Un basculement est à l’œuvre dans le financement du développement. Tandis que l’aide publique au développement (APD) s’effondre sous l’effet des contraintes budgétaires et des reconfigurations géopolitiques, les transferts de la diaspora s’imposent comme des leviers de financement décisifs. Récit du lent et tumultueux passage de la « tontine » aux réserves nationales africaines.
Par Marie-France Réveillard
Pendant des décennies, les programmes d’infrastructures, les campagnes de vaccination, les projets agricoles ou éducatifs ont largement dépendu du financement des bailleurs occidentaux et des institutions multilatérales nées à Bretton Woods. Mais cette époque touche peut-être à sa fin.
« L’aide publique au développement [APD, NDLR] a enregistré en 2025 sa plus forte baisse en valeur réelle depuis la création des statistiques de l’OCDE », rapporte l’Organisation de coopération et de développement économiques dans son rapport OCDE, Preliminary ODA Data 2025, qui évalue cette baisse à 23,1 %. Le redimensionnement de l’APD sous l’administration Trump s’est traduit par le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Alors que les États-Unis occupaient en 2024 la première place parmi les bailleurs publics avec 65 milliards de dollars (42 % des financements mondiaux), la disparition de l’USAID pourrait entraîner 14 millions de décès supplémentaires d’ici 2030, selon The Lancet. D’ores et déjà, les perspectives pour 2026 sont loin d’être rassurantes : l’OCDE appréhende une baisse des engagements de l’ordre de 5,8 %.
Entre la réduction des programmes américains et la chute des crédits de coopération français et britanniques, les arbitrages budgétaires de l’Occident impactent l’Afrique de plein fouet. Mais dans cette période de raréfaction des financements publics internationaux, une autre source de capitaux attire toutes les attentions : celle de la diaspora…
Un « bas de laine » à 100 millions de dollars
Les transferts de fonds des migrants ont longtemps été perçus comme un phénomène essentiellement familial. Si la réalité du travailleur expatrié qui envoie chaque mois une partie de son salaire à ses proches restés au pays (les « tontines ») subsiste, elle ne suffit plus à décrire l’ampleur du phénomène. Selon la Banque mondiale, les transferts financiers des diasporas africaines représentaient, en 2025, plus de 100 milliards de dollars par an, dépassant largement les montants de l’aide publique reçue par le continent (entre 30 et 34 milliards de dollars).
Si le Nigéria capte la part la plus importante de ces envois (environ 5 % de son PIB), le phénomène est aussi particulièrement visible au Sénégal, au Mali, au Ghana, au Kenya, au Maroc ou encore aux Comores. Dans certains pays, les fonds envoyés par la diaspora représentent plus de 10 % du produit intérieur brut (PIB), constituant ainsi la première source de devises étrangères devant le tourisme, les investissements directs étrangers (IDE) ou les exportations. D’après la Banque mondiale, les transferts de fonds nets de la diaspora libérienne ont atteint 738,6 millions de dollars en 2024, soit 15,4 % du PIB. Ce taux avoisine 20 % pour les Comores, oscille entre 12 % et 15 % au Cap-Vert, et dépasse les 10 % au Sénégal…
L’importance des fonds envoyés par la diaspora africaine est donc loin d’être une variable d’ajustement financière : dans plusieurs pays africains, cette manne représente une sorte de banque officieuse en soutenant la consommation, en stabilisant les balances de paiement et en contribuant à limiter les tensions monétaires.
Vers une nouvelle géographie financière
En 2025, la diaspora africaine constitue le premier flux externe en volume, devant les IDE et largement au-dessus de l’APD, qui se réduit à un niveau historiquement faible. Si les transferts migratoires dominent en volume, ils restent majoritairement orientés vers la consommation courante, avec une part estimée de 70 % à 85 % absorbée par les besoins immédiats des ménages, et moins de 20 % dirigée vers l’investissement productif.
« En France, il existe trop peu de dispositifs permettant d’accompagner les organisations diasporiques de notre génération », regrette Ileana Santos, consultante en stratégie et directrice générale de l’incubateur de politiques publiques JMA (« Je m’engage pour l’Afrique »). Elle poursuit : « Il n’existe pas de guichet véritablement structuré et doté de moyens à la hauteur des ambitions affichées par la Team France. Se pose alors une question centrale : celle de la cohérence entre les ambitions politiques affichées et les instruments financiers réellement accessibles. » Et de conclure : « Les diasporas africaines veulent contribuer au développement du continent, mais on ne coinvestit pas à distance et on ne coconstruit pas sans comprendre les réalités des territoires. C’est tout l’objet de notre programme Finance Africa We Want, qui vise à définir les priorités d’investissement des diasporas africaines sur le continent en mutualisant les approches, les compétences et les ressources ».

« Les diasporas africaines veulent contribuer au développement du continent, mais on ne coinvestit pas à distance et on ne coconstruit pas sans comprendre les réalités des territoires. »
La mobilisation du « capital diaspora »
Le basculement n’est pas seulement quantitatif. Il est surtout qualitatif, car l’Afrique évolue d’un modèle fondé sur l’aide publique et la planification internationale à un système hybride où coexistent des flux publics en recul, des capitaux privés volatils, ainsi qu’une épargne diasporique peu structurée. Socialement, l’impact de la diaspora est considérable ; mais économiquement, ses effets sont limités. À Abidjan où se trouve le siège de la Banque africaine de développement (BAD), le sujet est devenu stratégique. Depuis peu, l’institution développe une doctrine fondée sur la mobilisation du « capital diaspora ». L’idée repose sur le fait de considérer les communautés africaines de l’étranger non plus comme de simples pourvoyeuses de transferts familiaux, mais comme des investisseurs potentiels.
Les actifs détenus par ces diasporas dans les pays de l’OCDE se chiffreraient en centaines de milliards de dollars. Or, une faible réallocation de cette épargne pourrait produire des effets considérables sur le financement des infrastructures ou des entreprises africaines. Selon les évaluations de la BAD, les besoins annuels en infrastructures dépassent 130 milliards de dollars, alors que le déficit de financement est compris entre 68 et 108 milliards de dollars. Simultanément, une épargne africaine considérable est investie dans l’immobilier européen, les marchés financiers américains ou les obligations souveraines occidentales. Comment reconnecter cette épargne avec les besoins du continent ?
« Certaines institutions commencent à se positionner, notamment les Caisses des dépôts et consignations, comme en Tunisie, au Sénégal ou au Bénin, et développent des produits spécifiques », explique un ancien haut responsable de l’Agence française de développement (AFD). « L’AFD a financé le projet DIASDEV pour financer le développement économique en accompagnant les Caisses des dépôts africaines dans la mobilisation de l’épargne de la diaspora. La banque de développement du Rwanda, spécialisée dans le financement des PME, a lancé une obligation liée au développement durable, mobilisant au passage les transferts financiers de la diaspora. »
Parmi les outils prometteurs figurent en effet les obligations de la diaspora (« diaspora bonds »), pour financer directement des projets publics ou des infrastructures par l’achat de titres de dette. Les résultats sont toutefois contrastés, les investisseurs réclamant davantage de garanties sur la gestion des fonds, la stabilité réglementaire et la gouvernance. Autrement dit, l’attachement patriotique ne suffit pas à remplacer la crédibilité financière.Aujourd’hui, la principale ressource recherchée n’est pas l’argent, mais cette crédibilité. Car sans transparence budgétaire, sans sécurité juridique, sans protection des investisseurs et sans gouvernance efficace, les capitaux de la diaspora continueront à privilégier Londres, Paris, Dubaï ou New York.

« Certaines institutions commencent à se positionner, notamment les Caisses des dépôts et consignations, comme en Tunisie, au Sénégal ou au Bénin, et développent des produits spécifiques »
La tentation des « diaspora bonds »
La compétition pour attirer l’épargne des expatriés est mondiale. « Les diasporas africaines contribueront de plus en plus à la transformation de nos pays et du continent », souligne Ileana Santos. « Leur apport ne se limite pas aux ressources financières : elles mobilisent également des compétences, des réseaux professionnels, des expertises et des expériences variées. Elles jouent déjà un rôle de trait d’union entre différents écosystèmes, en facilitant la circulation des connaissances, des pratiques et des opportunités, aussi bien vers l’Afrique qu’à partir de l’Afrique ». Le véritable enjeu n’est donc pas seulement monétaire, mais institutionnel, technologique et politique. La mobilisation de l’épargne de la diaspora africaine constitue-t-elle le premier pas vers une souveraineté financière, ou masquera-t-elle l’absence d’une véritable stratégie internationale de financement du développement ?
« Leur apport ne se limite pas aux ressources financières : elles mobilisent également des compétences, des réseaux professionnels, des expertises et des expériences variées »

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Du profit à l’impact : le grand tournant
Questions & réponses :
» Question 1 : Quel est le montant des transferts de fonds de la diaspora africaine ?
En 2025, les transferts de fonds des diasporas africaines ont dépassé 100 milliards de dollars par an, soit largement plus que l’aide publique au développement reçue par le continent.
» Question 2 : Quelle part des transferts de la diaspora est consacrée à l’investissement productif ?
La majorité des transferts, estimée entre 70 % et 85 %, répond aux besoins courants des ménages. Moins de 20 % serait destiné à l’investissement productif.
» Question 3 : Pourquoi la crédibilité financière est-elle essentielle pour attirer les capitaux de la diaspora ?
La mobilisation de cette épargne nécessite notamment de la transparence, une sécurité juridique, une protection des investisseurs et une gouvernance efficace.








