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Fonds Souverains : Des Instruments Financiers Innovants

La spécificité des fonds souverains s’exprime dans leur rôle d’investisseur d’impact. Ces véhicules financent la croissance, avec un double objectif de rentabilité et de développement durable. Instruments publics prévus pour dialoguer avec le secteur privé, leur essor incarne la volonté des États africains de piloter une croissance souveraine, autonome et inclusive, au service des générations futures. Le point dans ce dossier spécial.

Une Analyse de Kouza Kiénou – Dossier Coordonné par Marie-France Réveillard


Alors que le retour des États dans la finance alimente de vifs débats entre spécialistes, la création tous azimuts de fonds souverains africains questionne quant à leur pertinence et à leur capacité à se débarrasser des oripeaux politiques. Ces instruments financiers doivent relever un double défi : poursuivre une stratégie de long terme basée sur la transparence et la gestion prudente, et mener une politique d’investissement rigoureuse et responsable. Une Analyse de Kouza Kiénou


Gabon, Ghana, Libye, Sénégal, Nigéria, et bientôt Guinée et Côte d’Ivoire : un peu partout sur le continent émergent des initiatives pour mettre en place des fonds d’investissement souverains (SWF). À date, ils seraient plus d’une vingtaine en activité. Mais des réflexions sont en cours à Maurice, en Tanzanie, au Zimbabwe, au Mozambique et en Zambie… L’engouement pour ces instruments financiers est bien réel, comme le montrait il y a déjà deux ans une étude du Policy Center for the New South (PCNS) sur les fonds souverains africains1. Selon son auteur, le professeur Henri-Louis Védie, «ces fonds stratégiques de développement ont [désormais] une priorité : mobiliser les capitaux internationaux, à partir d’un effet de levier de l’argent public investi dans les projets stratégiques de leurs pays respectifs ».


Des Rentes Pétrolières et/ou Gazières…

Précurseur de ce modèle d’État-Investisseur, le Bostwana a conçu en 1994 le premier fonds souverain africain, appelé «Pula Fund ». Il sera suivi quatre ans plus tard par le fonds souverain « Poverty Actions Fund » de l’Ouganda. Cette première vague (2000-2014), qui concerne également le Gabon, la Mauritanie, l’Angola, le Ghana et le Nigéria, est celle où apparaissent notamment le fonds souverain libyen (la Libyan Investment Authority/LIA), créé en 2006, et celui de la Guinée équatoriale. Au nombre d’une dizaine, ces fonds sont alors essentiellement financés par la rente pétrolière et/ou gazière. Cette époque est celle où le fonds souverain libyen devient le bras financier et l’ambassadeur du softpower libyen en Afrique et à travers le monde. Placée sous l’autorité du ministère des Affaires étrangères et de la Banque centrale sous le régime de Mouammar Kadhafi, ce véhicule d’investissement lancé pour faire fructifier les recettes pétrolières du pays détient alors des biens immobiliers, des dépôts, des obligations, ainsi que des participations dans plus de 300 sociétés à travers le monde, dont Siemens, UniCredit, Royal Dutch Shell, ENI et Vodafone.

Précurseur de ce modèle d’État-Investisseur, le Bostwana a conçu en 1994 le premier fonds souverain africain, appelé « Pula Fund »


… Aux Fonds Stratégiques d’Investissement

Une nouvelle vague, celle de 2015-2023, voit apparaître une seconde génération de fonds. Cette fois, leur financement recourt à des transferts publics. « À la différence des fonds de la première vague, ces derniers sont des fonds stratégiques d’investissement. Ils privilégient le développement économique et non l’inter-générationnalité, ne se finançant pas par la rente, pétrolière et/ou gazière, dont ils sont dépourvus, mais par la mobilisation de capitaux internationaux », souligne, dans son étude, Henri-Louis Védie. Ce mouvement réunit huit fonds souverains, dont six sur la seule période 2020-2022 : ce sont les fonds souverains du Cabo Verde, de Djibouti, de Maurice, de l’Éthiopie, du Mozambique et de la Namibie. Le Fonds Mohammed VI pour l’investissement (FM6I), validé par le gouvernement marocain en octobre 2022 et doté d’une enveloppe de 50 milliards de dirhams (4,1 milliards d’euros), en fait aussi partie. Fait notable, son financement est ouvert et mixte : 15 milliards de dirhams (1,4 milliard d’euros) sur fonds étatiques et 35 milliards de dirhams (3,2 milliards d’euros) levés auprès d’investisseurs institutionnels, nationaux et internationaux. Agissant comme une plateforme stratégique de soutien à l’investissement public, ses objectifs visent notamment à contribuer au financement de grands projets d’investissement, à promouvoir la double transition environnementale et numérique, et à attirer les investissements privés aux côtés de ses interventions.


Incertitudes Institutionnelles

Parfois taxés d’être les bras financiers d’anciens caciques du pouvoir – avant d’être remis en cause par les nouveaux régimes –, les fonds souverains pâtissent des incertitudes institutionnelles. Dans le contexte africain, leur survie demeure hypothétique. Dès lors, comment muscler leur gouvernance pour éviter les abus d’autorité et aligner leur gestion sur les standards internationaux ? C’est là un défi majeur pour plusieurs de ces fonds. Outre le cas des avoirs libyens désormais en déshérence2 (les actifs du fonds souverain libyen gelés à l’étranger sont passés de 800 millions de dollars en 2022 à 38,88 milliards de dollars selon le dernier rapport annuel du Bureau d’audit libyen), l’expérience du fonds souverain djiboutien (FSD) illustre cette problématique. Créé en 2020, le FSD a été mis en liquidation en avril dernier et un liquidateur désigné. Dès sa création, Djibouti tablait sur une dotation de ce fonds souverain à hauteur de 1,5 milliard de dollars pour investir dans des projets à fort impact pour l’économie, l’emploi et la gestion à long terme des réserves financières du pays. C’était sans compter sur la pandémie, puis la guerre en Ukraine, qui ont eu raison de ce fonds, également affecté par une gouvernance erratique qui ne lui a pas permis de survivre à la tempête.


Le Modèle Norvégien

Alors que certains fonds souverains, notamment au Moyen-Orient et en Asie, cherchent à moderniser leur gouvernance, la tentation est grande de s’inspirer du modèle norvégien, qui fait figure de référence. Le Government Pension Fund Global (GPFG), géré par la Norges Bank Investment Management (NBIM), est en effet le plus important fonds souverain au monde (près de 20 000 milliards de couronnes norvégiennes, soit environ 1 800 milliards d’euros au 30 juillet 2025 selon Global SWF). Sa capacité à conjuguer performance, éthique et innovation technologique en fait un acteur singulier et inspirant dans un paysage financier africain en pleine mutation. À ce jour, en Afrique centrale et dans la Zone Cemac, seuls le Gabon et la Guinée équatoriale ont mis en place des outils financiers similaires. Cependant, après la chute du régime Bongo, l’avenir du Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS) apparaît en pointillés. Ce fonds est le gestionnaire exclusif du Fonds souverain de la République gabonaise (FSRG), créé en 2012 en remplacement du Fonds pour les générations futures, lui-même alimenté par 0,5 % des revenus pétroliers et géré par la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) depuis 1998. Le FGIS, financé à hauteur de 10 % par les recettes pétrolières selon Oxford Business Group, mais aussi par des excédents budgétaires et par des profits issus des participations de l’État dans les entreprises publiques, rencontre un certain nombre de déconvenues. Selon les données officielles, son portefeuille d’actifs est valorisé à 360 milliards de francs CFA (522 millions d’euros). Au vu du total des 266 milliards de francs CFA investis (405 millions d’euros), son rendement est faible. Le fonds a aussi vu quelque 142 milliards de francs CFA (216 millions d’euros) d’actifs totalement ou partiellement dépréciés, laissant apparaître de mauvais choix d’investissements.

Le nouveau siège du Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS), implanté sur le site de la Baie des Rois à Libreville.

Guinée : Un Fonds à 1 Milliard de Dollars

Autre initiative, celle de la Guinée, qui prévoit de créer un fonds souverain doté d’un milliard de dollars d’ici le deuxième trimestre 2026. Le projet vise à stabiliser les finances publiques et à soutenir la diversification économique dans un contexte de montée en puissance du projet Simandou. Comme les pays exportateurs de ressources naturelles, Conakry veut alimenter ce fonds grâce aux revenus miniers, notamment ceux tirés du gisement de minerai de fer de Simandou, pour financer des projets dans l’éducation, les infrastructures et l’industrie. À terme, cet instrument permettra de réduire l’exposition du budget national aux fluctuations des cours des matières premières.

« La Guinée prévoit de créer un fonds souverain doté d’un milliard de dollars d’ici le deuxième trimestre 2026 »


Doter L’État Ivoirien d’Un Véritable Bras Financier

Quant à la Côte d’Ivoire, elle multiplie les projets destinés à créer un arsenal de véhicules pour doter l’État d’un véritable bras financier, capable de porter les investissements stratégiques. Fin 2024, le pays a lancé un fonds d’investissement minier doté d’une enveloppe initiale de 14 milliards de francs CFA (environ 21 millions d’euros) devant servir à financer les sous-traitants et fournisseurs de services du secteur, et à placer une partie de la retraite des travailleurs des mines. Abidjan a également annoncé la création d’un fonds souverain d’environ 10 milliards d’euros, alimenté par l’État et les institutionnels ivoiriens et internationaux. Encore en cours de montage, un autre fonds souverain de 3,4 milliards d’euros prévoit, lui, de s’attaquer à l’industrialisation et au soutien des PME. Autant d’exemples qui prouvent que l’Afrique des fonds souverains est aujourd’hui en pleine ébullition. Entre les projets existants et ceux en cours, près d’un pays sur deux s’est intéressé, s’intéresse, et/ou dispose aujourd’hui de ces instruments financiers innovants. À quoi, demain, ressembleront ces instruments ? David Masondo, vice-ministre des Finances d’Afrique du Sud, a esquissé une réponse lors du Sommet social du G20, organisé à Johannesburg en novembre 2025. « Ce qu’il faut, a-t-il déclaré, c’est un nouveau mélange de capitaux et un nouvel appétit pour le partage des risques, où les SWF deviennent des investisseurs catalyseurs plutôt que des dépositaires passifs de réserves. Ce besoin est encore amplifié par les évolutions du paysage mondial du financement du développement ».


1. Les fonds souverains africains : une deuxième vague (2016-2023) sous le signe de la redéfinition stratégique, Henri-Louis Védie, Policy Center for the New South, 8 février 2024.
2. Après la chute de Mouammar Kadhafi, la grande majorité (80 %) des actifs du fonds avait été gelée à l’étranger. Une décision prise par les Nations unies en mars 2011 à la demande de la Libye, dans le but d’éviter que d’anciens membres du régime de Kadhafi s’emparent de cet argent.

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