L’Afrique subsaharienne reste la région du monde où recevoir de l’argent de l’étranger coûte le plus cher. Au troisième trimestre 2025, un transfert de 200 dollars y coûtait 8,46 % en moyenne, contre 6,36 % à l’échelle mondiale, alors que les Nations unies visent moins de 3 % d’ici 2030. Mais pour Aliyou Ahmadou, une partie essentielle de ce surcoût naît avant même la transaction : dans les textes. Juriste camerounais passé par Société Générale, UBA et Citibank, il pilote aujourd’hui la stratégie réglementaire africaine de Taptap Send, service de transfert d’argent entièrement numérique.
Propos recueillis par Pokou Ablé
L’Afrique compte plus de 40 devises et des dizaines de régulateurs. Du point de vue réglementaire, quels sont les obstacles structurels les plus difficiles à surmonter ? Et obtenir des agréments dans de multiples juridictions coûte cher : ce coût d’entrée protège-t-il les acteurs déjà installés et limite-t-il la concurrence ?
Aliyou Ahmadou : L’absence de passeport réglementaire régional oblige à reconstruire l’architecture juridique d’un service marché par marché : licence, connaissance client, domiciliation. S’y ajoutent la rigidité des contrôles de change et le besoin de liquidité en devises, qui alourdissent le règlement des transactions transfrontalières. Quant aux agréments, disons les choses : l’exigence est légitime, puisqu’il s’agit de protéger les fonds du public. Mais les coûts fixes qu’elle génère, capital minimum, montage des dossiers, délais de six à dix-huit mois, conformité continue, démultipliés dans chaque pays, érigent une véritable barrière à l’entrée. Cet effet avantage de fait les opérateurs historiques et se répercute sur le prix payé par le consommateur. La ZLECAf et le PAPSS [Pan-African Payment and Settlement System, NDLR] lèvent progressivement ces obstacles, et la dynamique s’accélère.
L’Afrique subsaharienne reste la région la plus chère au monde, environ 8,5 % pour 200 dollars. Dans quelle mesure la réglementation elle-même, notamment les exigences anti-blanchiment, pèse-t-elle sur ce coût ? Dilip Ratha, économiste à la Banque mondiale, estime que ces règles sont disproportionnées pour les petits transferts et nourrissent une forme de rente. Partagez-vous ce constat ?
A. A. : Le coût élevé s’explique par une accumulation de facteurs : la duplication des coûts de conformité par juridiction, le renchérissement de l’accès aux devises lié au « dé-risquage »1, les contrôles de change, les taxes locales et le manque de concurrence sur certains corridors. Cela dit, sur le constat de Dilip Ratha, le diagnostic concernant la proportionnalité est globalement correct. Malgré l’engagement formel du GAFI [Groupe d’action financière, NDLR] en faveur d’une approche fondée sur les risques, une prudence excessive a donné lieu, sur le terrain, à une surconformité généralisée : on applique les mesures de vigilance maximales à de modestes transferts familiaux. Or les coûts fixes de conformité pèsent de manière disproportionnée sur les petits montants, imposant une charge tarifaire plus élevée précisément aux ménages qui en ont le moins les moyens. Ce qui coûte cher, ce n’est pas la règle : c’est l’absence de proportionnalité, qui impose les mêmes diligences à un envoi familial de 50 dollars et à un flux à haut risque, puis répète l’exercice d’un État à l’autre. L’objectif n’est pas d’affaiblir la lutte contre le blanchiment, mais d’en optimiser l’efficacité : KYC2 gradué, identité numérique, partage d’informations entre régulateurs. Les acteurs 100 % digitaux prouvent qu’il est possible d’opérer nettement en dessous de cette moyenne régionale tout en restant parfaitement conformes.
Le « dé-risquage », le retrait des banques correspondantes sur les flux africains, est cité comme un frein majeur. Le vivez-vous sur le terrain, et comment y répondez-vous ?
A. A. : C’est un phénomène désormais avéré. De plus en plus de banques correspondantes soumettent leurs partenaires africains à des exigences très strictes, ou préfèrent restreindre leur offre pour éviter de lourdes sanctions. L’accès aux devises, au dollar notamment, s’en trouve renchéri, et l’exécution des paiements transfrontaliers s’en ressent, d’autant que de nombreux paiements entre pays africains transitent par des banques situées hors du continent. Notre réponse tient en une discipline : une conformité rigoureuse à l’échelle mondiale avec notre partenaire bancaire international, sur l’ensemble des marchés et pour tous les produits. Cette rigueur n’est pas seulement une obligation réglementaire : c’est notre permis d’exercer.
Les banques centrales divergent sur les stablecoins : la BEAC veut un franc CFA numérique et exclut les jetons en dollar, quand le Kenya et le Nigéria ouvrent la voie. Comment lisez-vous ces approches, et laquelle vous semble la plus viable ?
A. A. : Chaque orientation répond à des impératifs économiques propres : la BEAC défend la souveraineté monétaire d’une zone à change fixe face au risque de substitution par des jetons en dollar, tandis que le Nigéria et le Kenya, confrontés à des dynamiques monétaires différentes, s’orientent vers des cadres réglementaires plus stricts, qui permettent l’innovation dans des conditions contrôlées. Les deux positions sont cohérentes dans leurs contextes respectifs. L’observation la plus révélatrice est ailleurs : les stablecoins gagnent du terrain partout où les canaux formels sont lents, coûteux, ou lorsque les monnaies locales sont instables. Cela nous indique que la meilleure défense d’une monnaie réside dans son utilité numérique, et non dans l’exclusion. La viabilité à long terme, quelle que soit l’approche adoptée, dépendra de la capacité de ces cadres à offrir aux opérateurs des règles claires, à protéger efficacement les utilisateurs et à garantir l’interopérabilité avec l’écosystème financier au sens large.

Où en sont les systèmes régionaux interopérables comme le PAPSS, et quel rôle un acteur privé comme Taptap Send peut-il y jouer ?
A. A. : La dynamique est bien réelle. Le PAPSS a interconnecté près de 160 banques, la BEAC l’a officiellement rejoint en juillet 2026 dans l’optique d’intégrer les institutions de la CEMAC d’ici la fin de l’année, et les interconnexions avec les réseaux de paiement nationaux progressent. La possibilité de régler en monnaies locales constitue une avancée significative vers la réduction de la dépendance au dollar et aux banques correspondantes situées hors du continent. Le prochain défi majeur consiste à étendre l’accès aux fintechs et aux opérateurs de monnaie électronique, qui traitent collectivement la grande majorité des transactions de détail : l’architecture de ces systèmes doit s’adapter à des établissements de paiement non bancaires. Dans cette configuration, des opérateurs privés tels que Taptap Send, qui apportent des volumes de transactions, notamment en provenance de la diaspora, assurent la distribution du « dernier kilomètre » et contribuent à la qualité de l’expérience utilisateur. La combinaison d’une infrastructure publique régionale solide et d’opérateurs privés compétitifs constitue le modèle le plus efficace pour réduire les coûts et étendre la couverture.
Si vous pouviez changer une seule règle demain pour faire baisser les coûts et fluidifier les transferts en Afrique, laquelle serait-ce ?
A. A. : La reconnaissance mutuelle des agréments à l’échelle régionale : qu’une licence ait valeur de passeport après simple notification, sur le modèle européen. Cette réforme unique déclencherait un effet en chaîne vertueux, fait d’une réduction drastique des coûts d’entrée, d’une concurrence renforcée sur tous les corridors, d’une baisse des tarifs pour les usagers, d’une formalisation accrue des transactions pour les États et d’une supervision optimisée par la mutualisation des données entre autorités de tutelle. L’Afrique dispose déjà de fondations solides : la ZLECAf, le PAPSS, des cadres fintech matures… Ce passeport est la dernière clé pour transformer l’objectif de 3 % en réalité concrète.
1. Le dé-risquage (ou de-risking en anglais) désigne l’ensemble des stratégies et des actions menées pour réduire, atténuer ou éliminer un risque financier, économique, politique ou opérationnel.
2. Pour Know Your Customer, ou « connaissance du client » en français.

Lire aussi :











