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L’énergie solaire peut-elle combler le déficit énergétique africain ?

Alors que plus de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à une électricité fiable, l’énergie solaire s’impose comme l’une des réponses les plus rapides et les plus modulables au déficit énergétique du continent. Mais entre promesses technologiques, contraintes de financement et limites des réseaux, le solaire peut-il réellement devenir un pilier structurel du mix énergétique africain ?

Par Dounia Ben Mohamed


Le soleil brille sur l’Afrique. Plus que jamais. L’Afrique abrite plus de 60 % des meilleures ressources solaires mondiales, mais paradoxalement, près de 600 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité selon les données de la Banque mondiale (données 2023–2024 issues de son programme Energy Access). Un déficit énergétique qui entrave l’industrialisation, alors même que le continent possède l’un des potentiels de production d’énergie propre les plus importants au monde. L’énergie solaire, en particulier, s’impose comme l’une des réponses les plus rapides et les plus modulables à ce même déficit. Mais entre promesses technologiques, contraintes de financement et limites des réseaux, le solaire peut-il réellement devenir un pilier structurel du mix énergétique africain ?

Cela dit, la donne pourrait changer. Freinée par le manque d’investissements et les limites des réseaux électriques, l’énergie solaire change progressivement d’échelle sur le continent. Selon le Global Solar Council, l’Afrique a installé 4,5 GW de capacités photovoltaïques supplémentaires en 2025, soit une progression de 54 % en un an, l’une des plus fortes croissances au monde.

Cette dynamique est alimentée par plusieurs facteurs : la baisse du coût des panneaux photovoltaïques, la nécessité de réduire la dépendance aux combustibles fossiles et l’urgence de répondre au déficit énergétique.


La finance du développement se repositionne sur le solaire

De fait, les investissements arrivent, portés notamment par les institutions régionales et internationales. Parmi les derniers en date, le 17 juin dernier, le Conseil d’administration du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) a approuvé un financement de 100 millions de dollars en faveur de la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC). Sur ce montant, 70 millions de dollars prendront la forme d’une ligne de crédit destinée aux projets d’énergies renouvelables en Afrique de l’Ouest. Le solaire en priorité.

Selon Ahmed Rashad Attout, directeur du département du développement du secteur financier de la BAD, ce financement devrait permettre de mobiliser près de 230 millions de dollars supplémentaires et soutenir notamment des projets solaires et hydroélectriques représentant 207 MW de capacités additionnelles. Plus de 250 000 ménages, soit environ 1,4 million de personnes, devraient bénéficier d’un meilleur accès à l’électricité.

De même, en Tunisie, une autre opération témoigne du regain d’intérêt des bailleurs. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et la Banque européenne d’investissement (BEI), avec le soutien de l’Union européenne, ont accordé un financement de 61,3 millions d’euros à la coentreprise Scatec-Aeolus pour un projet solaire photovoltaïque de 100 MW à Sidi Bouzid. La centrale devrait produire environ 252 GWh par an et réduire les émissions de CO₂ de 107 000 tonnes.

Ces projets s’inscrivent dans une tendance plus large. D’après l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), la capacité mondiale renouvelable a atteint 5 149 GW en 2025, dont près de la moitié provient désormais des énergies renouvelables.

Reste que cette accélération financière ne doit pas masquer la complexité du terrain. « Il faut éviter de parler de l’Afrique comme d’un système énergétique homogène, souligne Steeven Danglades, directeur Afrique de Fonroche Lighting – leader mondial de l’éclairage public solaire autonome, présent dans plus de 50 pays dans le monde. Certains pays disposent d’un fort potentiel hydraulique, d’autres de gaz naturel, de géothermie, d’éolien ou de ressources permettant, à plus long terme, de développer le nucléaire ou l’hydrogène bas-carbone ». Et d’ajouter : « Les besoins d’un village éloigné du réseau ne sont pas non plus ceux d’une mine, d’une usine, d’une capitale ou d’un grand corridor industriel ».

Selon lui, le solaire affiche trois atouts qu’aucune autre source n’égale : « Il est rapide à déployer, modulaire et particulièrement adapté aux solutions décentralisées ». Il pense en premier lieu à « l’éclairage public solaire, qui permet d’éclairer une route, un village, un marché ou un site isolé sans attendre l’extension du réseau, sans construire de centrale supplémentaire et sans déployer des kilomètres de câbles ». D’où sa conviction : le solaire « peut devenir l’une des principales sources des nouvelles capacités électriques installées au cours de la prochaine décennie sans répondre à lui seul à l’ensemble des besoins énergétiques du continent ».

Stéphane Amossi, chef de projet et expert en développement durable, transition énergétique et coopération internationale – il fait notamment partie du vivier d’experts qu’Expertise France, l’agence française de coopération technique, mobilise sur ses missions internationales –, se veut lui aussi nuancé. « Je suis convaincu que l’énergie solaire est appelée à devenir l’un des piliers centraux du futur mix énergétique africain, sans toutefois constituer une solution unique », affirme-t-il. Selon lui, « l’avenir énergétique du continent reposera vraisemblablement sur une approche diversifiée combinant le solaire, l’hydroélectricité, l’éolien, la géothermie, le gaz naturel comme énergie de transition dans certains pays et, à plus long terme, l’hydrogène vert ». Et de souligner ce qui distingue, à ses yeux, le solaire des autres filières : « Le solaire présente un avantage stratégique majeur : sa modularité. Il peut répondre simultanément aux besoins des grandes villes, des industries et des communautés rurales isolées ».

©World Bank


Le financement, vrai nerf de la guerre

Sur la nature des obstacles, les deux experts convergent sans hésiter. « Les principaux freins ne sont plus d’abord technologiques. Ils tiennent surtout au financement, à la qualité de préparation des projets, aux infrastructures électriques, à la stabilité réglementaire et à la capacité d’exécution dans la durée », détaille Steeven Danglades. Évoquant l’analyse du coût réel d’un projet solaire sur le continent, il observe : « En Afrique, le coût d’un projet solaire ne se limite pas au prix des panneaux, des batteries ou des équipements. Il intègre aussi le coût du risque qui entoure le projet ». Sa conclusion tranche avec les discours centrés sur la seule course aux mégawatts : « Le changement d’échelle du solaire dépendra moins de notre capacité à installer davantage de panneaux que de notre capacité à construire des projets financés, bien conçus, bien exécutés et maintenus dans la durée ».

Pour Stéphane Amossi, le nerf de la guerre reste le financement. « C’est le premier défi. Le coût du capital demeure particulièrement élevé en Afrique en raison des risques perçus par les investisseurs, de l’instabilité réglementaire et des difficultés d’accès aux mécanismes de garantie. » Il identifie un second verrou, plus structurel encore : « Les réseaux nationaux souffrent de sous-investissements chroniques, limitant leur capacité à intégrer des volumes importants d’énergies renouvelables intermittentes ». Le stockage, enfin, « reste relativement coûteux » et nécessite, selon lui, « une meilleure structuration des chaînes d’approvisionnement ».

©Droits Réservés


Mission 300 : une accélération qui se mesure déjà

Cette montée en puissance des financements se traduit par des résultats concrets sur le terrain. Le 16 juin dernier à Cape Town, le Groupe de la Banque mondiale et le Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) ont annoncé que l’initiative Mission 300 avait permis de connecter plus de 50 millions de personnes à l’électricité dans 40 pays, selon leur communiqué conjoint, un rythme de raccordement désormais près de deux fois supérieur à celui enregistré au lancement de l’initiative. « Les progrès doivent s’accélérer pour atteindre 300 millions de personnes d’ici 2030, grâce à un engagement renforcé du secteur privé, une mise en œuvre plus solide et un soutien constant des gouvernements, des partenaires au développement et des partenaires philanthropiques », a récemment déclaré Sidi Ould Tah, président du Groupe de la Banque africaine de développement. Selon la même institution, la mise en œuvre complète de Mission 300 dans les 30 pays des deux premières cohortes nécessitera environ 238 milliards de dollars, dont la moitié devrait provenir du secteur privé.

Reste à transformer ces flux de capitaux en projets qui durent. Pour Steeven Danglades, l’innovation décisive n’est pas seulement technique : elle réside dans le basculement « d’une logique de vente d’équipements vers une logique de service, de performance et de valeur créée dans la durée ». Et de citer pour exemple le modèle du « Solar-as-a-Service », dans lequel « le client ne finance plus nécessairement l’intégralité de l’installation au départ, mais paie pour l’électricité consommée, pour l’éclairage fourni ou pour un niveau de performance garanti ». Quant aux mini-réseaux couplés à des usages productifs, ils sont en partie capables, selon lui, d’atteindre l’équilibre économique : « Un mini-réseau qui alimente uniquement quelques foyers peut avoir du mal à atteindre l’équilibre économique. En revanche, lorsqu’il fournit également de l’énergie à une chambre froide, un système d’irrigation, une unité de transformation, un atelier ou une infrastructure numérique, il soutient une activité économique capable de générer des revenus. »

« Le véritable enjeu n’est donc plus de savoir si le solaire fera partie du futur énergétique africain, mais à quelle vitesse les pays africains parviendront à créer les conditions nécessaires à son déploiement à grande échelle », résume Stéphane Amossi. Quant à Steeven Danglades, il considère pour sa part que « l’Afrique n’a pas à choisir entre le solaire et les autres sources : elle doit construire le mix le plus robuste, le plus abordable et le plus adapté à ses réalités ». En somme, le soleil brille sur l’Afrique, plus que jamais. Mais entre le ciel et la prise électrique, il y a encore tout un mix énergétique à inventer.




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