En recevant le prestigieux Prix Yidan 2025, le « Nobel » de l’éducation, Mamadou Amadou Ly, directeur exécutif de l’ONG ARED (Associates in Research and Education for Development), voit plus de trois décennies de travail sur l’enseignement bilingue récompensées au plus haut niveau. Alors que le Sénégal généralise l’enseignement dans les langues nationales et que l’IA rebat les cartes de l’apprentissage, il défend l’idée que l’Afrique doit construire ses propres modèles éducatifs en s’appuyant sur les langues nationales.
Propos recueillis par Marie-France Réveillard
Forbes Afrique : Quel a été le facteur déclencheur pour promouvoir les langues nationales et pour rejoindre l’Associates in Research and Education for Development (ARED) ?
Mamadou Amadou Ly : Je suis originaire de Podor au nord du Sénégal, où j’ai fréquenté l’école primaire. J’ai ensuite déménagé à plusieurs centaines de kilomètres pour intégrer un lycée technique où je suivais une formation en génie mécanique. Sur mon temps libre, je donnais des cours d’alphabétisation à mes parents qui ne savaient ni lire ni écrire. En parvenant à maîtriser la lecture, ils ont regagné leur dignité. Jusqu’alors, lorsqu’ils recevaient des courriers, ils étaient obligés de se rendre au village pour trouver quelqu’un qui savait lire et qui découvrait toujours leurs secrets avant eux. En moins d’un an, j’étais capable d’alphabétiser n’importe qui, en m’appuyant sur le pulaar. J’ai alors compris la force des langues nationales comme facteur clé d’apprentissage. Peu après, j’ai rencontré une Américaine qui finissait sa thèse de doctorat, Sonja Fagerberg-Diallo. En 1990, elle fonda l’ARED (« Associates in Research and Education for Development »), une ONG pour l’alphabétisation, dont le siège est situé aux États-Unis, et dans laquelle je me suis immédiatement impliqué. À l’origine, il s’agissait de traduire des textes en pulaar, de les imprimer puis de les distribuer. La demande était si forte qu’il fallut rapidement trouver des fonds pour structurer notre initiative.
Comment êtes-vous passé de textes distribués « à la cantonade » à une stratégie globale intégrée au programme de l’éducation nationale sénégalaise ?
M. A. L. : Nous avons vite compris qu’il ne fallait pas se limiter à l’enseignement du pulaar mais qu’il fallait proposer une méthode complète et toute une architecture d’apprentissage. Dans les années 1990, nous avons commencé par l’alphabétisation. Dans les années 2000, nous avons constaté que les enfants âgés de 10 ans rencontraient de sérieuses difficultés à lire. C’est alors que nous avons décidé de ne plus nous limiter à l’éducation non formelle des adultes, et d’ouvrir nos services à l’éducation académique. Ainsi, en 2009, nous avons commencé à travailler avec le ministère de l’Éducation nationale du Sénégal, pour expérimenter l’enseignement basé sur les langues nationales. Aujourd’hui, notre structure s’articule autour de l’éducation mais aussi de la recherche, de la formation et de l’édition.
« Aujourd’hui, notre structure s’articule autour de l’éducation mais aussi de la recherche, de la formation et de l’édition »

Quels sont les indicateurs qui mesurent l’efficacité de votre méthode d’apprentissage ?
M. A. L. : Notre méthode a fait ses preuves : + 30 % de réussite aux examens de fin d’année. Globalement, le taux de réussite atteint jusqu’à 70 %. En d’autres termes, nous avons multiplié par deux le nombre d’élèves qui ont réussi leurs examens de fin d’année. Récemment, nous avons accompagné des élèves en difficulté, dans le cadre de programmes spécifiques. Ils ont progressé de 74 % dans la reconnaissance des lettres et de 134 % en termes de lecture de mots. Nous travaillons beaucoup sur l’aspect pédagogique de l’apprentissage, dans un souci d’inclusivité.
Le Sénégal généralise l’enseignement bilingue. Jusqu’où cette réforme peut-elle transformer le système éducatif, et quel rôle ARED entend jouer dans son passage à l’échelle ?
M. A. L. : Nous accompagnons le ministère sénégalais de l’Éducation nationale dans la nouvelle réforme d’utilisation des langues locales à l’école, suivant un modèle harmonisé d’enseignement bilingue qui couvre, à ce jour, 13 des 16 académies nationales. Il ne reste que trois académies qui ne sont pas encore couvertes à 100 % par ce type d’apprentissage, mais cela ne saurait tarder. Le Sénégal a reconnu huit langues nationales qui couvrent l’ensemble du territoire. L’ARED produit le matériel pédagogique pour l’ensemble de ces langues : des livres de lecture jusqu’aux guides pour les enseignants. Le contenu des manuels pédagogiques relève bien sûr, du ministère de l’Éducation nationale, mais l’édition nous revient, notamment grâce aux financements de la Fondation Gates, de la Banque mondiale et de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) avant la suspension de ses activités en 2025.
« Le Sénégal a reconnu huit langues nationales qui couvrent l’ensemble du territoire. L’ARED produit le matériel pédagogique pour l’ensemble de ces langues »
Comment intégrez-vous la technologie et les IA dans votre stratégie globale ?
M. A. L. : Nous développons des innovations pédagogiques basées sur l’IA en matière d’évaluation, avec l’ONG indienne Pratham, et collaborons avec IDinsight sur le développement de chatbots d’IA sur WhatsApp dans lesquels l’enseignant pourra interagir directement avec ses élèves. Parallèlement, nous réfléchissons aux moyens de mieux représenter les langues nationales dans l’IA, car nous avons cruellement besoin d’IA africaines.
« Nous réfléchissons aux moyens de mieux représenter les langues nationales dans l’IA, car nous avons cruellement besoin d’IA africaines »
La plupart des grands modèles d’IA sont entraînés sur des données venant des États-Unis ou de Chine, avec des biais qui ne correspondent pas forcément aux réalités africaines. Comment appréhendez-vous cette situation ?
M. A. L. : Je ne crains pas le développement de l’IA, car je pense que l’homme dominera toujours la machine et que l’IA nous permettra de répondre à des besoins spécifiques sans se substituer aux relations humaines. Accompagner un enfant à devenir un citoyen respectueux, ce n’est pas à la portée d’une IA. Où est l’empathie d’une machine ? Je me suis récemment rendu en Chine où j’ai eu la chance de visiter un certain nombre de structures éducatives. J’ai visité des écoles, des lycées et des universités, mais aussi des fondations et des compagnies high-tech. J’ai découvert des avancées extraordinaires dans le domaine de l’IA, mais je n’ai pas vu d’usages directs pour le secteur éducatif africain en langues nationales. Il revient donc aux Africains eux-mêmes de travailler au développement et à la pérennité des langues nationales dans l’espace numérique.
« Il revient […] aux Africains eux-mêmes de travailler au développement et à la pérennité des langues nationales dans l’espace numérique »

N’y a-t-il pas une forme d’anachronisme à privilégier les langues locales dans un monde algorithmique dominé par l’anglais et le chinois ?
M. A. L. : Dans une économie dominée par l’IA, les données linguistiques sont devenues un actif stratégique. L’IA devrait pouvoir ramener toutes ces langues locales à un même niveau d’accessibilité. Nous sommes en train de développer des modèles pour que l’IA intègre les langues nationales car nous souhaitons qu’à terme, les élèves puissent communiquer d’une langue locale à une autre, à travers toute l’Afrique. Une langue ne se résume pas aux mots prononcés, elle véhicule une culture, des valeurs et une histoire qui ne doivent pas disparaître. Protéger nos langues et nos cultures n’est pas un retour en arrière ou un repli sur soi, c’est une question de mémoire et de souveraineté culturelle et numérique. C’est aussi un moyen de s’ouvrir au reste du monde, avec nos valeurs.
« Nous sommes en train de développer des modèles pour que l’IA intègre les langues nationales car nous souhaitons qu’à terme, les élèves puissent communiquer d’une langue locale à une autre, à travers toute l’Afrique »
Partie du Sénégal, cette approche bilingue a-t-elle fait des émules dans la sous-région ?
M. A. L. : En Mauritanie, en Gambie et dans des pays limitrophes au Sénégal, les politiques publiques sont en train de réfléchir aux possibilités d’intégration de l’enseignement bilingue. Du 29 juin au 1er juillet 2026, une grande conférence internationale consécutive au prix Yidan, a été organisée à Dakar. C’était une façon de faire un clin d’œil aux pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, qui rencontrent les mêmes difficultés que le Sénégal. C’était un moment de partage d’expérience et d’échanges fructueux sur les nombreuses options éducatives innovantes qui existent sur le continent. L’Afrique n’a pas besoin d’importer des solutions venues d’Inde, de Chine ou d’Europe, elle a simplement besoin de réunir les acteurs sectoriels, les décideurs politiques, les chercheurs, les praticiens et les philanthropes comme les Fondation Gates et Mastercard qui sont déjà à nos côtés.
« L’Afrique n’a pas besoin d’importer des solutions venues d’Inde, de Chine ou d’Europe, elle a simplement besoin de réunir les acteurs sectoriels, les décideurs politiques, les chercheurs, les praticiens et les philanthropes »
Vous êtes le premier récipiendaire africain du prix Yidan, considéré comme le « Prix Nobel » de l’éducation : qu’est-ce que cela dit de l’évolution de l’Afrique dans le débat mondial sur l’éducation ?
M. A. L. : Lorsque j’ai reçu ce prix, j’ai pensé au long combat mené depuis les années 1990 avec Sonja, la fondatrice d’ARED, décédée en 2008. Notre méthode a longtemps fait l’objet de critiques acerbes, jugée peu novatrice car tournée vers des langues locales. Lorsque je me suis investi dans l’alphabétisation, bénévolement, j’étais mal vu par le voisinage… J’ai donc reçu ce prix avec beaucoup d’humilité, comme une reconnaissance d’un travail collectif de longue haleine. Il montre avant tout que l’expertise africaine n’est plus seulement consultée, mais qu’elle participe aujourd’hui à la définition de l’agenda mondial.
« Notre méthode a longtemps fait l’objet de critiques acerbes, jugée peu novatrice car tournée vers des langues locales »

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