de drôles d’analyses; que l’on est surpris de la violence en Afrique du Sud, dirigée vers les «frères» noirs venus du reste de l’Afrique. Pourtant, il était clair dès le début que ce pays, du jour où l’apartheid a pris fin sur le papier, entamait une ère d’une incertitude profonde.

Je parle ’incertitude. Mais en fait, il était certain que nous allions vers une explosion sociale sans précédent. Imaginer qu’un peuple qui a vécu un tel trauma, qui se retrouve dans une situation zombiesque, sans éducation, sans culture et sans passer par une catharsis géante, allait récupérer un minimum de sérénité après une grand-messe de simili-réconciliation, c’était faire preuve d’une naïveté coupable. Car mettre sur un même plan les coupables et leurs victimes et demander à tout ce monde de s’embrasser, c’était au mieux nier la profondeur du mal.
Les coupables sont retournés dans leur luxe, les victimes dans leur misère atavique. Cesu qui devait arriver arriva très vite. Il se posa sur le pays une chape de violence inégalée à ce jour, qui n’est rien d’autre que le syndrome du dominé supposé libre. Alors, sa violence va exploser. Nous avons vu le film La Couleur pourpre aux États-Unis et nous connaissons le sort des restaveks haïtiens. Puisque le coupable est inaccessible, l’on va diriger sa violence vers son alter ego le plus faible. Avant de s’attaquer aux étrangers noirs, faibles parmi les faibles, les Sud-Africains se sont entretués pêle-mêle et s’entretuent encore. Ils ont bien essayé de s’attaquer, comme le loup de La Fontaine, aux nantis. Mais les miradors et les vigiles armés des résidences surprotégées les en ont dissuadés ainsi que les lanceflammes des voitures protégeant leurs occupants du car-jacking.
Les étrangers noirs deviennent aussi les coupables parfaits. On les accuse de n’avoir pas été fraternels du temps de l’apartheid, quand les Cubains volaient au secours des Angolais. On les accuse de voler le travail des natifs et leur bien-être. Ils acceptent des salaires de misère quand les autochtones réclament l’indexation de leur traitement sur celui des Blancs. À cause d’eux, l’on ne peut pas profiter de Johannesburg City Center qui était interdit du temps de l’apartheid et qu’ils squattent désormais après la fuite des Blancs vers Sandton, la banlieue chic avec sa city futuriste.
Combien de temps allons-nous refuser de comprendre cela? Que l’image de Nelson Mandela est très écornée dans les matchboxes des townships; que la Commission vérité et réconciliation a eu des effets catastrophiques, de même que le prix Nobel de Frederik de Klerk; que nous ne sommes qu’au début du cyclone. Senghor avait bien vu «un matin sortant de la brume de l’aube, la forêt des têtes laineuses, les bras fanés, le ventre cave, les yeux et les lèvres immenses, appelant un dieu impossible ». Mais Dieu ne répond que par un froid silence aux cris lancinants des damnés. Les têtes laineuses errent âmes en peine dans la brume confuse de l’aube post-apartheid; aube peut-être, mais aube brumeuse et incertaine. Et nous, nous restons sourds à tant de souffrances bafouées, dans nos analyses prédigérées. Je ne cautionne rien, je crie.