Banquier de formation, fin connaisseur des réalités africaines, Nicolas Pyrgos, directeur d’Émeraude Suisse Capital, accompagne depuis des décennies des entrepreneurs et grandes fortunes du continent dans la structuration et la sécurisation de leur patrimoine à l’international. Dans cet entretien, il livre un regard sans faux-semblants sur la gestion de fortune africaine, entre contraintes monétaires, enjeux de confiance et nouvelles dynamiques générationnelles.
Propos Recueillis Par Christian Missia Dio
Forbes Afrique : Votre métier diffère sensiblement du private banking classique. Comment le définiriez-vous ?
Nicolas Pyrgos : Le métier que nous exerçons est très particulier. Nous sommes davantage dans du people to people que dans du B2B. Gérer l’argent de personnes fortunées, c’est vraiment quelque chose de spécifique. Quoi qu’il en soit, nous sommes soumis au secret – le secret bancaire et ce que l’on appelle le secret de fonction.
Pouvez-vous expliquer le modèle du gérant indépendant ou du multifamily office ?
N. P. : Pour vous expliquer en deux mots : en Suisse, le modèle que nous pratiquons est extrêmement courant et existe depuis très longtemps. On appelle cela un « gérant indépendant » ou un « multifamily office ». Lorsque vous êtes client d’une banque, celle-ci agit d’abord comme le coffre-fort de votre compte. La deuxième fonction consiste à vous conseiller et à vous orienter. Il existe une autre possibilité : utiliser la banque uniquement comme dépositaire et externaliser le conseil à une société tierce comme la nôtre. C’est notre rôle : fournir les conseils, l’exécution et la gestion de fortune. Nous sommes partenaires d’une quinzaine de banques, principalement en Suisse. Nos clients nous confient soit un mandat discrétionnaire, soit un mandat de conseil.
En quoi ce modèle se distingue-t-il du private banking traditionnel ?
N. P. : Ce modèle connaît un énorme succès. En Suisse, 20 % des avoirs privés déposés dans les banques sont gérés par des structures comme la nôtre. Il existe environ 1 500 sociétés de ce type. L’avantage est une proximité beaucoup plus forte et un service réellement sur mesure. Nous gérons 150 clients. Un banquier d’une grande banque internationale, seul, en gère 300. Nous suivons les portefeuilles presque quotidiennement et chaque portefeuille est différent. Il n’y a aucun conflit d’intérêts : c’est le client qui nous rémunère, pas la banque. Nous ne répondons qu’à la satisfaction du client, à la qualité du service et à la performance.
Ce modèle reste-t-il difficile à appréhender pour une partie de la clientèle africaine ?
N. P. : Beaucoup de clients très fortunés en Afrique me disent : « Pourquoi aurais-je besoin de vous entre moi et la banque?» Ce modèle est pourtant extrêmement reconnu en Suisse. Les clients aisés du Maghreb ou d’Égypte le préfèrent largement. En Afrique subsaharienne, on reste plus attaché à la grande banque réputée, au Blue Chip qui rassure. Le contrôle des changes complique évidemment la circulation des capitaux. Mais dans les faits, beaucoup d’hommes d’affaires opérant à l’international sont contraints d’utiliser des banques hors d’Afrique pour leurs transactions en dollars ou en euros.
Depuis dix ans, comment ont évolué les attentes des grandes fortunes africaines ?
N. P. : Compte tenu de l’instabilité politique et de l’impossibilité d’investir localement dans des monnaies fortes, l’attrait d’avoir un compte à l’extérieur est extrêmement important, à la fois pour la sécurité des avoirs et pour disposer d’une réserve mobilisable rapidement. Ce qui a changé, c’est la sophistication. Les personnes fortunées voyagent davantage, sont plus exposées aux réalités internationales et prennent conscience qu’il ne suffit plus de laisser dormir de l’argent. Elles cherchent des placements plus élaborés. Au départ, beaucoup avaient un besoin basique : gérer leur risque de change. Puis certaines ont commencé à accepter davantage de risques. Les nouvelles générations, mieux formées et plus mobiles, sont nettement plus ouvertes que leurs parents.
La montée de la « finance hybride » est-elle perceptible chez vos clients africains ?
N. P. : Plus on est riche, plus on est ouvert à de nouveaux investissements ou à de nouvelles dépenses. Le yacht ou le jet privé suivent une logique assez naturelle. Pour ce qui est de la consommation de luxe ou d’objets d’art, le cheminement est exactement le même. Plus la fortune croît, plus la propension à consommer des biens exclusifs augmente. Cela s’observe aujourd’hui davantage chez la clientèle africaine, qui considère désormais ses investissements de manière beaucoup plus globale.

Observez-vous des différences entre fortunes héritées et fortunes entrepreneuriales ?
N. P. : Aujourd’hui, il est quasiment impossible d’ouvrir un compte à quelqu’un dont la fortune provient de la politique. Mais, de manière générale, l’héritier cherchera davantage à préserver, tandis que l’entrepreneur sera plus enclin à prendre des risques. Il porte en lui une logique de construction, parfois d’audace, qui se reflète dans sa manière de gérer son patrimoine.
Quels sont aujourd’hui les marchés africains les plus dynamiques en matière de fortune privée ?
N. P. : L’indicateur clé reste l’émergence d’une classe moyenne aisée. Les principaux marchés sont l’Afrique du Sud, le Nigéria, le Maroc, le Kenya et l’Égypte. Mais des pays moins visibles comme la République démocratique du Congo (RDC) ou le Cameroun présentent aussi un potentiel réel. Dès qu’un entrepreneur atteint un certain niveau de patrimoine, l’intérêt pour la gestion internationale apparaît.
Quelles spécificités culturelles et économiques faut-il intégrer pour conseiller efficacement les grandes fortunes africaines ?
N. P. : Disposer d’un compte à l’extérieur constitue une sécurité. Mais c’est avant tout un métier de confiance et de compréhension du terrain. La principale richesse d’un entrepreneur africain, c’est son activité locale. Il ne faut pas lui proposer des placements « africains » par automatisme. Il cherchera avant tout à diversifier et à faire autre chose que ce qu’il connaît déjà.
Comment les grandes fortunes africaines arbitrent-elles entre investissement structurant et consommation de luxe ?
N. P. : On commence par prospérer dans les affaires, on réinvestit dans ces affaires-là. Puis, lorsque la situation devient réellement confortable et que l’on dispose d’un surplus significatif, on décide d’en consacrer une partie à la gestion de patrimoine. Et lorsque ce surplus devient vraiment conséquent, on s’ouvre naturellement à la consommation de luxe. C’est un cheminement assez logique. Il est évidemment beaucoup plus simple de consommer à l’international – de l’art, du luxe, des yachts, des avions ou encore de l’immobilier haut de gamme – lorsque l’on a structuré sa richesse à l’extérieur et que l’on dispose d’un compte bancaire solide avec des investissements importants. Ce n’est qu’à ce moment-là que ce type de consommation devient possible, et c’est très naturellement que cela se produit. C’est la suite logique d’un patrimoine arrivé à maturité.
Les banques européennes restent-elles frileuses vis-à-vis de la clientèle africaine ?
N. P. : Oui, pleinement. La pression réglementaire a poussé beaucoup de banques à réduire drastiquement les pays qu’elles couvrent. Beaucoup ont fait le choix de ne travailler que sur un nombre très limité de juridictions dans le monde, excluant de fait de nombreux pays africains. Heureusement, des structures comme la nôtre parviennent encore à travailler au cas par cas avec des partenaires bancaires disposant d’une réelle expertise africaine.
Quelles places financières privilégient aujourd’hui vos clients africains ?
N. P. : La Suisse reste largement en tête, suivie de Londres, puis Bruxelles ou Paris. Genève et Zurich demeurent des places centrales de la gestion de fortune.
À l’horizon 2030, quelle tendance majeure anticipez-vous ?
N. P. : La montée en puissance de la classe moyenne aisée est la tendance la plus déterminante. Elle va créer un réservoir considérable de nouveaux clients pour la gestion de patrimoine à l’international, bien au-delà du cercle restreint des très grandes fortunes.
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