Portée par l’urbanisation, la hausse des températures et les besoins croissants des ménages, des entreprises et de l’agro-industrie, la demande en refroidissement ouvre un marché qui dépasse largement la climatisation domestique. Stockage agricole, transport réfrigéré, maintenance, formation, équipements solaires : la chaîne du froid pourrait devenir un levier de création d’entreprises, d’emplois et de compétitivité pour les économies africaines. À condition de lever les obstacles qui freinent encore son développement.
Par Dounia Ben Mohamed
« Avant, nos récoltes invendues pourrissaient. » Pour Salamata Sophie Sedgho, présidente de l’association La Saisonnière au Burkina Faso, cette réalité n’est pas une statistique : c’est le quotidien des femmes maraîchères qu’elle accompagne. Faute de moyens de conservation, les productrices devaient vendre rapidement, parfois à bas prix, ou regarder leurs récoltes se perdre.
« Le froid est essentiel pour l’agriculture »
Depuis quelques mois, l’association s’est équipée d’une chambre froide solaire qui lui permet de mieux conserver ses récoltes. Pouvoir stocker les produits invendus et attendre une période plus favorable pour les commercialiser offre aux productrices une plus grande marge de manœuvre et de meilleures perspectives de revenus. « Le froid est indispensable dans l’agriculture », affirme Salamata Sophie Sedgho. L’enjeu économique est considérable. Au Nigeria, les pertes après récolte ont été évaluées entre 3 500 et 5 000 milliards de nairas en 2025, selon l’Organisation for Technology Advancement of Cold Chain in West Africa (OTACCWA). Entre 30 et 40 millions de tonnes de denrées auraient été perdues. À l’échelle du continent, le manque d’infrastructures de conservation pèse sur les revenus agricoles, fragilise les approvisionnements et freine le développement de l’agro-industrie.
Le marché, lui, commence à prendre de l’ampleur. Une étude publiée en septembre 2025 par Growth Gateway et Boston Consulting Group estimait le marché de la logistique de la chaîne du froid en Afrique subsaharienne à environ 427 millions d’euros. Il pourrait atteindre 854 millions d’euros d’ici à 2027, avec un potentiel de long terme évalué à 4,74 milliards d’euros. Ces estimations couvrent un périmètre précis de la logistique frigorifique : elles ne représentent pas l’ensemble du marché africain du refroidissement. Elles donnent néanmoins la mesure des perspectives pour les entreprises capables de répondre aux besoins encore insuffisamment couverts.
Un levier stratégique pour la transformation des systèmes agroalimentaires africains
Pour Djibril Drame, spécialiste des technologies alimentaires et expert en agro-industries et infrastructures rurales à la FAO, « le développement de solutions de refroidissement durables représente un levier stratégique pour la transformation des systèmes agroalimentaires africains, à trois niveaux complémentaires : la réduction des pertes alimentaires, le renforcement de la compétitivité des filières agricoles et la création de nouvelles opportunités économiques ».
Le premier enjeu est celui des pertes après récolte. « Selon la FAO, environ 23 % des aliments sont perdus en Afrique subsaharienne entre l’après-récolte et la vente au détail. Les produits périssables, notamment les fruits, légumes, produits laitiers, viandes et poissons, sont particulièrement concernés. » Pour l’expert, « le développement de chaînes du froid adaptées permettrait donc de préserver une part importante de la production existante, tout en améliorant la disponibilité et la qualité sanitaire et nutritionnelle des aliments ».
« Le froid doit être considéré comme une véritable infrastructure productive, au même titre que l’énergie, l’irrigation ou les transports »
Au-delà de la conservation, le froid agit directement sur la capacité des producteurs à valoriser leur production. « Le froid permet aux producteurs de prolonger la durée de conservation, de réduire les ventes précipitées à bas prix et de mieux négocier avec les acheteurs. Il facilite également l’agrégation des produits, leur transformation, l’approvisionnement régulier des marchés urbains et l’accès aux marchés régionaux et internationaux. » Il constitue ainsi, souligne Djibril Drame, « un maillon essentiel du développement des chaînes de valeur agricoles, de l’agro-industrialisation et des échanges commerciaux dans le cadre de la ZLECAf ».
Cette transformation ouvre aussi un champ d’opportunités aux entreprises africaines. « Au-delà des chambres froides, le développement du secteur ouvre des perspectives aux entreprises africaines dans les services de stockage frigorifique, la logistique et le transport réfrigérés, les solutions solaires décentralisées, la maintenance, les technologies numériques de suivi des températures et les services de refroidissement à la demande. Ces activités peuvent favoriser l’émergence de PME spécialisées et générer des emplois, notamment pour les jeunes et les femmes. »
Reste une condition essentielle : la viabilité des investissements. « La priorité doit être donnée à des chaînes du froid durables, intégrées et économiquement viables, plutôt qu’à l’installation d’équipements isolés. Cela suppose des investissements adaptés aux besoins des filières et des marchés, une meilleure efficacité énergétique, le recours aux énergies renouvelables, des technologies respectueuses du climat et des modèles économiques accessibles aux petits producteurs et aux PME. »
Il en résume ainsi l’enjeu pour le continent : « Le froid doit être considéré comme une véritable infrastructure productive, au même titre que l’énergie, l’irrigation ou les transports. Pour l’Afrique, l’enjeu n’est pas seulement de produire davantage, mais aussi de mieux préserver, transformer et valoriser ce qu’elle produit déjà. C’est ainsi que le froid peut devenir un moteur de sécurité alimentaire, de compétitivité agro-industrielle et de création de richesse sur le continent. »
L’expérience de La Saisonnière illustre précisément ce besoin de relier conservation et commercialisation. « Certes, une chambre froide coûte cher, mais les producteurs peuvent se regrouper en coopérative pour en acheter une ensemble. Comme nous l’avons fait. Nous faisons de la sensibilisation directement auprès des autorités, des producteurs, ici même, au marché », explique Salamata Sophie Sedgho.

Un secteur encore embryonnaire
À ses côtés dans ce travail de sensibilisation, Madi Sakandé, président de l’Union des associations africaines des acteurs de la réfrigération et de la climatisation (U-3ARC) et CEO de New Cold System, est engagé depuis plus de 25 ans dans ce plaidoyer. « Le secteur est encore à un niveau embryonnaire. » Pour lui, il est urgent de sensibiliser les décideurs à l’importance stratégique de la chaîne du froid et d’investir dans les compétences nécessaires à son développement.
« La chaîne du froid, c’est un ensemble de choses. En premier lieu, la formation professionnelle. Il faut avoir des centres de formation dans le domaine du froid. Et au niveau universitaire, il faut qu’il y ait de l’ingénierie pour pouvoir avoir des ingénieurs qui conçoivent et qui produisent des équipements en fonction de nos réalités aussi », souligne-t-il.
La formation est indissociable de l’adaptation des technologies aux conditions africaines. Une partie des équipements utilisés sur le continent est conçue pour des climats tempérés et ne répond pas toujours aux contraintes locales, notamment en matière de températures et de consommation électrique. La conception d’appareils adaptés, leur installation, leur entretien et la formation des techniciens constituent autant de besoins auxquels les entreprises locales peuvent répondre.
« Les opportunités sont innombrables. Il y a énormément à faire dans ce secteur »
Pour Madi Sakandé, le potentiel d’investissement est considérable et concerne l’ensemble de la chaîne du froid. « Les opportunités sont innombrables. Il y a énormément à faire dans ce secteur », souligne-t-il. Formation professionnelle, transport réfrigéré, stockage : les besoins ouvrent la voie à de nombreuses activités économiques. Il cite notamment la création d’entrepôts frigorifiques pour conserver les productions agricoles au moment des récoltes et les commercialiser lorsque l’offre se raréfie. Tomates, pommes de terre, oignons, mangues, bananes, avocats ou encore poissons pourraient ainsi être stockés plusieurs mois afin d’être vendus hors saison. Pour l’entrepreneur, l’essentiel est d’identifier le créneau correspondant à ses moyens : « Chacun doit choisir ce qui lui convient, en fonction de ses capacités financières, et investir. »

Fiscalité, normes et coordination publique : lever les freins
Mais pour libérer ce potentiel, encore faut-il rendre les équipements accessibles. Madi Sakandé pointe du doigt le poids de la fiscalité : selon son estimation, les taxes appliquées à certains équipements frigorifiques peuvent représenter entre 40 % et 111 %, selon les pays et les produits concernés. Il appelle donc à revoir leur traitement fiscal et à reconnaître le rôle essentiel du froid dans le développement économique et la sécurité alimentaire.
« Le froid ne peut pas être considéré comme un luxe. Les responsables doivent comprendre ce que le continent a à gagner à détaxer ce secteur »
« Le froid ne peut pas être considéré comme un luxe. Les responsables doivent comprendre ce que le continent a à gagner à détaxer ce secteur », plaide-t-il. Il propose notamment des exonérations fiscales, voire des subventions, pour alléger le coût des équipements et permettre aux producteurs et aux entreprises d’y accéder plus facilement. Le développement de la chaîne du froid nécessite également un cadre réglementaire adapté. Le stockage et le transport des denrées périssables exigent des normes claires, des contrôles et un suivi rigoureux des températures. Le respect de la chaîne du froid est essentiel à la sécurité sanitaire des aliments et à la confiance des consommateurs.
Madi Sakandé plaide ainsi pour « un programme national pour le développement du froid qui va toucher tous les ministères ». Il cite notamment la formation et l’éducation technique, l’agriculture, l’élevage, la pêche, la santé, l’industrie, le commerce et les finances. Une telle coordination permettrait de mieux articuler les besoins des producteurs, des transformateurs et des distributeurs, tout en intégrant le froid aux politiques agricoles, industrielles et sanitaires.
Enfin, l’expansion du marché doit s’accompagner d’une transition vers des solutions plus sobres en énergie et moins polluantes. Des équipements performants, des installations correctement dimensionnées, le recours aux énergies renouvelables et des fluides frigorigènes à plus faible impact climatique peuvent réduire les coûts d’exploitation et limiter l’empreinte environnementale du secteur. L’enjeu est de développer une filière capable de répondre aux besoins croissants du continent tout en garantissant la viabilité économique des installations.
Faire émerger une industrie africaine du refroidissement
La prochaine bataille ne se jouera pas uniquement sur le nombre de chambres froides installées, mais sur la capacité de l’Afrique à bâtir sa propre industrie du refroidissement. Conception d’équipements adaptés aux climats tropicaux, assemblage local, production de pièces détachées, maintenance spécialisée : autant de segments sur lesquels des entreprises africaines peuvent se positionner, à condition de disposer de compétences techniques, de financements et d’un environnement réglementaire favorable.
L’enjeu dépasse les frontières nationales. À mesure que les échanges commerciaux se développent, la compatibilité des normes, la fiabilité des équipements et la continuité de la chaîne du froid deviennent des conditions de circulation des marchandises. Des entreprises capables d’accompagner les producteurs et les industriels d’un marché à l’autre pourraient ainsi trouver des débouchés régionaux, notamment dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Cette perspective ouvre aussi un nouveau champ pour l’innovation. Suivi numérique des températures, maintenance prédictive, optimisation de la consommation électrique, équipements solaires hybrides : les solutions ne manquent pas pour réduire les coûts et améliorer la fiabilité des installations. Le défi sera de transformer ces innovations en services accessibles, conçus pour les contraintes concrètes des entreprises africaines.Pour les investisseurs, le refroidissement pourrait ainsi devenir un marché transversal, à la rencontre de l’industrie, de l’énergie, de la logistique et des technologies. Reste à faire émerger des entreprises capables de passer de projets isolés à des solutions déployables à grande échelle. C’est dans cette capacité à produire localement, à innover et à conquérir des marchés régionaux que se jouera une partie de l’avenir économique de la filière.

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