Face à l’explosion des déchets électroniques et à la demande croissante d’équipements numériques abordables, Kadia Faye et Maguelone Biau ont créé SIKILI, une start-up spécialisée dans le reconditionnement de smartphones, tablettes et ordinateurs. Présente au Sénégal et en Côte d’Ivoire, elle s’inscrit dans un modèle d’économie circulaire alliant lutte contre les déchets, inclusion numérique et facilités de paiement. Décryptage avec Maguelone Biau, CEO de SIKILI.
Propos recueillis par Marie-France Réveillard
Pourquoi avoir choisi de développer une activité de reconditionnement d’appareils électroniques en Afrique de l’Ouest ?
Maguelone BIAU : L’entreprise a vu le jour en 2024, à Dakar où réside Kadia Faye, la cofondatrice, et je suis basée à Abidjan, où nous développons nos activités. Les déchets représentent un véritable fléau en Afrique de l’Ouest. Ils véhiculent des maladies et polluent notre environnement. Parallèlement, la question du recyclage est au cœur de notre économie sur un continent jeune et hyperconnecté. Selon l’Autorité de régulation des télécommunications/TIC (ARTCI), le taux de pénétration de la téléphonie mobile en Côte d’Ivoire s’élève à 181 %. Il n’est pas rare de croiser un Ivoirien muni de deux ou trois téléphones dans ses poches. En observant l’essor du reconditionnement dans le monde, on a décidé de prendre le train du recyclage en marche et de le conduire jusqu’à l’Ouest de l’Afrique. Kadia Faye a travaillé pendant plusieurs années chez Samsung et je venais de l’environnement start-up (Jumia, Glovo). En mutualisant nos savoir-faire, nous avons réussi à convaincre des investisseurs comme Janngo Capital, Techstars, Beenok, mais aussi des Business Angels, et Digital Africa, d’investir environ 500 000 euros dans notre projet, en 2023. Nous préparons notre seconde levée de fonds à hauteur de 1 million d’euros.
Quelle est la valeur ajoutée de SIKILI sur un marché déjà très dynamique ?
M. B. : C’est un projet d’économie circulaire qui génère de la valeur, permet de lutter contre les déchets et de répondre à un besoin devenu « essentiel » dans nos économies modernes : celui de la connectivité. Nous connaissons nos marchés et nous ne sommes pas sans ignorer qu’acheter comptant un téléphone portable de 500 euros ou 800 euros est généralement prohibitif. Après reconditionnement, nous sommes en mesure de commercialiser des appareils à des prix compétitifs, de 300 euros à 500 euros en moyenne, payables en plusieurs échéances et garantis un an. Par ailleurs, nous assurons la traçabilité de nos appareils pour se prémunir du recel et des contrefaçons.

Comment procédez-vous pour reconditionner les appareils dysfonctionnels ?
M. B. : Nous disposons de nos propres ateliers. C’est un choix stratégique pour conserver un contact humain avec notre clientèle, qui doit pouvoir nous trouver en cas de panne, et faire réparer son téléphone ou son ordinateur rapidement. Reconditionner un téléphone portable prend peu de place et nous n’avons pas besoin pour l’instant d’un immense site de reconditionnement. Nous fonctionnons dans de petits ateliers. Un technicien très expérimenté peut réparer autour de 300 téléphones portables par mois. Nous avons vendu notre premier téléphone reconditionné en octobre 2024 et nous avons élargi notre offre aux tablettes puis aux ordinateurs. Pour l’instant, nous travaillons uniquement sur les marques Samsung, iPhone et Apple, la valeur résiduelle des produits chinois par exemple – qui sont également très populaires en Afrique –, n’étant pas suffisante après réparation.
Quelle est votre stratégie globale de distribution ?
M. B. : Nous avons opté pour une approche multicanale. Contrairement aux pratiques européennes ou américaines, nous ne sommes pas uniquement présents sur les plateformes. Nous vendons aussi dans différents points de vente physiques. Nous avons lancé nos opérations à partir du Sénégal et la Côte d’Ivoire qui sont des marchés matures et dynamiques. Ce sont des destinations attractives aux yeux des investisseurs, des écosystèmes très différents et nous voulons y renforcer notre présence. Actuellement, les consommateurs sénégalais favorisent la réparation plutôt que l’achat d’un smartphone et recherchent des facilités de paiement. A contrario, les consommateurs ivoiriens sont en quête du dernier iPhone.

Quelles garanties exigez-vous en matière de remboursement du prêt ?
M. B. : Nous demandons le justificatif d’un contrat à durée déterminé ou indéterminé, par exemple. Nous travaillons actuellement sur différentes options et notamment avec les services RH des entreprises auxquels nous proposons des remboursements mensualisés jusqu’à un an. Nous adaptons notre offre selon les profils. Par exemple, les chauffeurs Yango, qui ont besoin d’un téléphone de qualité dans le cadre de leur emploi, peuvent bénéficier d’un paiement quotidien de 3 000 francs CFA [environ 4,50 euros, NDLR]. Des investisseurs sont prêts à soutenir notre dette, ce qui est de bon augure. Le paiement échelonné – « Buy Now, Pay Later » – fonctionne très bien en Afrique de l’Est. Il nous est apparu adapté au marché d’Afrique de l’Ouest, car le potentiel de clients capables d’acheter cash un Samsung Premium ou un iPhone reste faible, même si selon une récente étude, 30 % des téléphones au Sénégal sont offerts en cadeau et les Ivoiriens sont férus de smartphones haut de gamme : le marché est donc là.
Quelles sont les prochaines étapes de votre développement ?
M. B. : Nous travaillons sur les stocks. Pour le moment, il s’agit surtout de téléphones à reconditionner importés des États-Unis, mais nous souhaitons aussi reprendre les anciens téléphones de nos clients, pour les réparer et les commercialiser de nouveau. Cette étape va nous permettre de faire baisser les coûts de façon significative, sans frais de douane ni de transport. Nous sommes en discussion avec les grands opérateurs télécoms de nos régions (MTN, Orange) et avons signé avec YAS au Sénégal, où nos appareils seront bientôt vendus en agence. S’y ajoutent des partenariats avec Baobab+ (microcrédit) et la marketplace de la Bank of Africa, qui porte le risque-crédit et nous achète directement les téléphones. Au total, nous disposons d’une vingtaine de points de vente qui s’ajoutent à la vente en ligne.

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