Accueil À la Une Sardoine Mia : « Nous devons introduire l’art dans le quotidien de chacun » 

Sardoine Mia : « Nous devons introduire l’art dans le quotidien de chacun » 

Artiste peintre autodidacte née en 1998 au Congo Brazzaville et résidant en France, Sardoine Mia figure parmi les artistes sélectionnés pour l’exposition Harmonies, itinérances de femmes africaines, organisée à l’Orangerie du Sénat à Paris du 19 au 30 juin. Elle revient pour Forbes Afrique sur la construction d’une carrière internationale depuis le Congo, les réalités économiques du métier d’artiste et sa vision de l’avenir du marché de l’art africain.

Propos recueillis par Olivia Yéré Daubrey


Forbes Afrique : Vous êtes aujourd’hui exposée à l’Orangerie du Sénat à Paris, aux côtés d’autres artistes d’Afrique centrale. Que représente cette exposition dans votre parcours ?

Sardoine Mia : Par son cadre d’exception et sa volonté de célébrer l’art africain au cœur des Jardins du Luxembourg, l’exposition Harmonies : Itinérances de femmes africaines, initiée par le Sénat et le fonds de dotation Opéra Art Collection, est un rendez-vous unique en son genre. Le fait d’y participer et que mon œuvre ait été choisie pour l’affiche de l’événement est à la fois un honneur et une reconnaissance précieuse, marquant un tournant décisif dans ma carrière.


Votre travail est souvent nourri par votre expérience du Congo et votre réflexion sur la liberté, la société et les imaginaires collectifs. Quels sont actuellement les thèmes qui vous habitent le plus en tant qu’artiste ?

S. M. : Je n’ai pas de thématique de prédilection, mon travail est une résonance de mon environnement et de mes trajectoires personnelles. Il peut être nourri par une rencontre, un son, une image, ou même un simple ressenti à fleur de peau… Ma démarche, c’est de traduire en peinture tout ce que je ne sais pas dire avec des mots. De graver ces pensées fugaces et ces instants de rêverie pour leur donner corps à travers les pigments et la matière.

« En ce qui me concerne, mon rôle ne se limite pas à peindre, il me faut aussi être tour à tour mon propre agent, comptable ou community manager »


À quels niveaux de prix vos œuvres se négocient-elles aujourd’hui ?

S. M. : La côte est de 3000 euros pour une taille 15 (65 cm X 50 cm).

©Sardoine Mia

Vous avez reçu le Prince Claus Seed Award et intégré la collection nationale congolaise. Quel moment a constitué, jusqu’à présent, le véritable tournant de votre carrière ?

S. M. : Chaque étape a été marquante, cependant le Prince Claus Seed Award a une importance toute particulière pour moi. Il est arrivé à un moment de grand doute et de remise en question. Cette reconnaissance a été un immense message d’encouragement, le signal qu’il fallait absolument persévérer et faire confiance à ma peinture.

« Je dis souvent que j’aime l’art, mais pas la vie d’artiste »


Vous avez exposé au Congo, en France, en Suisse, en Belgique, en Allemagne, en Autriche ou encore au Sénégal. Comment construit-on concrètement une carrière artistique internationale lorsque l’on part de Brazzaville ?

S. M. : Avec beaucoup de travail. On ne l’imagine pas toujours, mais le quotidien d’un artiste demande une grande polyvalence. En ce qui me concerne, mon rôle ne se limite pas à peindre, il me faut aussi être tour à tour mon propre agent, comptable ou community manager.

Une fois les œuvres créées, la clé est de savoir les vendre. Heureusement, le digital ouvre aujourd’hui les portes pour dénicher des opportunités et des appels à projets à l’international. Ce cheminement est aussi le fruit de belles rencontres. Alors que j’étais une artiste en herbe, j’ai pu compter sur le soutien de structures culturelles de premier plan telles que la Galerie Art Brazza, la fondation Prince Claus ou le programme de résidence Gästeatelier Krone. Cet accompagnement crucial a posé les jalons de mon parcours, me permettant de structurer mon activité de manière pérenne.

©Sardoine Mia

De nombreux artistes expliquent que le plus difficile n’est pas de créer, mais de vivre de leur art. Comment avez-vous construit votre modèle économique au fil des années ?           

S. M. : Je dis souvent que j’aime l’art, mais pas la vie d’artiste. Factuellement, la précarité touche une grande partie du milieu culturel. De mon côté, j’ai fait le choix de conserver une activité professionnelle régulière en parallèle de ma carrière artistique.

Même si mes œuvres se vendent, le calendrier des expositions et le caractère aléatoire des ventes entraînent inévitablement des fluctuations de revenus d’un mois à l’autre. Face à des charges fixes, cette incertitude financière est difficile à gérer. J’ai donc choisi la sérénité et la stabilité en sécurisant mes revenus. Cela me permet de peindre librement, à l’abri de la pression financière, et de construire ma trajectoire artistique à mon rythme.

« Nous devons introduire l’art dans le quotidien de chacun afin de susciter le désir et de donner l’envie d’acquérir des œuvres »


Qui sont aujourd’hui les principaux collectionneurs de vos œuvres ? Sont-ils majoritairement africains, européens ou issus d’autres régions du monde ?      

S. M. : Mes collectionneurs sont majoritairement européens, que la vente ait été conclue en Afrique ou en Europe. À mon sens, le marché de l’art africain reste encore à développer localement. Il ne s’agit pas de cibler uniquement les populations les plus aisées ; c’est aussi à nous, artistes et acteurs culturels, de vulgariser nos pratiques. Nous devons introduire l’art dans le quotidien de chacun afin de susciter le désir et de donner l’envie d’acquérir des œuvres.

©Sardoine Mia

Justement, l’art africain connaît depuis plusieurs années une visibilité croissante. Selon vous, sommes-nous face à une tendance passagère ou à une transformation durable du marché ?       

S. M. : Je pense que nous assistons à une évolution profonde et durable du marché. La visibilité croissante de l’art africain dépasse le simple phénomène spéculatif, elle s’appuie désormais sur l’émergence de véritables structures, la multiplication d’événements d’envergure et la naissance de nouveaux acteurs culturels. C’est un écosystème en pleine consolidation qui, je l’espère, continuera de croître et de se développer de manière pérenne.


Vous rassemblez aujourd’hui près de 39 000 abonnés sur les réseaux sociaux. Dans quelle mesure Instagram et les plateformes numériques ont-elles changé la manière dont les artistes africains se font connaître et commercialisent leurs œuvres ?

S. M. : La communication et la visibilité en ligne sont des outils précieux au quotidien. Les réseaux sociaux permettent non seulement de partager l’évolution d’un portfolio et un processus créatif, mais ils fonctionnent aussi comme un canal de vente directe. C’est une opportunité de créer une relation de confiance directe, d’artiste à acheteur, tout en rendant l’acquisition d’une œuvre plus accessible.

©Sardoine Mia

Où aimeriez-vous voir votre travail et votre carrière dans les cinq à dix prochaines années ?

S. M. : Loin, toujours plus loin. Il existe tant de lieux d’exposition prestigieux à travers le monde qu’il m’est impossible de n’en choisir qu’un. À terme, mon souhait le plus cher est de pouvoir vivre pleinement de mon art, tout en préservant intact le plaisir que j’éprouve à créer.

Artiste autodidacte, Sardoine Mia est lauréate du Prince Claus Seed Award 2021, distinction néerlandaise récompensant de jeunes talents émergents. Elle figure parmi les artistes sélectionnés pour l’exposition Harmonies, itinérances de femmes africaines, organisée à l’Orangerie du Sénat à Paris du 19 au 30 juin 2026. Son œuvre Héritière du monde a d’ailleurs été choisie pour illustrer l’affiche de l’événement.



Article précédentLa Côte d’Ivoire devient le pays à la dette la plus sûre d’Afrique subsaharienne
Article suivantAlvin Junior Mak (JMAKxPARIS) : « Nous avons gagné une visibilité internationale que nous n’avions jamais connue auparavant »