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Michel Mutombo-Cartier, directeur général des chaînes A+ et A+IVOIRE : « Le défi est de transformer la demande de contenus africains en puissance industrielle »

Michel Mutombo-Cartier ©SLK

À l’occasion de l’inauguration des studios Mancala à Abidjan, Michel Mutombo-Cartier revient sur les mutations de l’audiovisuel africain. Artisan du développement de la chaîne panafricaine A+ depuis 2014, ce dirigeant de terrain défend une ambition : faire émerger une industrie capable de produire, financer et exporter durablement ses propres contenus. De l’expansion des chaînes locales à l’intégration de MultiChoice, en passant par le succès des fictions africaines, il décrypte les défis économiques du secteur.

Propos recueillis par Olivia Yéré Daubrey


Depuis le lancement de la chaîne A+ en 2014, comment le modèle économique de la télévision africaine a-t-il évolué ? Quels obstacles freinent encore l’émergence d’une industrie véritablement rentable ?

Michel Mutombo-Cartier : Depuis 2014, le paysage audiovisuel africain s’est profondément transformé. À l’époque, la production locale reposait sur de petites initiatives, avec des financements limités et des modèles économiques fragiles. Le public africain a depuis démontré son appétit pour des histoires qui lui ressemblent, racontées en français ou dans les langues locales. Aujourd’hui, la demande est réelle et durable. Le défi consiste désormais à la transformer en puissance industrielle.

Cela suppose de professionnaliser les métiers, de former les talents techniques et éditoriaux, de consolider les financements et de penser la rentabilité des œuvres au-delà de leur première diffusion : plusieurs saisons, différentes fenêtres d’exploitation et une circulation sur plusieurs marchés. L’écosystème n’est pas encore totalement mature, mais des sociétés de production solides émergent et les contenus locaux s’installent durablement dans nos grilles.


Avec l’acquisition de MultiChoice en 2025, le groupe Canal+, propriétaire des chaînes A+ et A+ IVOIRE, change de dimension sur le continent. Quelles nouvelles perspectives cette opération ouvre-t-elle pour les chaînes A+, et pour les producteurs africains ?

M. M.-C. : Je ne suis pas le mieux placé pour commenter cette acquisition dans son ensemble, mais j’en perçois les perspectives de complémentarité. Nous pourrons davantage faire circuler les contenus, mutualiser nos savoir-faire et distribuer des séries francophones sur les marchés anglophones et lusophones.

Ces univers ont longtemps fonctionné séparément, alors qu’ils partagent de nombreuses histoires et de nombreux talents. Nous pouvons également tirer des enseignements de l’organisation industrielle des marchés sud-africains. L’enjeu sera de conjuguer nos compétences tout en préservant l’ancrage local de nos chaînes.


Après A+ IVOIRE et A+ BÉNIN, pourquoi lancer A+ CAMER ? Quels critères guident votre expansion ?

M. M.-C. : Notre stratégie ne repose pas uniquement sur la taille d’un marché ou son potentiel commercial. Nous observons d’abord la vitalité de la création locale, les talents disponibles et notre capacité à produire sur place. Une chaîne doit être authentique et ressembler à son public. Au Cameroun, nous identifions un potentiel économique, un marché publicitaire intéressant, et un public friand de fiction. Nous n’avons toutefois pas vocation à multiplier les chaînes dans tous les pays. Chaque implantation doit répondre à une véritable opportunité et enrichir l’offre audiovisuelle existante.

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Comment rentabiliser une fiction africaine ? Quelle place occupent les producteurs indépendants dans votre modèle ?

M. M.-C. : La rentabilité d’une fiction ne doit plus être envisagée sur une seule saison ou une unique diffusion. Il faut raisonner sur l’ensemble du cycle de vie de l’œuvre : une première exploitation sur A+, une deuxième sur l’application Canal+, puis d’éventuelles adaptations sur d’autres marchés, comme nous l’envisageons avec Les Nounous à Madagascar.

Les budgets ont évolué depuis 2014, mais nos capacités de production restent limitées. Si cinq grandes fictions sont tournées simultanément à Abidjan, nous risquons de manquer d’équipes et de matériel technique. Les banques doivent également être davantage associées au développement du secteur. Nous rencontrons des partenaires financiers pour leur démontrer qu’une production audiovisuelle bien structurée peut constituer une activité économiquement viable.

 « Il faut raisonner sur l’ensemble du cycle de vie de l’œuvre : une première exploitation sur A+, une deuxième sur l’application Canal+, puis d’éventuelles adaptations sur d’autres marchés. »

Concrètement, combien investissez-vous dans les productions africaines et quel est le coût moyen d’un épisode sur A+ ?

M. M.-C. : Canal+ investit beaucoup dans la production, mais il est difficile de communiquer un coût moyen, car chaque projet est différent. Nous disposons de plusieurs modèles d’investissement, notamment la coproduction, et pouvons financer jusqu’à 100 % d’un projet. Il n’est jamais évident de donner des chiffres car ils doivent être cohérents. Imaginez que je vous dise que la chaîne A+ investit en moyenne 350 000 euros sur ses coproductions pour 50 épisodes de 26 mn. En réalité, ce chiffre pris isolément ne signifie pas grand-chose. Tout dépend de l’histoire, du plan de financement, du casting, des décors, des ambitions artistiques, des contraintes de production, et bien entendu du territoire sur lequel on tourne. Sur A+, nous privilégions notamment les séries longues sur plusieurs saisons afin que les producteurs puissent réellement générer des économies d’échelle.

Pour donner quelques ordres de grandeur, en 2025, A+ IVOIRE a proposé près de 1 860 épisodes de fiction, représentant plus de 800 heures de programmes, avec une place importante accordée aux créations ivoiriennes, mais également aux productions venues d’autres pays africains. Ces volumes témoignent de notre capacité à alimenter quotidiennement plusieurs cases de programmation, tout en diversifiant les genres, les formats et les origines des œuvres. Notre objectif est donc d’investir intelligemment en conciliant qualité éditoriale, maîtrise des coûts et développement d’une industrie audiovisuelle africaine économiquement viable et durable.


Avec 580 épisodes pour Les Coups de la Vie et le succès des Nounous, comment transformer une fiction populaire en véritable actif économique ?

M. M.-C. : Ces deux séries illustrent notre démarche. Les Coups de la Vie, avec ses 580 épisodes, est probablement l’une des fictions les plus longues de nos marchés francophones. Nous préparons une cinquième saison. Inspiré des nouvelles d’Anzata Ouattara, ce projet repose sur un format original : une histoire différente chaque semaine, développée sur cinq épisodes. Le public a adhéré. Les Nounous ont franchi une autre étape, avec un succès dépassant rapidement les frontières ivoiriennes. Ces deux séries sont devenues des marques reconnues au Cameroun, au Bénin et au Sénégal.

Leur force ne réside pas dans des budgets massifs, mais dans des modèles économiques maîtrisés. Sur Les Coups de la Vie, cinq épisodes sont tournés en dix jours, avec un nombre limité de personnages et des contraintes techniques anticipées. Cette discipline, associée à la longévité des programmes, permet de construire des modèles durables.

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Quel est l’impact économique du piratage sur vos activités et comment comptez-vous renforcer la lutte contre ce phénomène, notamment avec MultiChoice ?

M. M.-C. : Le piratage est un véritable fléau dont les conséquences dépassent les diffuseurs. Lorsqu’un contenu est exploité illégalement, toute la chaîne de valeur est pénalisée : producteurs, auteurs, techniciens et artistes. Si les investissements ne peuvent plus être rentabilisés, qui acceptera de financer de nouvelles productions ?

Il est difficile de mesurer précisément les pertes pour chaque programme, mais le piratage peut mettre en péril toute une industrie. Nous travaillons avec les autorités de régulation et les fournisseurs d’accès à Internet. Le rapprochement avec MultiChoice devrait favoriser le partage d’expériences et de compétences. Pour développer le secteur, nous avons besoin d’un marché régulé, fondé sur des offres légales. Protéger les contenus, c’est défendre l’ensemble de la création africaine.

« Lorsqu’un contenu est exploité illégalement, toute la chaîne de valeur est pénalisée : producteurs, auteurs, techniciens et artistes. »

L’adaptation des productions de MARODI en français et le projet de déclinaison des Nounous en malgache illustrent votre stratégie de circulation des œuvres. Peut-on aujourd’hui parler de l’émergence d’un marché panafricain de la fiction ? Quels freins économiques, linguistiques ou réglementaires empêchent encore son intégration ?

M. M.-C. : Il est encore tôt pour parler d’un marché panafricain pleinement intégré, mais il se construit progressivement. Le rapprochement avec MultiChoice pourrait accélérer cette évolution. L’exemple de Marodi est révélateur. Lorsque nous avons doublé en français Maîtresse d’un homme marié, certains pensaient que la série avait déjà été largement vue en wolof sous-titré. Pourtant, le doublage lui a ouvert de nouveaux marchés francophones. Nous avons poursuivi cette collaboration, notamment avec Jeux de dames, dont une deuxième saison est annoncée.

Avec Les Nounous, nous envisageons le mouvement inverse : adapter une fiction francophone en malgache. Nous souhaitons également favoriser la circulation des talents, en intégrant des comédiens de différents pays dans nos productions. C’est ainsi que pourra émerger un véritable marché panafricain.


Les studios Mancala, dont vous préparez l’inauguration officielle à Abidjan, incarnent-ils une nouvelle étape dans l’industrialisation de l’audiovisuel africain ?

M. M.-C. : Absolument. C’est un projet auquel je suis personnellement très attaché. Dès mon arrivée dans le groupe, j’avais évoqué cette perspective avec Jacques Dupuy, alors président de Canal+ International. Nous étions convenus d’attendre que le marché soit suffisamment développé pour justifier cet investissement. Mancala représente plusieurs millions d’euros d’investissement et comprend trois studios, destinés principalement aux émissions de flux, avec la possibilité d’accueillir ultérieurement des sitcoms. Notre particularité est de proposer une offre complète : plateaux, régies, caméras, éclairages et équipements de postproduction.

Cette mutualisation permettra aux producteurs de réduire leurs contraintes logistiques, d’améliorer leur rentabilité et, potentiellement, de tourner cinq ou six émissions par jour. Les studios seront ouverts à l’ensemble de l’écosystème audiovisuel, au-delà des seules productions de Canal+, pour des émissions, des publicités ou des séances photographiques.

L’inauguration officielle est prévue le 20 octobre, même si les tournages ont déjà commencé. Mancala sera également un pôle de formation, notamment en partenariat avec l’INSAAC et l’ISTC [l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle et l’Institut des sciences et techniques de la communication, NDLR]. Les étudiants pourront effectuer des stages, participer à des masterclasses et manipuler les équipements. C’est indispensable pour professionnaliser nos métiers.

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Vous défendez depuis plusieurs années la professionnalisation des producteurs locaux. Mais comment faire émerger de véritables groupes africains capables de financer leurs projets, de détenir leurs droits et de commercialiser leurs contenus à l’international ? Quel rôle Canal+ peut-il jouer ?

M. M.-C. : Nous disposons de talents remarquables en Afrique, mais notre principale difficulté reste la structuration des entreprises. Un excellent créateur n’est pas nécessairement un bon gestionnaire. Pour bâtir une société de production solide, il faut maîtriser les finances, les droits et les mécanismes de diffusion.

Canal+ doit accompagner cette transformation par la formation, le soutien technique et éditorial, mais aussi la régularité des commandes. Lorsqu’un programme fonctionne, lui donner plusieurs saisons permet au producteur d’employer durablement ses équipes et de consolider son entreprise. Certaines sociétés collaborent ainsi avec nous depuis le lancement d’A+ IVOIRE en 2019. Mais nous ne pouvons pas agir seuls. Les banques, les pouvoirs publics et les organismes de formation doivent participer à la construction d’une industrie capable de rivaliser avec les marchés internationaux.

« Les banques, les pouvoirs publics et les organismes de formation doivent participer à la construction d’une industrie capable de rivaliser avec les marchés internationaux. »

On vous sent très investi sur le terrain, notamment dans des projets comme Mancala. Comment décririez-vous votre manière de travailler et votre relation avec les équipes qui vous entourent ?

M. M.-C. : Je suis avant tout un homme de terrain. Je crois qu’on ne peut pas diriger efficacement sans comprendre les réalités opérationnelles, être à l’écoute des équipes et partager leurs défis. Le projet des Studios Mancala illustre cette philosophie : conjuguer vision stratégique, exigence et implication personnelle.

Je suis un dirigeant exigeant, sans doute parfois impatient, mais profondément attaché à la confiance, à la responsabilisation et à l’intelligence collective. Je crois à l’exemplarité et à la transmission. Mon rôle est de donner un cap, de créer les conditions de la réussite et de permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même. Car au-delà des projets que nous réalisons, ma plus grande satisfaction reste de voir les équipes progresser, gagner en compétences et en ambition.


Qu’est-ce qui, dans votre parcours personnel et professionnel, a forgé votre vision de l’audiovisuel africain et votre manière de diriger aujourd’hui ?

M. M.-C. : Ma vision de l’Afrique s’est d’abord construite à travers le regard de mon père, qui m’a transmis son attachement profond à ce continent, à ses cultures, à ses richesses et surtout à son formidable potentiel. Cet héritage a nourri ma curiosité, mon engagement et ma volonté de contribuer, à ma manière, à son développement.

Mon parcours entre la France et l’Afrique, mes expériences dans de nombreux pays du continent et l’aventure A+ ont renforcé une conviction : l’Afrique ne manque ni de talents ni de créativité. Elle doit simplement se donner les moyens de les structurer, de les valoriser et de les faire rayonner. Il y a aussi une dimension plus intime à cet engagement : celle de mes trois filles. J’ai toujours voulu leur montrer ce qu’est réellement l’Afrique, au-delà des clichés, leur faire découvrir sa diversité, son énergie, ses talents et les perspectives extraordinaires qu’elle offre. Au fond, ma démarche est aussi une histoire de transmission : celle d’un regard hérité de mon père, que je souhaite à mon tour transmettre à mes filles, tout en contribuant concrètement à construire l’Afrique de demain.

« L’Afrique ne manque ni de talents ni de créativité. Elle doit simplement se donner les moyens de les structurer, de les valoriser et de les faire rayonner. »

Quelle est votre ambition pour les cinq prochaines années ? À quoi devrait ressembler l’industrie audiovisuelle africaine à cet horizon ?

M. M.-C. : J’aimerais que nous ayons franchi une nouvelle étape dans la structuration de notre industrie : que les chaînes A+ poursuivent leur développement, que Mancala fasse émerger de nouveaux talents et que nos productions circulent davantage à l’international. Regardez le développement spectaculaire des productions coréennes. Pourquoi les créateurs africains ne pourraient-ils pas connaître une trajectoire comparable ?

Je rêve que les comédiens révélés par Les Coups de la Vie ou les créations originales de Canal+ soient demain sollicités pour tourner en France et à l’étranger, et que nos fictions circulent sur toutes les plateformes. Si, dans cinq ans, un grand studio international faisait l’acquisition des droits d’une série comme Les Nounous, nous aurions franchi un cap décisif. Je crois profondément au potentiel de cette industrie. À nous de renforcer nos capacités pour devenir des acteurs incontournables du marché international.



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