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Du profit à l’impact : le grand tournant

Building Nedbank au Cap, ©Andrey Sulitskiy

Portées par le retrait des acteurs européens et l’émergence de nouveaux champions continentaux, les banques africaines s’imposent désormais comme des forces financières majeures. Reste un défi de taille : transformer cette puissance en moteur durable de financement pour les entreprises africaines.

Par Jacques Leroueil


Référence en matière de classement mondial des plus grandes firmes cotées, l’édition 2026 du Forbes Global 2000 aura rappelé une évidence : parmi les grandes banques, aucun établissement africain ne fait partie du Top 100. Pas même les géants sud-africains que sont Standard Bank, FirstRand ou Absa

En matière de rentabilité, en revanche, le constat est tout autre : les banques africaines figurent parmi les plus profitables du monde. Publié en mars dernier, le rapport annuel de McKinsey consacré à l’évolution du secteur bancaire africain souligne qu’avec un rendement des fonds propres de 19 % en 2024, contre une moyenne mondiale de 10 %, les établissements du continent affichent des niveaux de rentabilité exceptionnels.

Autre chiffre clé mis en avant par les équipes de McKinsey : les revenus bancaires africains ont franchi pour la première fois le seuil des 100 milliards de dollars en 2025, pour atteindre 107 milliards de dollars, contre 81 milliards cinq ans plus tôt. En d’autres termes, les banques africaines dégagent des profits élevés sur un marché qui continue de gagner en taille et en profondeur.

« Avec un rendement des fonds propres de 19 % en 2024, contre une moyenne mondiale de 10 %, les établissements du continent affichent des niveaux de rentabilité exceptionnels »

Un basculement dans les rapports de force du secteur bancaire

Une dynamique positive qui ne traduit pas seulement une amélioration des performances financières : elle révèle également un profond basculement dans les rapports de force du secteur bancaire africain. Longtemps dominé par les grands établissements européens, celui-ci voit désormais émerger une nouvelle génération de champions continentaux, qui profitent du retrait progressif des acteurs historiques pour redessiner la carte bancaire africaine.

Fin observateur du secteur bancaire africain, un consultant basé à Libreville et effectuant régulièrement des missions pour la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC) y voit le signe d’un changement d’époque : « Face à l’émergence d’acteurs locaux plus agiles et davantage connectés aux réalités économiques du terrain, les établissements historiques européens ont progressivement perdu leur avantage compétitif et quittent le continent », observe ce spécialiste, qui préfère conserver l’anonymat.

De fait, plusieurs opérations réalisées ces dernières années illustrent cette redistribution des cartes. En juillet 2025, le groupe financier Vista Group, piloté par le Burkinabè Simon Tiemtoré, officialisait le rachat de la filiale burkinabè de Société Générale, tandis qu’Atlantic Financial Group, le groupe bancaire de l’Ivoirien Bernard Koné Dossongui, a repris dès 2024 les opérations guinéennes de l’établissement français. La même dynamique est à l’œuvre dans l’espace anglophone, où le géant nigérian Access Bank a conclu, en 2023, un accord avec le britannique Standard Chartered pour l’acquisition de ses filiales dans cinq pays africains (Cameroun, Angola, Gambie, Sierra Leone et Tanzanie).


Un financement encore insuffisant

Pour autant, le changement de pavillon ne résout pas à lui seul l’une des principales contradictions du secteur bancaire africain. Car si les établissements du continent contrôlent désormais une part croissante des flux financiers régionaux et affichent des niveaux de rentabilité parmi les plus élevés au monde, leur contribution effective au financement de l’économie continue d’alimenter le débat. Le crédit au secteur privé demeure relativement faible, tandis que les PME, qui représentent près de 90 % du tissu entrepreneurial africain, peinent encore à accéder aux financements de long terme indispensables à leur développement.

De fait, «dans un environnement où linformation financière demeure souvent incomplète, où les garanties sont parfois difficiles à mobiliser et où les procédures de recouvrement restent longues et incertaines, les banques privilégient naturellement les contreparties les moins risquées», décrypte un financier de la place kigaloise pour qui «ce choix relève moins dun manque de volonté que de la nature même du métier de banquier».

Prêtant des capitaux qui ne lui appartiennent pas, celui-ci doit en permanence arbitrer entre soutien aux opérateurs économiques et préservation des dépôts qui lui sont confiés. Au final, «ce délicat exercice d’équilibre explique, au moins en partie, pourquoi le crédit au secteur privé demeure relativement limité et souvent concentré sur des maturités courtes», poursuit notre source, cadre dirigeant dans une banque rwandaise. 

« Le crédit au secteur privé demeure relativement faible, tandis que les PME peinent encore à accéder aux financements de long terme »

Une multiplication des initiatives bancaires en faveur des entreprises africaines

Les lignes commencent toutefois à bouger. Plusieurs grands groupes bancaires africains ont ainsi multiplié ces dernières années les initiatives visant à soutenir plus activement les opérateurs du secteur privé. En 2023, le groupe nigérian UBA s’est associé au Secrétariat de la ZLECAf afin de mobiliser jusqu’à 6 milliards de dollars de financements en faveur des PME africaines sur trois ans, tout en prévoyant également un accompagnement technique des entreprises et le recours à des solutions numériques destinées à renforcer leur capacité de gestion.

Dans le même esprit, Ecobank a annoncé en mai dernier le déploiement d’une enveloppe de 3 milliards de dollars de financements commerciaux sur trois ans afin de soutenir le commerce intra-africain dans le cadre de la ZLECAf, avec une attention particulière portée aux PME et aux entreprises dirigées par de jeunes entrepreneurs. « Cette initiative va bien au-delà d’un simple engagement financier : elle constitue un véritable catalyseur du commerce, de l’investissement et des talents, les trois piliers sur lesquels reposera la prochaine décennie de croissance du continent », se félicitait alors Jeremy Awori, le directeur général du groupe bancaire panafricain. Autant d’initiatives qui démontrent, si besoin était, que les banques africaines peuvent, lorsqu’elles s’impliquent activement, transformer leur puissance financière en un puissant levier d’investissement au service des entreprises africaines. C’est sur ce terrain que les attentes sont aujourd’hui les plus fortes. 



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