Héritier de l’empire agro-industriel SIFCA, Jean-Louis Billon incarne une génération d’hommes d’affaires à la croisée des mondes, ainsi qu’un bel exemple de succession réussie à la tête d’un groupe dont l’histoire se confond avec celle de la Côte d’Ivoire. Engagé depuis des années en faveur du secteur privé et de l’économie nationale, il entend bien perpétuer sa vision en s’impliquant à la plus haute échelle de la vie politique ivoirienne. Portrait.
Par Élodie Vermeil et Olivia Yéré Daubrey
« Je suis venu ici pour vous. Comme je devais aller à l’Assemblée ensuite, je m’étais habillé plutôt décontracté, mais on m’a dit qu’il y avait une séance photo de prévue, du coup j’ai fait demi-tour pour aller me changer, d’où mon retard ». Qu’il vous reçoive dans les locaux du concessionnaire Europ’Auto (l’une des cartes hors agro-industrie détenues par la famille Billon à travers la holding SIFCOM) sur le boulevard Giscard d’Estaing, ou en famille dans sa demeure de l’Indénié au Plateau, Jean-Louis Billon surprend par sa simplicité et sa courtoisie. Une bonhomie teintée d’élégance, sorte de sprezzatura[1] à l’ivoirienne qu’il partage avec les autres membres de son clan, même si contrairement à ses frères Pierre et David qui eux, cultivent plutôt la discrétion, l’aîné de la fratrie Billon est depuis des années réputé pour son verbe haut et ses phrases piquantes. Un franc-parler qui lui aura valu bien des inimitiés – et même quelques sueurs froides –, mais se veut avant tout au service d’un engagement sans faille en faveur du secteur privé et, plus largement, de l’économie nationale.
Quand on lui demande ce qu’il manque à la Côte d’Ivoire pour réaliser pleinement son potentiel et pousser son développement à la vitesse supérieure, il répond en riant : « Moi ». Car l’homme est en campagne et ne s’en cache pas. Une opération séduction menée tambour battant, qui se traduit par une certaine appétence pour les médias, ainsi que des réseaux sociaux dûment alimentés dont les contenus relayent ses différents engagements politiques, sociaux, communautaires, sportifs[2], ou ses affinités artistiques. Mais davantage que l’homme politique, c’est l’héritier de l’empire agro-industriel SIFCA – premier employeur privé de Côte d’Ivoire et acteur majeur de l’économie ouest-africaine – et sa vision entrepreneuriale qui nous intéressent ici.
Une boutade familière illustre bien l’impact de l’homme d’affaires : « Quand Jean-Louis Billon tousse, c’est toute la Côte d’Ivoire qui en ressent les effets ». Exagéré bien sûr, mais il n’en reste pas moins que SIFCA et la famille Billon, qui est aussi l’une des plus riches de Côte d’Ivoire avec une fortune estimée à 410 millions d’euros, font, d’une certaine manière, partie du patrimoine et sont inextricablement liés à l’histoire du pays. Retour sur une success-story qui se conjugue au pluriel mais s’incarne à travers un seul homme.
« Tu Seras Un Homme, Mon Fils »
(Bien) né en 1964 à Bouaké, dans le nord du pays, Jean-Louis Billon affiche le même âge que l’entreprise créée il y a 60 ans par son père Pierre Émile. Ingénieur des Travaux publics formé aux Ponts et Chaussées, celui-ci est le fils d’une Ivoirienne et d’un Français des Ardennes producteur d’huile essentielle à Dabakala. Membre du Conseil économique et social, président-directeur général de la Société ivoirienne des participations économiques (SOCIPEC-SA, qui a notamment été à l’initiative de la construction de l’emblématique immeuble de la Pyramide au Plateau) et membre du Comité directeur du PDCI-RDA (Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain, fondé en 1946 par Félix Houphouët-Boigny), Pierre Billon est un homme d’affaires accompli et forme, avec son épouse Kada, un couple respecté et influent, très impliqué dans la vie sociale et communautaire. « Mon père a été mon premier mentor en affaires. C’était un entrepreneur né. On a eu cette chance d’avoir des parents aimants et travailleurs, à la fois sévères et justes. » C’est dans cet environnement que grandit Jean-Louis Billon, vivant une enfance heureuse entre Abidjan et Dabakala, que la famille considère depuis toujours comme son fief. Dans cette région du centre-nord de la Côte d’Ivoire, les Billon sont très appréciés pour leur générosité envers la population locale. Jean-Louis et ses frères y passent toutes leurs vacances scolaires et prennent plaisir à chasser, pêcher et planter des arbres fruitiers, qui produisent encore leur récolte dans la résidence nordique. « C’est peut-être de là que lui est venue sa passion pour le monde agricole », confie Hamed Koné, un ami d’enfance avec lequel il partageait ces moments d’insouciance.
« Mon père a été mon premier mentor en affaires. C’était un entrepreneur né. On a eu cette chance d’avoir des parents aimants et travailleurs, à la fois sévères et justes. »
Mais lorsque l’on naît dans une famille réputée pour sa réussite et son influence, perpétuer les acquis relève souvent, sinon du devoir, du moins de l’évidence. C’est en tout cas dans l’optique de reprendre l’entreprise et d’y faire leur bonhomme de chemin que les petits Billon seront éduqués, sensibilisés dès leur plus jeune âge aux valeurs de l’effort et du travail. « Vous savez, dans une entreprise familiale, on est formaté très jeune, confie Jean-Louis Billon, Déjà nos vacances, c’étaient souvent des stages en entreprise qu’on a commencé à effectuer dès que l’on a été en âge. Plus jeunes on était dans le garage, on nettoyait les moteurs. Et même avant cela, mon grand-père nous faisait travailler dans les plantations familiales ; il nous disait : ‘’Occupez-vous, que chacun ramène une brouette de citron’’ ».


Pierre Billon (au centre) avec le footballeur François Kamano et l’homme politique Djibo Soukalo, premier maire de Bouaké et ancien député (PDCI-RDA)
Naissance d’Un Géant
Les années suivant son indépendance, la Côte d’Ivoire connaît un développement économique fulgurant. La stabilité politique qui prévaut alors et les exportations des produits dits de rente (notamment le cacao, dont le pays est le premier exportateur mondial) procurent d’importants revenus qui financent le « miracle ivoirien ». Le président Félix Houphouët-Boigny voit grand, et rêve de développer une élite de champions nationaux. Pierre Billon, alors l’un des très rares Ivoiriens à détenir une entreprise, sera de ceux-là. Saisissant les opportunités offertes par le nouvel essor économique, il s’associe avec plusieurs investisseurs, dont Henri Tardivat et Aimé Barou, pour concrétiser un projet ambitieux : investir en Côte d’Ivoire et développer ses richesses, à travers deux secteurs emblématiques de ce pays où tout reste encore à construire : l’immobilier et l’agriculture – notamment le négoce des matières premières, dont le café et le cacao. C’est ainsi que le 1er octobre 1964, la Société immobilière et financière de la côte africaine (SIFCA), fusion de la Société financière de la côte africaine et de la Société immobilière de l’Indénié – deux entreprises coloniales des années 1930-1940 – voit le jour. En quelques années, la structure s’impose comme l’un des leaders de la commercialisation du cacao, les autres (Daniel Anselme et Fils Côte d’Ivoire/DAFCI, Jean Abile Gal/JAG, Société havraise africaine de commerce/SHAC…) étant des filiales de groupes français. En 1999, la libéralisation à marche forcée de la filière cacao et le coup d’État portent un coup dur à SIFCA, qui poursuit la stratégie de diversification entamée quelques années plus tôt, s’alliant à de grands groupes internationaux pour s’imposer dans certaines filières clés et gardant le contrôle des opérations tout en profitant de l’expertise des actionnaires étrangers : hévéa avec le Français Michelin, sucre avec le Mauricien Terra, huile de palme avec les Singapouriens Wilmar et Olam. Réputé pour son expertise technique et sa capacité à relever les défis et s’entourer des meilleurs, Pierre Billon bâtit ainsi une fortune et un empire colossal qui contribuent encore, six décennies plus tard, au dynamisme économique du pays et de la sous-région.
« Quand vous orientez un pays, c’est le développement, l’existence même de ce pays qui est en jeu : on n’est pas en train de faire des essais de vaccin dans un laboratoire »

Jeune Pousse
Le jeune Jean-Louis grandit en même temps que l’entreprise cofondée par son père deux mois avant sa naissance, poursuivant sans histoire ses études primaires à Abidjan et effectuant son secondaire entre Abidjan, Bingerville puis la France, vers laquelle il s’envole pour poursuivre le lycée. Titulaire d’une maîtrise en droit des affaires obtenue à l’Université de Montpellier, il part ensuite aux États-Unis, « surtout pour parfaire [son] anglais », et en profite pour passer une maîtrise de gestion en commerce international à l’Université de Floride. Avant de rentrer en Côte d’Ivoire en 1995, le jeune homme décroche son premier emploi à Milwaukee (Wisconsin) chez WR Grace Cocoa, partenaire commercial de SIFCA et alors premier transformateur mondial de cacao – qui entrera au tour de table du groupe à hauteur de 30 % en 1996 avant d’être racheté en 1997 par Archer Daniels Midland/ADM. Chez le géant américain, Jean-Louis bénéficiera d’une formation globale, « partant de l’usine jusqu’aux finances et du bleu de travail jusqu’au costume-cravate ». « Au début, je prenais la relève de l’équipe de nuit à 5h et quelque pour commencer à 6h et finir vers 16h, avant d’intégrer tout ce qui était trade et finance. J’ai donc commencé par le produit fini avant de revenir sur la plantation ici. »
Une période de formation riche en enseignements techniques et intellectuels ; un avant-goût du savoir-faire managérial et administratif que requiert le statut de dirigeant d’entreprise ; une parenthèse enchantée dans cette Amérique des années 1990, où il fait la rencontre de sa future femme, Henriette Gomis (fille de Charles Gomis, figure emblématique de la diplomatie ivoirienne, décédé en 2021), qu’il épouse en 1994. De retour au bercail, « John », comme le surnommait affectueusement son frère Hervé (décédé en 2012), intègre SIFCA en tant que secrétaire général et se prépare sereinement à prendre la relève, le moment venu, à la tête du groupe familial. Un destin tout tracé, quasi inéluctable. Seulement, comme le souligne avec lucidité l’économiste britannique John Maynard Keynes : « Ce qui arrive en fin de compte, ce n’est pas l’inévitable, mais l’imprévisible. » Et l’héritier aurait sans doute préféré prendre les rênes de l’industrie familiale moins précocement : « Mon père est mort trop jeune [en 2001, NDLR], il n’avait que 69 ans… », déplore-t-il.

Jean-Louis Billon avec le diplomate Charles Gomis, disparu en 2021, et l’industriel ivoirien d’origine française Yves Lambelin, qui a dirigé pendant 30 ans SIFCA et qui fut enlevé puis assassiné en 2011 par un groupe armé.
Un Illustre Mentor
Jean-Louis Billon intègre SIFCA en 1995, dans une Côte d’Ivoire qui a particulièrement bien résisté à deux chocs consécutifs : le décès de Félix Houphouët-Boigny (1993) et la dévaluation du franc CFA (1994). C’est auprès d’Yves Lambelin (assassiné en 2011 en pleine crise postélectorale) qu’il effectue ses premiers pas au sein de l’entreprise familiale. Celui-ci le prend sous son aile à la demande du patriarche – excessif dans sa reconnaissance mais aussi dans ses colères –, « pour éviter les clashs et que notre relation en pâtisse », révèle le protégé en riant. « Je suis rentré en tant que secrétaire général. J’avais donc accès à tous les départements et toutes les filiales et suis allé les visiter. Cela m’a donné une bonne vision d’ensemble du groupe. Et puis il faut dire qu’Yves m’a pris très tôt sous sa coupe et m’a embarqué partout avec lui, dans tous ses voyages, etc. » Ingénieur agronome de formation, ce Français naturalisé ivoirien a rejoint SIFCA en 1978 en tant que directeur technique et très vite gravi les échelons, impactant fortement la stratégie et l’histoire du groupe par son caractère exceptionnellement volontariste et visionnaire. « Yves Lambelin, c’était d’abord une belle machine intellectuelle qui connaissait parfaitement l’industrie agroalimentaire puisque c’était sa formation. Il a beaucoup coaché l’ensemble de ses collaborateurs ; il s’est entouré d’une très bonne équipe, a recruté pas mal de directeurs dans différentes entreprises, et les a dirigés comme un chef d’orchestre. Il était vraiment rigoureux et a consacré sa vie à l’entreprise. Il nous a fait vivre la diversification, et sous sa conduite, nous sommes devenus le seul groupe ivoirien à être intégré de bout en bout, de la plantation jusqu’au produit semi-fini, c’est-à-dire aux portes des chocolatiers », se souvient Jean-Louis Billon.
C’est en effet sous l’impulsion d’Yves Lambelin que SIFCA poursuit son intégration verticale. Déjà passé du stade de négociant à celui d’industriel en s’aventurant dans le broyage de fèves dès les années 1970, le groupe se lance dans la production de beurre de cacao liquide – qui correspond aux nouveaux standards d’approvisionnement de la chocolaterie tout en offrant une valeur ajoutée supplémentaire, puisqu’il ne nécessite pas de reconditionnement – livré en camion-citerne aux grands chocolatiers et, première pour une entreprise ivoirienne – et un pays producteur –, noue des partenariats et s’implante en Europe (France, Espagne, Pays-Bas) afin d’être plus proche de ses clients. Avec Lambelin, SIFCA va vite et totalise bientôt 200-250 000 tonnes de cacao traité par an – contre 10 000 à ses débuts –, soit plus d’un quart de la production ivoirienne de l’époque. Un ratio qui propulse le groupe au rang de numéro un mondial de l’or brun.



Cohabitation
En 1995, date à laquelle Jean-Louis rejoint les rangs, l’heure est à la diversification, entamée deux ans plus tôt à la faveur de la vague de privatisations lancée par Henri Konan Bédié afin de favoriser l’émergence de champions nationaux. Après le rachat de Cosmivoire, entreprise spécialisée dans l’huile alimentaire et le savon de ménage et de toilette, SIFCA se positionne sur un lot de Palmindustrie (oléagineux et corps gras issus des palmiers à huile et cocotiers) qu’il acquiert en partenariat avec son concurrent Blohorn (Unilever) et un lot de Sodesucre, qui mèneront à la création en 1997 de Palmci (aujourd’hui leader de la production d’huile de palme brute en Côte d’Ivoire, avec un chiffre d’affaires de 314 millions d’euros) et Sucrivoire (103 millions d’euros de chiffre d’affaires). En 1999, en reprenant JAG, Billon et Lambelin s’offrent également la Société internationale de plantations d’hévéas (SIPH), très active en Côte d’Ivoire.
Les deux hommes, que 22 années séparent, se comprennent et se complètent : l’un a évolué pendant près de 20 ans dans le cadre d’une économie très réglementée régie par un État tout puissant, tandis que l’autre intègre la vie active en pleine phase de libéralisation. À l’ingénieur Yves Lambelin, la fine expertise du terrain et des hommes ; au gestionnaire Jean-Louis, l’humilité, la soif d’apprendre et la fraîcheur de la jeunesse (il est à peine trentenaire lorsqu’il intègre SIFCA), qui apporte avec elle de nouvelles façons de voir, penser et entreprendre, comme les notions de marketing apprises aux États-Unis, indispensables pour promouvoir les différentes marques développées par le groupe.
« Il faut consacrer du travail à l’économie pour avoir un maximum d’entreprises fortes, compétitives, puissantes dans votre pays. Sinon, c’est peine perdue, vous serez toujours là en train de quémander de l’aide »

À l’Épreuve Du Feu
Entre la libéralisation de la filière café-cacao, conditionnalité du soutien des institutions de Bretton Woods (Banque mondiale, FMI) et le coup d’État de Robert Gueï (que Jean-Louis Billon vivra en direct, étant voisin du général Guéï) qui renverse le président Henri Konan Bédié – proche de la famille Billon et mentor politique de Jean-Louis –, l’annus horribilis de 1999 pousse SIFCA au bord de la faillite. Le tandem Lambelin-Billon décide alors de se retirer du secteur du cacao qui conserve, à ce jour encore, un goût particulièrement amer dans la bouche de Jean-Louis : « La libéralisation de la filière café-cacao a laissé les exportateurs locaux à la merci d’un monde multinational extrêmement puissant qui ne voulait qu’une chose : sécuriser son sourcing en ayant des entreprises sur place, ce que le président Houphouët, qui ne voulait pas de multinationales, et surtout pas américaines, avait interdit pendant longtemps. Quand vous orientez un pays, c’est le développement, l’existence même de ce pays qui est en jeu : on n’est pas en train de faire des essais de vaccin dans un laboratoire ».
De fait, la libéralisation du secteur s’étant fait sans mesures d’accompagnement ni un minimum de protection du marché local, les « petits Poucets » ivoiriens ne résistent pas bien longtemps à la force de frappe de géants comme l’Américain Cargill, qui pénètre le marché dès la campagne suivante avec la brutalité coutumière à l’activité de négoce, utilisant sa puissance financière pour tuer la concurrence. « Vous ne pouvez pas avoir recours à l’emprunt pour financer votre campagne et prétendre entrer en compétition contre un groupe qui s’autofinance, plaide Billon, C’est un métier de confiseur ; il ne fallait pas en faire un métier de miniers ».
Un Patron « Responsable Et Profondément Humain »
Malgré des conditions difficiles et des cours des matières premières en berne entre 1999 et 2002, la diversification entamée par Yves Lambelin dans les années 1990 permettra à SIFCA de sortir du gouffre. De son côté, Jean-Louis Billon, succédant à son père à la tête du groupe, qu’il pilotera de 2001 à 2012 (date à laquelle il est nommé ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME d’Alassane Ouattara), entame un travail de restructuration et d’optimisation des process au sein des différentes filiales, plantations et usines de SIFCA. Les bons résultats de la SAPH (Société africaine de plantation d’hévéas, spécialisée dans la production et l’usinage de caoutchouc), notamment, permettent d’éviter la catastrophe aux autres entreprises du géant agroalimentaire. Une initiative qui permet le retour à l’équilibre avec la remontée des cours en 2006, ainsi qu’une consolidation du chiffre d’affaires de l’entreprise. « Pour la petite histoire, les effets croisés de la libéralisation des filières café et cacao et du coup d’État de décembre 1999 ont mis à mal l’activité de SIFCA. Monsieur Billon a soutenu le plan de restructuration en se portant personnellement garant des emprunts bancaires pour sauver l’entreprise, créer des chaînes de valeurs plus importantes dans les oléagineux, l’hévéa et le sucre, sauvegarder les emplois les plus vulnérables et protéger les intérêts des producteurs. Sur les 460 employés que comptait SIFCA Holding à cette époque difficile, seulement 20 % ont été libérés, et ce dans des conditions de départ bien négociées. C’est la marque d’un grand patron », témoigne Eude N’zue, directeur comptable chez SIFCA.
Alors qu’il est sorti de la gestion opérationnelle du groupe familial afin d’éviter tout conflit d’intérêts avec son entrée en politique, « JLB » laisse encore aujourd’hui l’image d’un « leader responsable et profondément humain », selon un salarié de SIFCA interrogé par Forbes Afrique.

Une Grande Famille
Quant aux affaires, elles se conduisent toujours en famille, Alassane Doumbia présidant le conseil d’administration du groupe tandis que Pierre et David assurent respectivement sa direction générale et son administration. Une approche inscrite dans l’ADN d’une entité qui compte « suffisamment de pôles d’activités [portuaire, import, agricole…, NDLR] pour que l’on ne se marche pas dessus », plaisante Jean-Louis Billon. « Avec Pierre, David et Alassane, on est à la fois frères et amis. On s’est toujours bien entendus : on peut s’engueuler parce qu’on n’est pas d’accord sur telle ou telle approche, mais au final, on trouve toujours un consensus. On a été formatés pour penser tout de suite à la génération d’après ». Ce que corrobore Alassane Doumbia, membre à part entière de la « tribu Billon » qui a commencé à travailler pour le groupe en 2005 : « Je connais Jean-Louis depuis presque toujours et nous avons une relation familiale et surtout fraternelle. C’est un associé exigeant et honnête. Dès qu’un accord est trouvé sur un sujet donné, il joue sa partition tout en laissant les autres s’exprimer et exprimer leurs talents. Il est chaleureux, courageux, honnête et visionnaire. Il a beaucoup d’ambitions pour son prochain ».
« Avec Pierre, David et Alassane, on est à la fois frères et amis. On s’est toujours bien entendus : on peut s’engueuler parce qu’on n’est pas d’accord sur telle ou telle approche, mais au final, on trouve toujours un consensus. On a été formatés pour penser tout de suite à la génération d’après ».

La Politique, Un Instrument
De l’ambition pour son prochain. Et le sens de la mission. Des convictions affichées qui, chez Jean-Louis Billon, se traduisent très tôt par un engagement politique, au sens propre du terme : « chose publique »[3]. « En réalité, la politique est censée être au service des autres mondes : le monde des affaires, mais aussi le monde médical, le monde social, etc. Quand on laisse les politiques entre eux, ils oublient un peu le sens de leur mission. Tout ce qui est arrivé ici est quand même assez dommage, parce que c’étaient tous des hommes de qualité qui auraient pu s’entendre et travailler pour le bien de la Côte d’Ivoire. Mais leurs egos ont pris le dessus », analyse celui qui a toujours eu un penchant pour les affaires publiques. Une affinité qui remonterait aux années collège : « Je me souviens qu’en classe de cinquième déjà, il ambitionnait de se présenter à la présidence de la section du Mouvement des étudiants et élèves de Côte d’Ivoire de notre collège à Abobo [commune d’Abidjan, NDLR]. Il était alors sous-chef de classe, avant d’être plébiscité chef de classe par nos camarades pour son dynamisme », se remémore son ami de longue date Hamed Koné, quand ses détracteurs traitent Billon d’« opportuniste » ou d’« éternel délégué de classe ».
Si pour certains (beaucoup ?), la res publica est une façon d’exister et d’asseoir son pouvoir, pour d’autres, il s’agit d’un instrument au service d’une cause plus grande qu’eux. Et chez Billon, politique et économie sont indissociables l’une de l’autre. Dans les années 2000, l’homme joue ainsi un rôle prépondérant dans la vie politique ivoirienne. Deux postes stratégiques le jettent sous les feux de la rampe et dessinent sa stature d’homme « capable d’afficher une certaine autonomie décisionnelle », selon l’analyste politique Sylvain Nguessan.

Hérault De l’Économie Nationale
De 2002 à 2012, alors président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire (CCI-CI), il n’hésite pas à dénoncer la pression et le harcèlement fiscal auquel sont confrontées les entreprises[4]. « Quand je suis rentré en Côte d’Ivoire après avoir travaillé aux États-Unis et que j’ai constaté à quel point l’environnement local était hostile aux entreprises, je me suis senti très frustré. La Chambre de commerce était une tribune idéale pour aborder ces sujets. Je m’y suis attaqué parce qu’à un moment donné, l’entreprise que vous dirigez est confrontée à des problèmes sur lesquels vous n’avez aucune prise. Et que personne ne s’en plaint. J’ai pris fonction à la CCI-CI le 18 septembre 2002, et l’attaque rebelle a eu lieu dans la nuit du 18 au 19. J’ai donc été un président en pleine crise [crise politico-militaire ivoirienne de 2002-2007, NDLR], et il n’y a pas plus de dégradation de l’environnement des affaires que dans une crise comme ça.Donc j’étais au front tout de suite pour dire attention, il faut préserver l’environnement économique, sinon ce sera la catastrophe. Et ça a été une véritable bataille avec le monde politique. Il faut consacrer du travail à l’économie pour avoir un maximum d’entreprises fortes, compétitives, puissantes dans votre pays. Sinon, c’est peine perdue, vous serez toujours là en train de quémander de l’aide. »
Avocat autoproclamé du monde des affaires, Billon multiplie les saillies à l’égard des autorités, ce qui donne parfois lieu à des frictions avec Yves Lambelin, les interventions médiatiques du jeune patron ne facilitant pas toujours la bonne marche des affaires – de fait, SIFCA paiera un lourd tribut à chaque crise traversée par le pays. Deux ans après sa nomination à la tête de la CCI-CI, il conteste ouvertement l’attribution par Laurent Gbagbo du premier terminal à conteneurs du port d’Abidjan au groupe Bolloré, dénonçant une position monopolistique qui engendre un manque de compétitivité se répercutant directement sur le consommateur ivoirien. Rebelote en 2013 – alors qu’il est ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME[5] – pour le second terminal à conteneurs, remporté une nouvelle fois par le Français. Entré au gouvernement en tant que ministre du Commerce, de l’Artisanat et des PME puis ministre du Commerce[6], il fait sienne la lutte contre la mauvaise gouvernance, le harcèlement fiscal, la cherté de la vie, les monopoles et la corruption, et lance l’ambitieux projet Phoenix, destiné à redynamiser la compétitivité des PME locales afin de générer des emplois stables et durables. « Vous ne pouvez pas avoir de grandes entreprises compétitives, efficaces, innovantes, les champions dont on parle, si vous n’avez pas un tissu de PME elles-mêmes compétitives, innovantes et stables. Dans nos économies, nous avons des PME qui ont des difficultés d’accès au financement. Quand on prend le Japon, l’Union européenne, les États-Unis… on voit bien qu’ils favorisent, justement, ces petites entreprises en leur assurant des sous-traitances et des parts de marché dans de gros contrats que l’État ou de grandes entreprises développent dans le pays. Or nous, beaucoup de grands travaux nous passent sous le nez et très peu d’entreprises en bénéficient localement. Il y a des secteurs de l’économie qui devraient être réservés aux nationaux, quitte à ce que ces nationaux-là trouvent des partenaires ailleurs. Je ne m’en cache pas : je défends le nationalisme économique. La nationalisation de l’économie est la seule façon d’enrichir réellement les Ivoiriens », insiste l’ancien ministre. Sous son initiative, 86 milliards de francs CFA (131 millions d’euros) seront investis pour faciliter l’éclosion de champions nationaux de l’industrie ou de l’entrepreneuriat.
« Je ne m’en cache pas : je défends le nationalisme économique. La nationalisation de l’économie est la seule façon d’enrichir réellement les Ivoiriens »

De Chef d’Entreprise À Chef d’État ?
Moins de 10 ans après, le résultat est mitigé et pour « JLB », malgré des progrès certains, de nombreux obstacles empêchent selon lui encore la Côte d’Ivoire de réaliser pleinement son potentiel économique. « Il manque un masterplan pour le pays : on a une formule 2 ; on peut avoir une formule 1 et faire beaucoup mieux que ça », martèle le candidat – également grand amateur de formule 1 – fraîchement rentré du Bénin[7], qu’il prend volontiers comme exemple. « Talon a un plan stratégique qu’il a mis en place, et fait actuellement construire la zone industrielle la mieux conçue de toute la sous-région ; zone industrielle qui est en train de changer le visage du Bénin à une vitesse extraordinaire. Ce n’est pas comme ici où désormais, on construit des usines sur l’autoroute. Il faut une réelle vision, une volonté politique ». Celle d’un homme d’affaires vaudrait-elle mieux que celle d’un technocrate ? « Je pense que la vision du secteur privé sur la vie économique et sociale nous donne une autre perspective », répond l’intéressé.
« Je pense que la vision du secteur privé sur la vie économique et sociale nous donne une autre perspective »
Personnalité-charnière à la croisée de deux générations, deux mondes et deux styles, Jean-Louis Billon se revendique homme de terrain, n’en déplaise à ses détracteurs. Et dans la course qui l’oppose à son concurrent Tidjane Thiam[8], élu à la présidence du PDCI fin 2023, c’est précisément cette expérience du terrain qu’il fait valoir : « On aurait eu besoin d’hommes comme lui, mais il est parti 24 ans. Je pense qu’il y a quand même une mise à jour assez importante à faire. Il y a trop d’épisodes déterminants de l’histoire du pays qu’il n’a pas vécus ». Présidentiable, Jean-Louis Billon ? Pour certains, ce n’est qu’« un homme d’affaires de plus qui veut se lancer en politique ». Pour d’autres, « une personne qui n’hésitera pas à se rallier au camp adverse pour servir ses ambitions ». Les « billonnistes », eux, préfèrent mettre en avant son ouverture et sa capacité à parler à tous ainsi que son côté égal, humain et rassurant. « S’il y a bien une autre personne, en dehors de François Mitterrand, à laquelle l’expression ‘’la force tranquille’’ s’applique parfaitement, c’est Jean-Louis », témoigne un de ses proches, homme d’affaires nord-africain de formation anglo-saxonne. Quand on l’interroge sur ses chances en tant qu’électron libre sans réelle base populaire dans un sérail politique très clientéliste et clanisé, JLB élude, et conclut : « J’ai gagné beaucoup de batailles en étant sous-estimé ». Ne jamais sous-estimer qui que ce soit : une valeur cardinale chez les Billon.
« Il manque un masterplan pour le pays : on a une formule 2 ; on peut avoir une formule 1 et faire beaucoup mieux que ça »

SIFCA, Une Affaire De Famille(s)
Le groupe SIFCA est dirigé par les familles actionnaires : les Billon (Pierre, David et Jean-Louis) et Alassane Doumbia, fils adoptif d’Yves Lambelin, qui préside le conseil d’administration du groupe. En plus d’être actionnaire de SIFCA (dont le capital est détenu à 44 % par la famille Billon, à 21 % par Alassane Doumbia et à 27 % par Wilmar), Jean-Louis Billon, candidat déclaré à la présidentielle de 2025, occupe également le poste de PCA de deux importantes filiales : SAPH (314 millions d’euros de chiffre d’affaires) et Sucrivoire (130 millions d’euros de chiffre d’affaires). Son frère Pierre Emmanuel Billon occupe depuis 2012 le poste de directeur général de SIFCA. Quant au cadet, David Billon, il est administrateur du groupe, en charge de la logistique et du développement des énergies renouvelables (biomasse), occupant les fonctions de directeur général des sociétés Biokala (filiale de SIFCA) et Movis International. Lucie Barry-Tannous, une nièce de Kada, est devenue secrétaire générale, et Henriette Gomis-Billon a rejoint le groupe en tant que directrice communication et développement durable. Le chiffre d’affaires consolidé de SIFCA est de 957 millions d’euros en 2023 pour un résultat net de 10,7 millions d’euros.
[1] Caractéristique de l’art de la Renaissance et vertu essentielle de l’homme de cour, la sprezzatura désigne la faculté à donner une apparence de facilité, d’aisance et de naturel aux réalisations les plus ardues, et à ne jamais se montrer affecté en aucune circonstance, ni bonne ni mauvaise.
[2] Grand fan de football, Jean-Louis Billon a notamment été président du Comité national de soutien aux Éléphants de Côte d’Ivoire entre 2007 et 2010, et l’Académie Mimo Sifcom, créée en 1994 et considérée comme l’un des plus grands centres d’entraînement footballistiques d’Afrique, est le fruit d’un partenariat entre le groupe SIFCA et le club de l’Asec Mimosas. En sont sortis des joueurs comme Yaya Touré, Kolo Touré, Didier Zokora, Salomon Kalou, Gervinho, Bakari Koné et, plus récemment, Odilon Kossonou et Oumar Diakité, qui ont disputé (et remporté) la dernière Coupe d’Afrique des nations.
[3] Depuis 2001, Jean-Louis Billon a été conseiller au sein du Commerce extérieur, maire de Dabakala, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire, vice-président de la Chambre régionale de l’UEMOA, vice-président pour l’Afrique de l’Ouest de la Conférence permanente des chambres consulaires africaines et francophones, membre du Conseil économique et social et de multiples organismes professionnels dont la Fédération des industries et des services de Côte d’Ivoire et la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire, et membre du conseil d’administration de la Banque unie pour l’Afrique (UBA). Il a également joué un rôle relativement important au sein de la Convention de la société civile ivoirienne, créée en 2003 suite à la guerre civile déclenchée en 2002. De 2012 à 2017, il a été ministre au sein des gouvernements Kablan Duncan VI et V d’Alassane Ouattara.
[4] Opposant à Laurent Gbagbo pendant la crise post-électorale de 2010-2011, il devra être exfiltré d’Abidjan après avoir exhorté ses homologues entrepreneurs à ne pas effectuer le règlement de l’échéance fiscale du 15 décembre à un gouvernement désormais sans légitimité depuis le scrutin présidentiel ayant donné la victoire à Alassane Ouattara.
[5] Et bien que sa position soit fragilisée par les intérêts de son propre groupe, MOVIS Côte d’Ivoire (ex-SIVOM, Société ivoirienne d’opérations maritimes), gérée par son frère David Billon ayant pris part à l’appel d’offres.
[6] Du 22 novembre 2012 au 13 janvier 2016 puis du 13 janvier 2016 au 10 janvier 2017.
[7] Où SIFCA avait auparavant une filiale, la Société des huileries du Bénin (SHB).
[8] Lui aussi héritier d’une grande famille. Financier international, ministre du Plan et du Développement sous Henri Konan Bédié, il a notamment eu à gérer les conséquences de la dévaluation du franc CFA et assurer les négociations avec le FMI et la Banque mondiale alors que la situation financière du pays était très dégradée.









