IA générative dans les salles de classe, personnalisation des apprentissages, campus digitalisés, nouvelles formations d’ingénieurs : à l’heure de la rentrée, l’Afrique ne se contente plus de chercher à combler ses retards éducatifs. Elle expérimente des modèles qui rapprochent formation, employabilité et besoins des économies. Du Gabon au Maroc, en passant par les EdTech, une même question s’impose : comment transformer l’innovation technologique en progrès éducatif réel ?
Par Dounia Ben Mohamed
C’est encore les vacances pour les écoliers et les étudiants, mais dans les établissements, on s’active déjà à préparer la rentrée et, surtout, à accélérer l’innovation. Pour Camélia Ntoutoume Leclercq, ministre d’État, ministre de l’Éducation nationale du Gabon, qui participait au Sommet de l’éducation de l’UNESCO, TES+4, en juillet dernier, l’enjeu est d’abord économique : « L’école, l’enseignement technique et professionnel, ainsi que la formation constituent les piliers indispensables à la formation de citoyens compétents, innovants et capables d’accompagner la diversification économique du Gabon. »
Du rattrapage à la transformation
L’urgence est considérable. Selon l’UNESCO, 118 millions d’enfants, d’adolescents et de jeunes sont actuellement déscolarisés en Afrique. Et sur le front des apprentissages fondamentaux, le constat reste tout aussi préoccupant : seulement 10,8 % des enfants atteignent le niveau minimal de maîtrise attendu en lecture et en mathématiques à la fin du primaire. Dans ce contexte, l’innovation ne peut donc pas se résumer à introduire davantage d’écrans ou d’outils numériques dans les établissements. Elle doit répondre à une question plus fondamentale : comment améliorer les apprentissages, élargir l’accès à une éducation de qualité et mieux préparer les jeunes aux transformations du marché du travail ?


Rapprocher formation et économie
Au Gabon, cette réflexion se traduit par une réforme des programmes et par un rapprochement assumé entre formation et économie. « L’école doit former des citoyens capables de s’adapter aux mutations économiques, tandis que l’enseignement technique et professionnel doit préparer des compétences directement mobilisables dans les secteurs stratégiques du Gabon : le bois, les mines, l’agriculture, le numérique, le BTP, l’énergie ou encore les services », explique Camélia Ntoutoume Leclercq.
Le pays a déjà engagé une digitalisation progressive de ses enseignements : 1 500 tablettes distribuées dans les écoles primaires, 4 500 élèves et 307 enseignants formés à la digitalisation, 148 écoles pilotes connectées, ainsi que 2 504 ordinateurs et 500 grands écrans interactifs déployés dans le secondaire. Mais la ministre insiste sur une limite essentielle : « Le numérique doit venir enrichir l’enseignement ; il ne doit jamais s’y substituer. »
« L’école doit former des citoyens capables de s’adapter aux mutations économiques »
L’IA, du simple assistant au tuteur personnalisé
C’est précisément sur cette personnalisation que l’intelligence artificielle pourrait changer la donne. Pour Abdoulaye BA, cofondateur de l’EdTech Edukia et spécialiste de la gouvernance de l’IA et des données, le modèle éducatif standardisé est appelé à évoluer. « Pendant longtemps, les systèmes éducatifs africains ont proposé un parcours standardisé : le même contenu, au même rythme, pour tous. L’IA permet désormais de passer à une éducation plus personnalisée ». Pour la rentrée 2026, il identifie trois évolutions : « les tuteurs IA capables d’accompagner chaque apprenant 24 h/24 » ; « les plateformes qui relient apprentissage, orientation et employabilité au sein d’un même écosystème » ; et « les outils d’analyse prédictive permettant de détecter très tôt les risques de décrochage scolaire afin d’intervenir avant qu’il ne soit trop tard ».
L’ambition dépasse ainsi la simple automatisation. « L’Afrique n’a pas seulement l’opportunité d’utiliser ces technologies : elle peut inventer un nouveau modèle éducatif, plus inclusif, plus personnalisé et davantage connecté aux réalités locales », estime-t-il. Cette évolution reste cependant largement dépendante de la capacité des solutions africaines à changer d’échelle. « Les innovations existent. Le véritable défi n’est plus technologique, mais celui du passage à l’échelle », souligne Abdoulaye BA. Il cite cinq freins : le financement des phases de croissance, l’accès aux données de qualité, l’intégration aux systèmes éducatifs nationaux, les infrastructures numériques et une réglementation parfois en retard sur l’innovation.
« L’Afrique n’a pas seulement l’opportunité d’utiliser ces technologies : elle peut inventer un nouveau modèle éducatif, plus inclusif, plus personnalisé et davantage connecté aux réalités locales »

Les données deviennent une infrastructure éducative
L’expérience d’Edukia illustre très concrètement cet enjeu. La plateforme accompagne plus de 30 000 apprenants au Congo, au Bénin et au Sénégal dans leurs parcours de formation, l’accès à la documentation, l’orientation et l’insertion professionnelle. Le problème n’est pas seulement de disposer d’algorithmes performants. Encore faut-il disposer de données exploitables. Abdoulaye BA raconte ainsi le travail réalisé pour numériser et rendre accessibles d’anciennes épreuves et documentations universitaires : « Parfois, il faut d’abord numériser les données, car elles ne le sont pas forcément, puis s’assurer de leur qualité avant de pouvoir les mettre à disposition. L’accès à des données de qualité reste un véritable défi. »
La question est d’autant plus stratégique que l’IA peut aussi reproduire les biais et les inégalités des systèmes dont elle apprend. L’UNESCO appelle ainsi à une approche centrée sur l’humain, notamment autour de la protection des données, de l’équité, de la transparence et du maintien de l’autonomie humaine. Pour Abdoulaye BA, le premier enjeu est la confiance : « L’IA ne doit jamais être uniquement une question de performance technologique. C’est avant tout une question de confiance. » Il défend quatre principes : protéger les données personnelles des apprenants, garantir la transparence des systèmes, maintenir un contrôle humain sur les décisions importantes et mesurer puis corriger les biais algorithmiques.
À l’UM6P, l’innovation passe aussi par les enseignants
Au Maroc, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) défend une autre idée essentielle : transformer l’éducation ne consiste pas uniquement à équiper les étudiants, mais aussi à transformer les pratiques pédagogiques. Ali Bouhabid, qui dirige notamment l’Institut des sciences de l’éducation et travaille sur l’assurance qualité académique, explique que l’université a progressivement développé un Center for Teaching Excellence (CTE) destiné à accompagner les enseignants-chercheurs. L’objectif : mieux construire les cours, définir les objectifs d’apprentissage, aligner les ressources pédagogiques et les modes d’évaluation, mais aussi développer des pratiques centrées sur l’étudiant.
La digitalisation y devient un outil de qualité et de suivi. L’UM6P utilise Canvas comme Learning Management System (système de gestion de l’apprentissage) pour diffuser les ressources, gérer les devoirs, suivre les notes et permettre aux étudiants de visualiser leur progression. « On est arrivé à 90-95 % de taux d’utilisation de Canvas par nos enseignants », indique Ali Bouhabid. Cette rentrée marque également le lancement d’un Centre for Engineering Education (CEE), conçu pour accompagner les formations d’ingénieurs et rapprocher la pédagogie des évolutions technologiques et des besoins des économies. Parmi les approches mises en avant : le Project Based Learning, qui consiste à confronter les étudiants à des problèmes réels et à leur demander de construire des solutions concrètes.
L’IA y trouve naturellement sa place. « Aujourd’hui, il faut davantage s’appuyer sur l’intégration d’outils d’IA qui peuvent aider les étudiants et les autres utilisateurs à programmer, plutôt que de leur demander de tout faire et de tout programmer eux-mêmes », explique Ali Bouhabid. Mais avec une condition : « Il faut bien sûr apprendre les fondamentaux » et être capable de tester et valider le code produit avant de le déployer.
« Il faut davantage s’appuyer sur l’intégration d’outils d’IA qui peuvent aider les étudiants et les autres utilisateurs à programmer, plutôt que de leur demander de tout faire et de tout programmer eux-mêmes »




Former pour créer de la valeur
Cette logique rejoint finalement celle défendue au Gabon : l’école ne peut plus être pensée indépendamment de l’économie. Le pays prévoit ainsi, pour la rentrée 2026-2027, l’ouverture des premiers cycles de BTS dans plusieurs établissements et de nouveaux collèges d’enseignement technique, l’extension de l’Approche par compétences en classe de troisième, le programme « École Zen » contre la violence en milieu scolaire, et le projet « Génération Sportive » dans les écoles primaires. À l’UM6P, cette logique se traduit aussi par de nouvelles formations d’ingénieurs, notamment en chimie des procédés et en physique appliquée, ainsi que par le développement de dispositifs destinés à renforcer la qualité de l’enseignement.
Car derrière la multiplication des technologies, des plateformes et des nouveaux cursus, se joue une transformation plus profonde : celle du rapport entre éducation et création de valeur. « Notre ambition est claire : passer d’une logique de recherche d’emploi à une logique de création de valeur, de compétences et d’employabilité », résume Camélia Ntoutoume Leclercq. L’enjeu de la rentrée 2026 n’est donc pas de savoir si l’Afrique adoptera l’IA ou davantage de numérique. Elle le fera. La question décisive est plutôt de savoir si ces outils permettront de construire des systèmes éducatifs plus inclusifs, plus exigeants et davantage ancrés dans les réalités africaines. Sur ce terrain, le continent dispose d’une fenêtre d’opportunité : ne pas simplement importer les modèles éducatifs de demain, mais contribuer à les inventer.
« Notre ambition est claire : passer d’une logique de recherche d’emploi à une logique de création de valeur, de compétences et d’employabilité »

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