Bibi et Waly Seck subliment ce qui est abîmé, cassé, (re)jeté. À travers leurs créations, de simples tôles ressuscitent en tables raffinées, le bois, délicatement taillé, se déploie en consoles de caractère, tandis que le plastique recyclé se métamorphose en luminaires floraux. Bibi dessine le futur à partir de déchets recyclés ; Waly sculpte le présent dans du métal de récupération. Fièrement exposé à la galerie dakaroise Quatorzerohuit, dite Q081, reflète à la fois une complicité filiale unique et une complémentarité créative organique.
Par Raïssa Okoï
Designer multidisciplinaire de 61 ans, Bibi Seck est un artiste reconnu, issu du design automobile. Citoyen du monde, il est né à Paris d’une mère martiniquaise et d’un père sénégalais. En 2004, il cofonde le studio Birsel + Seck à New York, avec son épouse, Ayse Birsel. Ensemble, ils ont collectionné les distinctions, dont le Rowena Reed Kostellow Award2. Vivant entre plusieurs continents, Bibi garde un ancrage profond à Dakar, où il nous accueille dans son élégant bureau-atelier, qu’il surnomme « le laboratoire ».
Dans l’antre de l’artiste
Ce vaste espace ouvert et lumineux regorge de beaux objets, aussi insolites qu’esthétiques. Sur les bibliothèques, les classiques de la littérature africaine et internationale côtoient les beaux livres d’art. Les masques – dont l’un, conçu et offert par son fils, a été sculpté dans un bloc de bois massif avant d’être poli et peint – occupent une place stratégique entre le confortable petit salon, avec sa magnifique table basse Circle composée de parfaites rondelles de métal noir, et le bureau en verre du designer-artiste. Sur celui-ci sont posés ses carnets de croquis gainés de cuir lisse, ainsi que quelques pièces commandées par des clients turcs, américains ou italiens… Puis apparaissent enfin certaines des fameuses pièces signature de Bibi Seck : « Tout ça, c’est les déchets du Sénégal », s’exclame-t-il.
« Tout ça, c’est les déchets du Sénégal »
Bibi évoque le prototype d’un fauteuil encastrable, conçu en plastique recyclé thermocompressé : « Les artisans réalisent des plaques et les travaillent comme si c’était du bois ». En face, des tabourets complètent une assise rotomoulée à Pikine3, où le plastique fond dans un moule chauffé tournant sur deux axes, avant d’en prendre la forme. Plus loin s’érige, dans toute sa splendeur, un siège de couleur vive, dont l’apparence légère dément la solidité de sa structure en acier laqué et en fils de polyéthylène tressés à la main, selon les techniques du tissage traditionnel sénégalais.
Aux murs, on distingue des formes massives aux couleurs vives. Trônant au milieu d’œuvres conçues par des amis, les tableaux représentent ici une énorme grenouille rose sur fond bleu pastel, là une femme forte à la pose lascive. Bibi les décrit ainsi : « quelquefois sur toile, quelquefois sur du papier cartonné qui a ensuite été marouflé sur de la toile ».
Au fond de la pièce se trouve un prototype de berceau immaculé, en contreplaqué laminé, fabriqué par des artisans locaux. Bibi s’appuie essentiellement sur ces ressources humaines pour promouvoir le design et dynamiser un savoir-faire sur lequel repose une vaste partie de l’économie nationale : « On peut avoir des produits conçus et réalisés ici […] au lieu d’aller les chercher dans une boutique où ça va coûter la peau des fesses ». Son plaidoyer se poursuit : « Pour développer un pays, il faut développer son artisanat et vulgariser le design, que ce ne soit pas réservé aux élites… Il faut arrêter de penser que c’est quelque chose d’inaccessible, alors que ça fait partie de notre quotidien. »
« Pour développer un pays, il faut développer son artisanat et vulgariser le design, que ce ne soit pas réservé aux élites… »
Retour vers le bureau où les carnets révèlent – entre autres fleurs et montgolfières – des croquis de bâtiments en suspension et de quelques personnages imaginés il y a environ trente ans pour illustrer sa vision d’une ville du futur : « Dans 250 ans environ, les populations vont migrer vers les montagnes. Et comme il n’y a pas assez de montagnes, elles vont construire des villes en suspension dans l’atmosphère. La plus grande s’appelle Pakka City. Il y a aussi des unités d’habitation où les gens pourront vivre, à 2 000-3 000 mètres d’altitude ». Adepte de science-fiction, il poursuit : « Certains vont continuer de vivre en dessous, sur la terre, mais ils devront avoir des masques pour les aider à filtrer l’air et ne pas aspirer le virus ».
Dans ce cocon vibrant, surréaliste et pourtant intime, Bibi se raconte en souriant, dans son costume sénégalais chic et sobre, d’une voix grave et enveloppante, jusqu’à ce que son fils Waly nous rejoigne. Dès les présentations, Waly s’amuse de son homonymie avec une star nationale, et précise que leurs prénoms s’écrivent différemment.


Designer de père en fils
La ressemblance est réelle, mais discrète. Le ténébreux Bibi, fréquemment vêtu de noir, se reconnaît à sa haute taille et à ses lunettes aux montures épaisses et originales. De taille moyenne, Waly a le teint basané, qui souligne ses yeux noisette, et porte des couleurs vives. Il revient sur son parcours et ses doutes quant à son orientation professionnelle, malgré son immersion dans une famille d’artistes : « Quand j’ai eu mon bac, j’ai fait une année de sociologie-ethnologie et j’ai arrêté. Je n’avais pas une vision claire de ce que je voulais faire. Avec des parents et grands-parents designers, graphiste, écrivain, photographe… C’est dans le sang, mais le design n’était pas forcément une évidence dans mon cheminement ».
« Je suis davantage dans l’entrepreneuriat – avec une particularité design, alors que mon père est vraiment dans le design pur et dur »
Alors que le père de Bibi s’inquiétait autrefois de son orientation, ce dernier accompagne désormais son fils sur la même trajectoire. Waly confirme : « J’ai eu une discussion avec mon père. Il m’a dit « Tu veux pas faire du design industriel ? » J’ai dit « Pourquoi pas ? », et c’est ainsi que je me suis lancé. » La révélation pour le design suit, mais pas seulement : « Maintenant, je suis davantage dans l’entrepreneuriat – avec une particularité design –, alors que mon père est vraiment dans le design pur et dur. Pour moi, aujourd’hui, le design ne représente que 1 à 2 % de mon quotidien. »
À 35 ans, fort d’une solide formation et d’une expérience entre les Pays-Bas, les États-Unis, le Sénégal et la France, Waly Seck est designer industriel et dirige le studio Wysk Design qu’il a créé. Avec sa jeune équipe, composée notamment de soudeurs, de menuisiers et de peintres, Waly compte parmi ses clients l’Aéroport international Blaise Diagne, le Musée Théodore Monod de Dakar, l’hôtel Four Points, des enseignes professionnelles, mais aussi des particuliers. Son studio produit meubles, panneaux graphiques et installations en métal, bois ou plastique, souvent recyclés, grâce à des machines assistées par ordinateur.
« Waly compte parmi ses clients l’Aéroport international Blaise Diagne, le Musée Théodore Monod de Dakar, l’hôtel Four Points, des enseignes professionnelles, mais aussi des particuliers »
Les toutes premières collaborations entre Bibi et Waly ont commencé officieusement, alors que ce dernier étudiait encore ; c’était l’époque où il était, racontent-ils avec humour, « l’esclave 3D de Bibi ». Puis des projets prestigieux se sont présentés. Waly se souvient : « Une des premières fois où on a collaboré, c’était pour Chanel4. Bibi a dessiné une collection de mobilier. Et moi, j’ai fait la production ».
Alors que la dimension artistique de son métier commence à lui manquer, une nouvelle collaboration s’esquisse tout naturellement entre le père et le fils. Un projet un peu spécial, puisqu’il s’agit cette fois de présenter une collection commune : celle de deux créateurs passionnés par les formes, les lignes et la valorisation des déchets comme alternative sophistiquée au gaspillage. D’autres raisons rendent également cette collection singulière. Waly explique : d’abord, « Bibi a conçu ses œuvres en fonction de ce que j’avais comme outillage : une découpe laser et une découpe CNC5. Ensuite, on utilise le même type d’outillage, même si chacun a ses particularités, ses finitions, etc. Enfin, son travail, comme ses statues futuristes par exemple, m’a beaucoup inspiré quand j’ai fabriqué certains meubles. »
Dans le beau labo de Bibi, les pièces cessent d’être de simples objets récupérés à la décharge de Mbeubeuss6, moulés par des artisans de Thiès7, ou encore passés à la fine lame de la découpe CNC de Wysk Design, l’entreprise de Waly. Leur utilité s’efface derrière leur véritable identité : un mobilier de luxe made in Sénégal, que Bibi et Waly ont réuni dans leur collection exposée quelques mètres plus bas, à la galerie Quatorzerohuit (Q08).


Q08 : deux créateurs, un ADN en dialogue
Située près de l’emblématique place de l’Indépendance de la capitale sénégalaise, cette galerie a été cofondée en 2020 par Bibi Seck et son ami, l’entrepreneur Oumar Sow. C’est un lieu lumineux, minimaliste et haut en couleur, où les sculptures rétrofuturistes de Bibi côtoient les meubles contemporains de Waly, ancrés dans la chaleur du bois et la force intemporelle du métal.
Ici, le parcours visuel entre deux générations et deux visions de la matière ressuscitée s’apparente à ce que Bibi décrit comme « un vrai dialogue entre nos différentes pièces ». Les chaises désormais iconiques de Bibi en plastique recyclé invitent à se poser pour mieux admirer les sculptures Pakka City en acier, les toiles chatoyantes, telle Binetou, et les lampes-fleurs Awa (en plastique ou en bois) posées sur des tabourets près des chaises Tumbuctu, en bois recouvert de cuir. Bibi précise que la version plastique de ces sièges résiste bien aux variations climatiques : « au soleil, le plastique chauffe moins [que l’acier, NDLR], il y a une très bonne couche de protection, et malgré la pluie, ça ne rouille pas. »
En avançant, une console Form bichrome jouxte une chaise haute, toutes deux en acier découpé. Puis se présente ce banc en acier et bois, gravé à la main, entre des tables Bantee et des tabourets en rondelles d’acier bariolés. Waly se rappelle avoir créé les meubles Circle presque par hasard : « Sur un projet, il fallait découper une centaine de tôles pour des plateformes pétrolières offshore, selon des mesures précises. J’ai donc récupéré 400 ou 500 ronds en tôle. J’ai fait des petites chaises, puis une table. Au final, j’ai fait une quinzaine de pièces avec ces chutes. Un travail extrêmement long et précis pour souder chaque rondelle entre elles. »
Une précision et une rigueur qui rendent chaque pièce unique. Un atout particulièrement recherché par les clients de la galerie : des hôtels, des restaurants, des entreprises souhaitant promouvoir l’élégance sénégalaise, mais aussi des particuliers en quête de produits de luxe8 sénégalais, sublimés avec prestance par le tandem de designers. Du crayon à la CNC, la technique évolue. La signature demeure : créer des œuvres locales, utiles, contemporaines, durables. Et belles.


1. Exposition présentée jusqu’au 30 septembre 2026 à la galerie Quatorzerohuit https://www.instagram.com/quatorzerohuit/ , 12 avenue Georges Pompidou, Dakar.
2. Il s’agit de la plus récente distinction décernée conjointement à Ayse et Bibi, en septembre 2024, pour l'ensemble de leur approche tridimensionnelle, systémique et humaniste du design industriel.
3. Ville située à l’est de Dakar et l’une des plus peuplées du Sénégal.
4. En 2022, Bibi Seck a conçu le mobilier et la scénographie du projet itinérant de la Galerie du 19M, créée en 2021 à l’initiative de Chanel et consacrée à l'artisanat à Dakar. Valorisant les artisans et créateurs locaux, il s’est servi de plastique recyclé et de déchets récupérés.
5. La découpe CNC (Commande Numérique par Calculateur) est une technique de fabrication automatisée où des machines-outils sont pilotées par un ordinateur pour découper, graver ou façonner des matériaux avec une grande précision.
6. Mbeubeuss est une vaste décharge à ciel ouvert située à Pikine, à environ 27 km de Dakar.
7. Surnommée la cité du rail, Thiès est la deuxième plus grande ville du Sénégal. Elle est connue pour son artisanat d'art (notamment la tapisserie de la Manufacture des Arts Décoratifs).
8. Les prix de nombreuses pièces sont communiqués uniquement sur demande. Les autres varient entre 60 000 et 600 000 francs CFA (soit entre environ 92 et 920 euros).

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