Organisée à Conakry, la 5e édition du UK–Francophone West and Central Africa Trade and Investment Forum (WCAF) a rassemblé plus de 1 300 participants, un record dans l’histoire de l’événement. Neuf accords ont été conclus, tandis que Londres a porté de 1,8 à 2,7 milliards de livres sterling — environ 3 milliards de dollars — son ambition d’investissement en Guinée. Au-delà de ces annonces, les débats ont mis en lumière le véritable enjeu : transformer les projets présentés en financements, puis en infrastructures, en capacités industrielles et en emplois.
Par Olivia Yéré Daubrey, envoyée spéciale à Conakry
À la clôture du WCAF V, le constat du député britannique Ben Coleman a ramené les participants à l’essentiel. « Signer un accord n’équivaut pas à le mettre en œuvre », a averti l’envoyé commercial du Royaume-Uni pour l’Afrique de l’Ouest francophone. Après deux journées de rencontres entre gouvernements, entreprises, banques et agences de crédit-export, neuf accords ont été signés. Mais leur valeur se mesurera désormais à leur exécution.
Le UK–Francophone West and Central Africa Trade and Investment Forum (WCAF), consacré aux échanges et aux investissements entre le Royaume-Uni et l’Afrique francophone de l’Ouest et du Centre, était organisé par UK Export Finance (UKEF), en partenariat avec DMA Invest et le gouvernement guinéen. Cette 5e édition se tenait pour la première fois à Conakry.
Le Royaume-Uni a présenté un portefeuille de projets soutenus en Guinée, au Bénin et en Guinée-Bissau, sécurisé depuis les précédentes éditions du forum, d’une valeur contractuelle cumulée de 1,14 milliard de livres. Ces opérations concernent l’énergie, l’eau, l’éducation, les transports et les infrastructures publiques. Selon le gouvernement britannique, neuf projets situés en Guinée et au Bénin bénéficient ainsi de 1,1 milliard de livres de financements et de garanties accordés par UK Export Finance (UKEF). Ils devraient générer plus de 330 millions de livres de contrats pour des entreprises britanniques. Pour la seule Guinée, Londres a relevé son ambition d’investissement de 1,8 à 2,7 milliards de livres. Une formulation qui appelle toutefois une distinction : il s’agit d’un potentiel d’intervention annoncé, et non de fonds déjà décaissés.
Autre signal envoyé depuis Conakry : la Banque africaine de développement (BAD) et UK Export Finance ont conclu un accord-cadre stratégique destiné à rapprocher les capacités britanniques de financement des exportations des besoins africains. « Un projet annoncé n’est pas encore un projet financé. Un projet financé n’est pas encore un projet livré. Et un projet livré n’est pas encore un projet réussi tant qu’il ne produit pas les bénéfices économiques et sociaux attendus », a résumé Ismaël Nabé, ministre guinéen du Plan, de la Coopération internationale et du Développement.

Simandou au-delà du minerai
En Guinée, cette exigence de résultats se concentre autour de Simandou 2040 : les autorités veulent que les infrastructures liées au projet minier profitent à l’ensemble de l’économie. Intervenant lors du panel consacré aux infrastructures de transport et aux corridors régionaux, le ministre guinéen de l’Agriculture, Félix Lamah, a défendu une meilleure intégration des bassins agricoles aux infrastructures liées à Simandou : «La valeur ajoutée de l’ensemble des infrastructures réalisées dans le cadre du programme Simandou 2040 ne pourra véritablement être mesurée qu’à l’aune de leur capacité à désenclaver les zones de production et les zones industrielles », affirme-t-il. Le corridor transguinéen, avec son chemin de fer et ses connexions portuaires, doit ainsi devenir la colonne vertébrale de cette diversification.
Le ministre a plaidé pour une infrastructure ouverte aux bassins de production : « Le corridor ne devra pas uniquement servir au transport des minerais. Il devra également permettre d’acheminer nos productions agricoles vers les différents marchés. » La Guinée dispose, selon lui, de 13 millions d’hectares de terres arables, mais perd encore entre 25 % et 30 % de ses récoltes — jusqu’à 35 % dans certaines zones — faute de routes, de stockage, de chaîne du froid et de capacités de transformation.
« Nous avons prévu, à travers différents projets et programmes, de réaliser 7 000 kilomètres de pistes afin de désenclaver les grandes zones de production de Haute-Guinée, de Guinée forestière, de Moyenne-Guinée et de Basse-Guinée », précise Félix Lamah. Le gouvernement souhaite également créer des agropoles le long des corridors, y organiser les producteurs en coopératives et développer des infrastructures de conservation et de transformation.
L’enjeu est aussi financier. « Pour le riz, par exemple, nous importons environ un million de tonnes. C’est considérable. Selon les estimations présentées, cela représente entre 500 millions et un milliard de dollars qui sortent du pays », indique le ministre. L’objectif : mieux acheminer et transformer les productions locales afin de réduire les importations.


Structurer les grands projets
La concrétisation de ces ambitions dépend toutefois de projets suffisamment solides pour convaincre les financeurs. Lors des échanges suivis sur place par Forbes Afrique, Benjamin Levitre, responsable du développement commercial de l’entreprise Propav Infrastructures, a estimé que le principal défi n’était plus d’identifier les besoins, mais de les convertir en opérations réalisables. « Chez Propav, nous nous appuyons sur trois éléments essentiels avant de pouvoir lancer un projet : l’engagement de l’État, la dimension technique et la structuration du marché et du terrain », a-t-il expliqué. « Même avec un projet bancable, si tous les éléments ne sont pas réunis et coordonnés, il sera impossible de passer à l’exécution », a-t-il insisté.
Du côté des financeurs, Tim Reid, directeur général de UK Export Finance (UKEF), confirme que la difficulté ne se résume pas au manque de garanties. « Le défi récurrent consiste à transformer de fortes priorités de développement en projets bancables et réalisables. Cela exige une préparation technique solide, des structures de financement viables, une répartition adaptée des risques et une capacité d’exécution crédible », explique-t-il dans ses réponses à Forbes Afrique. « Les garanties peuvent permettre de traiter certains risques, mais elles ne peuvent pas remplacer des fondamentaux solides. » UKEF prévoit désormais d’évaluer la maturité des projets présentés au Forum afin d’identifier ceux qui pourront entrer dans une procédure formelle d’examen, puis atteindre leur clôture financière.
Mamoudou Bocoum, vice-président chargé des partenariats et de la croissance stratégique sur les marchés émergents chez CPCS, cabinet international de conseil spécialisé dans les infrastructures de transport et d’énergie, a détaillé les difficultés qui empêchent certains corridors — ces réseaux reliant routes, voies ferrées, ports et zones de production — de se concrétiser. « Lorsqu’un projet ne dispose pas d’un porteur clairement identifié ou d’un véritable champion, personne ne sait à qui s’adresser », a-t-il observé. À cela s’ajoutent parfois une demande insuffisante, un modèle économique mal défini, ou des infrastructures mal coordonnées. « Sans demande réelle, il sera difficile de faire avancer le projet », a-t-il prévenu.
La logistique constitue un autre facteur de retard. Pour Audrey Caulliez-Louis, cheffe de projet chez Rainbo Supplies, entreprise britannique spécialisée dans les achats internationaux et la gestion des chaînes d’approvisionnement : « Pour éviter les retards, il faut définir très clairement les besoins dès le départ et disposer d’une bonne visibilité sur les stocks ainsi que sur les fournisseurs disponibles ».
La livraison d’une route ou d’une voie ferrée ne constitue d’ailleurs qu’une première étape. Vincent Colleu, directeur de la division Construction et Infrastructure de Neemba Group, a insisté sur l’entretien, le service après-vente et la formation des opérateurs. Son groupe affirme avoir formé plus de 800 personnes dans son réseau ouest-africain et prévoit, avec ses partenaires, de former 500 jeunes en Guinée.
Le financement local reste également insuffisant. « Nous avons mobilisé plus de 100 millions de dollars, ou leur équivalent, sur ce type de projets », a indiqué Thierno Sadou Diallo, responsable du marché des capitaux chez Ecobank Guinée. Mais les investisseurs disposent encore de peu de possibilités pour revendre leurs obligations avant leur échéance, ce qui freine le développement de ce marché. « Le secteur financier local ne peut pas absorber à lui seul l’ensemble des besoins liés aux projets en préparation », a-t-il reconnu, appelant les institutions de financement du développement à apporter davantage de garanties.
La « Deal Room », test grandeur nature
En marge des panels, les sessions Deal Rooms ont tenté de rapprocher des entreprises de taille plus modeste des financeurs adaptés. Interrogée par Forbes Afrique, Tania Eyanga, fondatrice et directrice générale de CAMPEA (Central Africa Markets Venture Capital & Private Equity Association), y voit « l’un des apports les plus concrets du forum ». « Les entreprises locales et celles venues de l’ensemble de l’Afrique centrale et de l’Afrique de l’Ouest ont pu rechercher des solutions concrètes et tangibles à leurs besoins de financement », explique-t-elle. Outre d’éventuelles promesses d’investissement, les structures participantes peuvent repartir avec « des conseils leur permettant d’améliorer leur approche, leur présentation ou les éléments de leur dossier » et ainsi devenir de meilleures candidates au financement. La dirigeante rappelle toutefois que la perception du risque continue de ralentir le déploiement des capitaux en Afrique centrale. « Lorsqu’un pays dispose d’une monnaie stable, les investisseurs ont davantage confiance et peuvent revoir à la baisse leurs critères de risque », souligne-t-elle, appelant également à sécuriser les conditions de rapatriement des fonds et la fiscalité applicable aux investissements.
Mais participer à une Deal Room ne garantit pas l’obtention d’un financement. Théophile Moulin, responsable pays pour la Guinée, le Bénin et le Togo au sein d’ARIA (Africa Resilience Investment Accelerator), programme de British International Investment récompensé par le « People Award » lors de cette 5e édition du WCAF, identifie un premier obstacle : « Il faut trouver le bon investisseur pour le bon projet. Il n’y a rien de pire que d’entamer un processus avec un investisseur qui n’est pas adapté, puis de voir son dossier écarté parce qu’il ne correspond pas à son appétit. » La préparation des entreprises reste tout aussi déterminante. « Cela suppose de disposer d’une organisation financière adéquate et d’études de faisabilité permettant de démontrer la bancabilité du projet », ajoute-t-il.
Nabara Café illustre le chemin qui sépare encore une jeune entreprise d’un financement effectif. Créée il y a deux ans autour du café Ziama produit à Macenta, en Guinée forestière, l’entreprise dispose d’une petite unité de transformation et cherche à changer d’échelle. « La prochaine étape consiste à disposer d’une unité industrielle plus performante. Nous avons rencontré des investisseurs prêts à nous accompagner », affirme son cofondateur Mohamed Souaré.
Aucun financement n’est toutefois encore acté. Le projet a notamment été examiné pendant une Deal Room par Théophile Moulin. Avant toute recherche de financement, plusieurs questions restent, selon lui, à trancher : « Faut-il davantage insister sur l’impact ou sur la rentabilité financière ? Manque-t-il des documents sur les plans juridique ou financier ? La gouvernance doit-elle être renforcée ? » Autant de points à clarifier avant de présenter le projet à un investisseur adapté.


Le défi du contenu local
Le forum a également posé la question de la place accordée aux entreprises locales dans les grands projets. Dans un entretien accordé à Forbes Afrique, Amadou Kaba, Président du conseil d’administration (PCA) de GPC Groupe, dresse le constat : « Les entreprises guinéennes occupent une place croissante dans les secteurs minier et des infrastructures, mais leur participation aux grands projets peut encore être renforcée. » Autour de Simandou, l’objectif est clair : « Leur permettre d’aller au-delà de la sous-traitance pour accéder à des marchés plus importants et intégrer durablement la chaîne de valeur. » Pour y parvenir, ajoute-t-il, « cela suppose de poursuivre nos investissements dans les équipements et les technologies, de développer les compétences de nos collaborateurs et d’accéder à des financements adaptés aux volumes et aux cycles des grands contrats ».
Encore faut-il que les contacts noués pendant le forum débouchent sur des partenariats durables. Dans ses réponses à Forbes Afrique, Mireille D’Oliveira-Richards, fondatrice de Benin Connect, résume le défi : « Passer du réseautage à un engagement concret, puis à la réalisation des projets. » Pour elle, « le succès d’un forum ne devrait pas se mesurer au nombre de participants ou de cartes de visite échangées, mais plutôt à la qualité des relations établies, à la réalité des engagements pris et, à terme, aux contrats signés, aux investissements mobilisés et aux projets effectivement réalisés. »

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