Accueil Analyse Cinéma : l’Afrique peut-elle enfin construire une véritable industrie audiovisuelle ?

Cinéma : l’Afrique peut-elle enfin construire une véritable industrie audiovisuelle ?

Le cinéma africain change d’échelle. Financement, distribution, plateformes de streaming, formation, propriété intellectuelle : les enjeux dépassent désormais la seule création pour toucher à l’économie, à l’emploi et à l’influence culturelle du continent. Quels sont les modèles qui émergent? L’Afrique peut-elle faire de son audiovisuel un véritable moteur de croissance?

Par Dounia Ben Mohamed


Le signal est arrivé le 8 juillet 2026 : Afreximbank a annoncé que son Fonds pour le développement des exportations en Afrique et la société de production One Street Studios géreraient conjointement l’Africa Film Fund, un véhicule d’investissement annoncé à hauteur d’un milliard de dollars, destiné à financer par prises de participation et instruments structurés des productions africaines à fort potentiel international. Selon les données de l’Institut de statistique de l’UNESCO citées par la banque panafricaine, le secteur génère déjà près de 5 milliards de dollars de revenus annuels et emploie plus de cinq millions de personnes sur le continent.

Si le Nigéria a imposé Nollywood comme une référence mondiale, d’autres écosystèmes – tels le Maroc, l’Afrique du Sud, la Tunisie ou la Côte d’Ivoire – cherchent désormais à structurer leur propre chaîne de valeur, de la production à la distribution. Un mouvement d’ensemble qui traduit une même prise de conscience : le cinéma africain ne peut plus se contenter d’exister par intermittence, au gré des sélections dans les grands festivals, il doit se penser comme une industrie à part entière.

Pour le réalisateur et analyste rwandais Mutiganda wa Nkunda, cette transition bute d’abord sur un déficit de volonté politique : « La raison pour laquelle le continent a eu du mal et continue d’avoir du mal à transformer son potentiel créatif en industries prospères, c’est que de nombreux gouvernements africains manquent encore de la volonté politique d’investir dans leurs secteurs créatifs. Beaucoup de gens voient les industries créatives comme un simple divertissement, sans reconnaître la valeur économique qu’elles peuvent générer, alors qu’investir dans ce secteur peut aussi répondre au chômage des jeunes, qui représentent la plus grande part de la population africaine ». Il invite les États à traiter les industries créatives comme des « cash crops », au même titre que les filières agricoles d’exportation historiques.

« Beaucoup de gens voient les industries créatives comme un simple divertissement, sans reconnaître la valeur économique qu’elles peuvent générer »

Ce constat sur le rôle de l’État rejoint celui de Diarah N’Daw-Spech et Reinaldo Barroso-Spech, cofondateurs et codirecteurs du Festival International des Films de la Diaspora Africaine (FIFDA). Pour eux, l’obstacle principal tient à l’absence, dans de nombreux pays, d’une politique publique durable allant au-delà des crédits d’impôt ou des aides ponctuelles : « Construire une industrie exige d’investir dans la formation, les infrastructures, la production, la distribution et l’accès au public. Le Maroc, l’Égypte et l’Afrique du Sud montrent qu’une participation plus forte de l’État contribue à créer des écosystèmes plus visibles et mieux structurés. Le Nigéria s’est développé principalement grâce à l’initiative privée, mais l’intervention publique y joue également un rôle croissant ». Un avertissement accompagne ce constat : « Le secteur privé reste indispensable, mais il répond d’abord à une logique de rentabilité. Sans stratégie publique, les entreprises et les infrastructures construites localement peuvent être revendues, et une partie du contrôle économique et culturel peut quitter le continent ».

Mary Ephraim-Egbas, fondatrice de l’Africa Film Finance Forum et de l’Africa Film Finance Institute, déplace le diagnostic vers le terrain financier. Pour elle, le continent ne manque ni de talent ni même de capitaux, mais d’institutions capables de transformer la créativité en industrie : « L’Afrique n’a pas un problème de financement du cinéma. L’Afrique a un problème d’infrastructure financière du cinéma », résume-t-elle, citant l’accès limité à la finance institutionnelle, la faiblesse des mécanismes d’assurance, des circuits de distribution fragmentés et des données sectorielles insuffisantes. Elle salue le fonds d’Afreximbank tout en avertissant : « Un fonds fournit du capital. Une industrie a besoin de systèmes ». C’est pour combler ce vide qu’elle a conçu l’Africa Film Finance, Insurance & Risk Management Framework (AFFIRM), un cadre associant garanties d’achèvement, assurance de production et garanties de crédit, censé donner aux banques et assureurs classiques la confiance nécessaire pour financer le cinéma comme n’importe quel autre secteur productif.

« De nombreux gouvernements africains manquent encore de la volonté politique d’investir dans leurs secteurs créatifs »

Le financement conditionne aussi la propriété de l’œuvre, insiste Mutiganda wa Nkunda, citant le film nigérian My Father’s Shadow : «Une histoire nigériane, un réalisateur nigérian, mais le film appartient au Royaume-Uni, parce que ce sont eux qui l’ont financé. Des pays comme le Burkina Faso ont mis en place un fonds national du cinéma, qui donne aux cinéastes burkinabè la souveraineté sur leurs propres récits, tout en générant des revenus réinjectés dans l’économie nationale.»

Encore faut-il que ces fonds, nationaux comme continentaux, soient accessibles à l’ensemble du tissu productif. C’est le constat que dresse Ouafa Belgacem, fondatrice de la plateforme Culture Funding Watch (CFW), spécialisée dans le financement des industries culturelles et créatives en Afrique et au Moyen-Orient : « Le vrai problème n’est pas le financement à lui seul. Quand on aborde la question de l’investissement, on le pense uniquement en termes de capital, et non en termes d’écosystème. Or sans infrastructure, sans distribution, l’investisseur jugera le projet non viable. Combien de salles de cinéma compte l’Afrique ? » Elle pointe un second obstacle, celui de la culture financière des bailleurs eux-mêmes : « Il y a aussi un problème d’éducation de l’investisseur. Tant qu’il n’est pas formé aux spécificités de notre secteur, son système de notation reste discriminant à notre égard ».

« L’Afrique n’a pas un problème de financement du cinéma. L’Afrique a un problème d’infrastructure financière du cinéma »

©Freepik

Cinq leviers pour structurer l’écosystème

De ce constat, elle tire cinq priorités : « La diversification des outils d’abord : les mécanismes de soutien ne doivent pas être uniquement bancaires ou financiers, il faut de l’accompagnement technique, de la distribution, du réseautage et de la visibilité, notamment via les chambres de commerce et les ambassades. Le deuxième point, c’est de rendre ce soutien abordable et accessible, pour que quelqu’un qui démarre un projet créatif ait accès aux techniques et à l’expertise dont il a besoin pour le pérenniser. Troisièmement, il faut investir dans la formation aux métiers du secteur : le mien, le fundraising pour l’art, est encore extrêmement rare, et avec CFW nous sommes parmi les seuls à former les prochaines générations de spécialistes du financement culturel. Quatrièmement, la donnée : on ne peut pas convaincre une banque en parlant dans le vent, il faut financer la recherche ». Sa cinquième priorité porte sur la propriété intellectuelle : « Le copyright, c’est le cœur de cette activité. S’il fonctionnait, nous n’aurions besoin de la charité de personne ». Elle cible les plateformes qui, selon elle, « entraînent l’IA sur les droits des artistes sans l’autorisation de l’artiste », et l’absence de voix africaine dans les négociations internationales : « Nous, les Africains, ne nous donnons pas les moyens d’être présents quand des décisions sur le copyright se prennent à l’Organisation mondiale du commerce, pour défendre et voter nos intérêts ».

La dimension régionale complète ce tableau. Mutiganda wa Nkunda plaide pour des fonds audiovisuels régionaux, sur le modèle du Moyen-Orient, où des institutions comme le Doha Film Institute ou le Cairo Film Connection réservent leurs financements aux cinéastes de la région, permettant à un film d’être bouclé en deux à cinq ans, contre cinq à dix ans ailleurs sur le continent : « Imaginez que la Communauté d’Afrique de l’Est mette en place un fonds pour les cinéastes est-africains. Cela pourrait être extrêmement bénéfique, en renforçant la coproduction et l’employabilité des talents régionaux. »

 « Le copyright, c’est le cœur de cette activité. S’il fonctionnait, nous n’aurions besoin de la charité de personne »

©Droits réservés

La diffusion, question clé

Reste la question de la diffusion, où les positions convergent vers une même prudence à l’égard des plateformes internationales. « Netflix n’est pas la solution miracle des industries créatives africaines. Ils ont leur propre agenda commercial », juge, catégorique, Mutiganda wa Nkunda. « Au Rwanda, par exemple, le contenu le plus consommé aujourd’hui, ce sont les web-séries diffusées sur YouTube par des créateurs locaux. L’un des plus gros problèmes du streaming en Afrique, c’est la monétisation. Le Rwanda a récemment entamé le processus qui la permet : jusqu’ici, les créateurs, pour la plupart de jeunes gens, n’avaient pas gagné un seul franc sur les millions de vues générées par leur contenu. Je pense que les créateurs, dans une grande partie de l’Afrique, font face au même défi. »

Diarah N’Daw-Spech et Reinaldo Barroso-Spech rappellent que les festivals restent, dans ce paysage encore fragile, un maillon souvent sous-estimé : « Les festivals sont souvent la seule possibilité de diffusion pour des films africains refusés ou ignorés par les circuits traditionnels, qu’ils soient commerciaux ou d’art et essai. Ils permettent aux cinéastes de rencontrer directement le public, de recueillir des réactions sur leur travail et de créer des liens avec d’autres réalisateurs, producteurs, distributeurs et programmateurs. » Un rôle qui dépasse donc la simple programmation, pour devenir un espace de mise en réseau et de développement professionnel, à un moment où les circuits de distribution classiques restent, comme le rappelle Ouafa Belgacem, largement insuffisants.

« Les festivals sont souvent la seule possibilité de diffusion pour des films africains refusés ou ignorés par les circuits traditionnels, qu’ils soient commerciaux ou d’art et essai »

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Un engagement politique durable

Pour les deux cofondateurs du FIFDA, l’Afrique peut néanmoins bâtir ses propres modèles de production et de diffusion, à condition de considérer le cinéma comme un secteur stratégique. Ils citent l’exemple de la série sud-africaine Shaka iLembe, produite par Bomb! Productions pour MultiChoice, qui a réuni 3,6 millions de téléspectateurs dès son premier épisode en 2023 et généré plus de 16 000 emplois sur sa deuxième saison, selon les chiffres communiqués par MultiChoice : « Le succès de productions comme Shaka iLembe montre qu’il existe une forte demande pour des récits répondant aux besoins culturels des publics africains et racontant leur histoire de leur propre point de vue. Le cinéma est un outil économique, mais aussi un outil d’éducation, de transmission de l’histoire et de décolonisation des imaginaires. » Et de conclure : « Les talents, les histoires et les publics existent déjà. Ce qui manque encore est un engagement politique durable permettant de développer et de conserver en Afrique la valeur créée par ses propres contenus. »

Reste à savoir si les milliards annoncés ces derniers mois trouveront les institutions capables de les porter, ou s’ils resteront des signaux financiers sans lendemain. Mary Ephraim-Egbas fixe elle-même le critère de réussite : « L’avenir du cinéma africain ne se jouera pas sur le nombre de films que nous finançons. Il se jouera sur notre capacité à bâtir des institutions financières capables d’en financer des milliers ».

« Netflix n’est pas la solution miracle des industries créatives africaines »



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