Leader de la finance durable, Philippe Zaouati est le PDG de la société Mirova, active en Afrique notamment par le biais de Gigaton, fonds de dette à financement mixte (« blended finance ») et investisseur à impact de premier plan. Son ambition : résoudre les problèmes d’accès à l’énergie et ceux liés au changement climatique dans les marchés frontières, en fournissant des financements pour les énergies propres. Entretien.
Propos recueillis par Élodie Vermeil
Forbes Afrique : Filiale de Natixis Investment Managers, Mirova est aujourd’hui l’un des acteurs financiers les plus engagés dans le financement d’une économie durable. Pourriez-vous revenir sur la genèse de votre structure et nous préciser en quoi elle se différencie des autres sociétés de gestion ?
Philippe Zaouati : Mirova est une société que nous avons créée en 2012, avec d’une part l’objectif de financer des solutions de développement durable, et d’autre part avec la ferme conviction que les investissements devaient servir l’intérêt général et donc apporter du financement à des projets ou des entreprises, tout en prenant en compte de façon forte les enjeux environnementaux et sociaux. Nous étions persuadés qu’il était possible de montrer une nouvelle voie pour une finance plus responsable et durable à l’intérieur d’une économie qui recherche l’efficacité et le profit. Nous avions la conviction qu’il était possible de combiner performance économique, performance financière et atteinte d’objectifs d’impact environnemental et social. Pour y parvenir, nous avons misé sur la capacité d’innovation de la finance en explorant toutes sortes d’outils financiers offerts par le marché, en ajoutant de nouvelles expertises, et en montrant qu’il était possible de procéder différemment. Nous avons commencé par la gestion de portefeuilles d’actions, puis sommes passés au marché obligataire, devenant l’un des pionniers du marché des obligations vertes, sur lequel nous sommes toujours actifs. Nous nous sommes ensuite tournés vers le marché des infrastructures : Mirova est aujourd’hui l’un des plus gros acteurs de l’investissement en infrastructures de transition énergétique. Nous accompagnons et développons des projets en énergies renouvelables (EnR), mais aussi dans la mobilité électrique, les nouveaux carburants, l’hydrogène, ou encore le stockage. Nous avons également intégré d’autres outils comme le private equity, qui permet de rentrer au capital d’entreprises innovantes apportant des solutions aux enjeux environnementaux et sociaux. Enfin, nous nous sommes aussi intéressés à un autre sujet extrêmement important : la transition de l’usage des sols et la transition alimentaire. Depuis maintenant une dizaine d’années, nous investissons dans la restauration de terres dégradées, dans des projets d’agroécologie, de régénération des forêts et des océans, mais aussi dans des projets de conservation d’écosystèmes. Là encore, nous avons innové en essayant d’utiliser de nouveaux outils comme les crédits carbone ou, demain, les crédits biodiversité. Aujourd’hui, ce sont environ 30 milliards d’euros qui sont investis dans l’ensemble de ces secteurs et activités.
« En Afrique, tout l’enjeu consiste à permettre aux populations de bénéficier d’infrastructures correctes pour pouvoir vivre et se développer, tout en faisant en sorte que celles-ci soient extrêmement soutenables »

Parmi vos différents fonds, un en particulier est dévolu aux pays émergents : Mirova Gigaton. Pourriez-vous nous préciser la feuille de route de ce fonds ?
P. Z. : Nous sommes convaincus qu’aujourd’hui, un investisseur ne peut se dire responsable s’il ne s’intéresse pas aux pays émergents et notamment aux pays d’Afrique. C’est là que les besoins d’investissements sont les plus importants, particulièrement en matière d’infrastructures. C’est aussi là que les enjeux climat et biodiversité vont se jouer : si on y construit les infrastructures comme on l’a fait en Europe, on aura perdu la bataille. Tout l’enjeu consiste à permettre aux populations de bénéficier d’infrastructures correctes pour pouvoir vivre et se développer, tout en faisant en sorte que celles-ci soient extrêmement soutenables. En Afrique, le montant total de l’investissement en énergie représente environ 2 à 3 % de l’investissement énergétique dans le monde – pour une population qui équivaut à près de 20 % de
la population mondiale – et 600 millions d’Africains sont toujours privés d’électricité. La réalité est que malgré les initiatives existantes – dont certaines, comme SunFunder1, ont permis à des millions d’Africains d’accéder à l’énergie et l’électricité dans les zones isolées –, la population ayant crû de façon significative, il y a aujourd’hui autant de personnes qui n’ont pas l’électricité en Afrique qu’il y a dix ans. On se retrouve donc face à un besoin d’investissement massif. Or malheureusement, force est de constater que les grands pourvoyeurs d’argent, notamment ceux du Nord, restent pour ainsi dire assis à côté du champ de bataille et continuent de se montrer extrêmement frileux, pour ne pas dire réticents. Tout comme nous travaillons à convaincre des investisseurs sur les besoins de financement pour soutenir des projets d’agriculture durable, des forêts et de l’usage des terres dans les pays émergents depuis plusieurs années maintenant, nous avons décidé de faire l’acquisition de SunFunder pour adresser les enjeux de la transition énergétique dans ces mêmes pays. Notre objectif, désormais, consiste à passer à l’échelle, et c’est le sens du fonds Gigaton : là où SunFunder avait géré 100 millions d’euros en près de dix ans d’existence, nous avons aujourd’hui un fonds qui a levé près de 300 millions en un an ; somme que nous allons investir principalement en Afrique – à 80-85 % – dans les années qui viennent, même si nous développons notre activité en Asie, avec une équipe dédiée basée à Singapour.

Mirova Gigaton est un fonds de « blended finance », qui fait appel à des capitaux publics (Agence américaine de financement pour le développement international ; Banque européenne d’investissement…) et privés, via un certain nombre de fondations comme la Fondation Visa, la Fondation Shell, et quelques autres. Nous allons poursuivre la levée de fonds en 2024, et espérons atteindre entre 350 et 400 millions d’euros d’ici la fin de l’année. Cela servira à financer essentiellement des entreprises qui développent des projets d’énergie solaire, en nous concentrant sur trois axes. Tout d’abord, l’accès à l’énergie pour les personnes qui en sont le plus éloignées, à travers les Solar Home Systems, les kits solaires. Ce sont certainement les projets les plus difficiles à mettre en œuvre aujourd’hui, notamment en raison de la situation économique. La hausse des taux d’intérêt accroît la difficulté de rendre ces opérations rentables. C’est néanmoins un axe de développement fondamental, car c’est celui qui génère le plus fort impact social. Notre second axe, celui qui se développe le plus et où les besoins économiques sont les plus forts, c’est tout le domaine C&I (commercial et industriel) et les télécoms : installation de panneaux solaires sur des toits de hangars, d’usines, financement de l’électrification des infrastructures télécom. Ce sont des projets moins risqués, mais avec un impact social moins fort… Enfin, troisième axe : l’innovation et les nouveaux marchés en développement. C’est le cas notamment de ce qui a trait à la mobilité (électrification de la mobilité, nouveaux véhicules électriques, batteries, etc.). Un marché qui a déjà décollé en Asie et que nous espérons pouvoir contribuer à développer rapidement en Afrique. Parmi les autres secteurs intéressants, on trouve également le recours à l’énergie solaire pour améliorer la productivité et l’organisation de l’agriculture.
Que représente globalement le continent africain dans le montant total des investissements réalisés ?
P. Z. : Entre les parties agriculture et énergie, les pays émergents représentent aujourd’hui un peu moins d’un milliard d’euros, donc encore une faible part des 30 milliards d’euros que nous gérons. Mais si l’on rapporte cette proportion à l’industrie globale, notre action est extrêmement significative, et nous souhaitons contribuer encore davantage à l’accélération du fléchage vers cette zone qui a été trop longtemps délaissée par la finance mondiale. Un vrai passage à l’échelle des financements doit s’opérer urgemment vers les pays émergents.

Le déficit de financement durable est régulièrement évoqué sur le continent africain pour justifier le retard de celui-ci en la matière. Partagez-vous ce constat ? Plus largement, quels sont, selon vous, les principaux freins au déploiement de la finance durable en Afrique ?
P. Z. : Le problème en Afrique n’est pas tellement le déficit de financement durable, mais bien le déficit de financement tout court, lié à une appréhension du risque extrêmement élevée et donc une grande réticence des investisseurs. La perception du risque en Afrique est multiforme et englobe, selon les pays, risques politiques, juridiques, financiers, économiques… Sans compter que la situation économique qui prévaut depuis deux ans n’a pas arrangé les choses. Dans les pays développés, quand on a une hausse des taux d’intérêt de 4-5 % et une inflation qui augmente comme ces dernières années, on a l’impression de vivre une mini-crise économique. Les répercussions de ce type de conjoncture dans les pays émergents sont beaucoup plus graves, car cela rend les refinancements d’entreprises très difficiles. Cette fragilité aux chocs extérieurs traduit un manque de robustesse des économies qui n’incite pas aux investissements. Ensuite, il y a les problèmes de gouvernance que l’on connaît. Et puis les conditions de financement : c’est peut-être plus simple de faire financer de grands projets d’infrastructures par de grandes banques chinoises que de créer un marché et de le rendre fluide pour permettre aux capitaux privés du Nord de venir. Certains choix, tendant vers la facilité, vont peut-être à l’encontre d’une robustesse à plus long terme de l’économie.
Le problème en Afrique n’est pas tellement le déficit de financement durable, mais bien le déficit de financement tout court.
Au cours des prochaines années, quels seront les principaux axes de croissance et de développement de Mirova en Afrique ?
P. Z. : Nous avons maintenant une équipe à Nairobi qui est bien installée et nous allons nous appuyer sur cette implantation pour développer l’ensemble de nos activités sur l’Afrique. Je pense qu’il y a un potentiel très important sur les crédits carbone, car il y a une forte demande et de grosses entreprises qui ont des besoins d’investissement importants ; même si c’est un marché très compliqué, qui a beaucoup souffert de son manque de transparence et a donc suscité de nombreuses controverses. Malgré cela, nous pensons qu’il y a vraiment de la place pour des investissements de qualité dans ce domaine-là. Nous avons commencé à nous y intéresser il y a quelques années et comptons accélérer le process.
MIROVA EN DATES CLÉS :
Date de création : 2012
Encours sous gestion (au 31/12/2023) : 29,7 milliards d’euros
Trajectoire climatique des portefeuilles, telle que définie dans les accords de Paris de 2015 : < 2 °C
Nombre de collaborateurs au 31/12/2023 : 231
Expertises : 7 (actions, obligations, private equity, infrastructures de transition énergétique, capital naturel, solidaire)
Fonds de dotation : 1 (Mirova Foundation)
1. Une société de financement spécialisée dans l’innovation et l’augmentation des investissements dans les énergies propres et le climat sur les marchés émergents, rachetée il y a deux ans par Mirova et à l’origine du fonds Mirova Gigaton.









