Dans les coulisses du pouvoir marocain, peu de figures concentrent autant d’attention et de discrétion que le couple Aziz Akhannouch/Salwa Idrissi Akhannouch. Lui, chef du gouvernement et homme d’affaires issu d’un empire familial. Elle, entrepreneuse visionnaire qui a redessiné les codes du retail et du luxe au Maroc. Un duo où pouvoir, vision et influence se conjuguent au cœur du sérail…
Par Dounia Ben Mohamed
Ils s’opposent autant qu’ils se complètent. Lui, au physique imposant, personnalité incontournable de la scène publique marocaine depuis plus d’une décennie ; elle, à la fois menue et discrète, mais néanmoins tout aussi influente dans le monde des affaires. Tous deux incarnent la réussite, l’ambition, le pouvoir. Le couple Aziz Akhannouch et Salwa Idrissi Akhannouch illustre la réussite marocaine contemporaine.
Aziz Akhannouch : de Tafraout aux sommets de l’état
Né en 1961 à Tafraout, dans le sud du Maroc, Aziz Akhannouch grandit dans une famille d’entrepreneurs où le commerce est une culture avant d’être une activité. Très tôt, il s’oriente vers les affaires et rejoint le groupe familial Akwa, actif dans l’énergie, les hydrocarbures et la distribution. Formé à l’Université de Sherbrooke au Canada, il revient au Maroc avec une vision structurée du développement économique et fait du groupe Akwa un acteur majeur, jusqu’à figurer parmi les plus grandes fortunes du pays, régulièrement présent dans les classements Forbes. Son entrée en politique se fait par étapes. Il figure parmi les « champions nationaux » invités par le roi à mettre leur expertise au service du pays. En 2007, il est nommé ministre de l’Agriculture, un poste qu’il occupera pendant près de 14 ans. Une longévité rare dans les gouvernements marocains. En 2021, il accède au poste de chef du gouvernement. Dans une déclaration publique, il résume en ces termes sa ligne directrice : « L’objectif est de renforcer les fondations économiques du pays et d’améliorer durablement les conditions de vie des citoyens ».
Une phrase simple, mais qui reflète une approche technocratique du pouvoir : gouverner comme on structure une entreprise. C’est sa marque de fabrique, ce qui lui vaut une certaine popularité auprès de la population. Il s’exprime en darija (dialecte marocain), plaisante, bouscule et impose, s’affichant comme un dirigeant proche du quotidien des Marocains… quand d’autres y voient une stratégie de communication politique assumée. Sans doute un peu des deux. « Les Marocains aiment les personnes qui travaillent, qui réussissent car ils y voient des modèles d’ascension sociale », déclarera-t-il dans la presse. S’il a officiellement annoncé en janvier dernier qu’il ne serait pas candidat à sa réélection à quelques mois des élections législatives, ce que d’aucuns ont perçu comme l’annonce de sa retraite politique, sa longévité sur la scène publique, rare dans une monarchie, témoigne d’une capacité singulière à traverser les cycles politiques tout en conservant une place centrale dans les équilibres du pouvoir marocain.
« Aziz Akhannouch évolue dans la sphère de la décision publique, au cœur de la stratégie macroéconomique et des arbitrages de l’État »

Salwa Idrissi : le luxe comme modèle économique
De son côté, Salwa Idrissi Akhannouch incarne une puissance plus discrète mais structurante : celle du capital privé et de la transformation des modes de consommation au Maroc. Issue d’une lignée de commerçants et héritière d’une solide culture entrepreneuriale, elle a très tôt évolué dans un monde où les échanges, les réseaux et la croissance économique étaient naturels. Petite-fille maternelle de Haj Ahmed Benlafkih (ou Belfiqih), homme d’affaires berbère réputé pour avoir bâti une importante fortune dans le commerce du thé, elle hérite d’une culture entrepreneuriale ancrée dans la tradition marchande. Issue de cette lignée de commerçants comme son époux, lui aussi issu d’un univers d’entrepreneuriat familial, elle a évolué dès son enfance dans un univers où les logiques d’échange, de réseau et de croissance économique vont de soi.
Fondatrice du groupe Aksal, elle s’impose comme une figure clé du retail moderne. Au-delà de l’introduction de marques internationales comme Gap, Gucci ou Ralph Lauren, elle redéfinit l’expérience commerciale en l’érigeant en levier de modernité culturelle et sociale. Sa vision, faire du commerce une expérience immersive plutôt qu’une simple transaction — se concrétise notamment avec le Morocco Mall. En anticipant les attentes d’un consommateur marocain exigeant et ouvert sur le monde, elle contribue à aligner le marché local sur les standards internationaux tout en façonnant un nouvel imaginaire urbain et une culture de consommation contemporaine. Dans la presse, elle résume sa démarche avec une formule simple : l’idée est de créer des expériences, pas seulement des espaces commerciaux. Ce qui cristallise toute sa philosophie : faire du commerce une expérience culturelle, immersive et aspirante, et non une simple transaction économique. C’est ainsi qu’elle dessine une stratégie claire : aligner le marché marocain sur les standards globaux, tout en créant un écosystème local capable de soutenir cette montée en gamme. Au fil des années, Salwa Idrissi Akhannouch a imposé une signature singulière dans le paysage économique marocain : celle d’une entrepreneuse qui ne vend pas seulement des produits ou des marques, mais participe à la fabrication d’un style de vie, d’un imaginaire urbain et d’une nouvelle grammaire de la consommation.
« Salwa Idrissi opère dans l’économie réelle, celle des marques, des espaces commerciaux et des comportements de consommation »

Le pouvoir de la discrétion
Aziz Akhannouch évolue au cœur de la décision publique, dans le temps long des politiques économiques et des réformes structurelles. Salwa Idrissi, à l’inverse, agit dans l’économie réelle, façonnant les marques, les espaces commerciaux et les usages de consommation. Deux sphères distinctes mais animées par une même ambition : structurer, moderniser et transformer. Il consolide les fondations institutionnelles, elle réinvente le commerce de détail marocain. Leur union, discrète et jamais mise en scène, s’inscrit loin des récits officiels, mais incarne une convergence silencieuse entre pouvoir politique et puissance entrepreneuriale au sein des élites marocaines contemporaines. À rebours de nombreuses figures actuelles du pouvoir global, le couple Akhannouch–Idrissi s’inscrit dans une forme de retenue médiatique devenue rare à ce niveau d’influence. Peu d’interviews accordées en duo, encore moins d’apparitions centrées sur leur vie privée, et une communication publique strictement maîtrisée, où chaque prise de parole semble pensée dans un cadre institutionnel ou professionnel.
Cette discrétion n’est pas absence, mais posture. Elle participe même à construire une forme d’aura particulière, fondée moins sur la visibilité que sur la constance et la profondeur de leur présence respective dans leurs sphères d’influence. Dans les milieux économiques et institutionnels, leur nom est souvent évoqué comme celui d’un couple « structurant », dont l’impact se mesure davantage dans les équilibres qu’ils contribuent à façonner que dans l’exposition médiatique qu’ils recherchent. Ni stratégie d’occupation de l’espace public ni mise en scène de leur vie privée : leur influence s’exprime ailleurs. Dans les décisions, dans les investissements, dans les architectures économiques et sociales qu’ils accompagnent ou impulsent. Une forme de pouvoir silencieux, qui ne s’impose pas par la narration, mais par l’empreinte durable qu’il laisse dans les structures du pays.
Une influence qui dépasse les frontières du Maroc
À l’échelle continentale, Aziz Akhannouch s’impose périodiquement dans les classements des personnalités politiques et économiques les plus influentes d’Afrique, porté par son rôle central dans la conduite des politiques publiques et la structuration des équilibres macroéconomiques du Maroc. Son influence dépasse ainsi le cadre strictement national, s’inscrivant dans les dynamiques de gouvernance et de développement observées à l’échelle africaine. Salwa Idrissi, de son côté, est régulièrement classée parmi les femmes d’affaires les plus influentes d’Afrique du Nord, notamment pour son rôle pionnier dans l’introduction de grandes enseignes et la structuration d’un écosystème retail et luxe qui a contribué à positionner le Maroc sur la carte régionale de la consommation premium. Mais leur influence ne se résume ni aux classements ni aux distinctions. Elle se matérialise dans des transformations plus profondes et plus durables : l’évolution des infrastructures commerciales, la structuration de nouvelles chaînes de valeur, et la montée en gamme progressive de segments entiers de l’économie marocaine. À travers leurs parcours respectifs, se révèle une influence systémique, à la croisée de la décision publique et de la transformation du tissu économique. Comme toute concentration de pouvoir, leur trajectoire suscite aussi des débats : symbole d’un capitalisme d’élite pour certains, moteur de modernisation pour d’autres. Quoi qu’il en soit, Aziz Akhannouch et Salwa Idrissi incarnent un Maroc en recomposition, entre héritage et modernité.

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