L’Afrique produit chaque jour des volumes croissants de données, mais en capture encore imparfaitement la valeur. Entre infrastructures insuffisantes, données publiques fragmentées, faiblesse des usages locaux, dépendance technologique et réglementations qui peinent à s’harmoniser, l’enjeu n’est plus seulement de collecter ou de protéger la donnée. Il est de transformer cette ressource en intelligence, en productivité et en entreprises africaines capables d’en capter la valeur.
Par Dounia Ben Mohamed
Le pétrole est l’or noir du XXe siècle. La data sera-t-elle l’or noir du XXIe siècle ? Si le pétrole de Sangomar et le gaz de Grand Tortue Ahmeyim occupent les Unes de la presse et les discours, suscitant tous les intérêts, une autre ressource, moins visible, se renouvelle chaque seconde : la donnée. Elle est produite par les téléphones mobiles, les transactions numériques, les paiements, les plateformes de commerce, les réseaux sociaux, les systèmes de santé, les administrations, les exploitations agricoles, les déplacements urbains ou encore les infrastructures connectées. À mesure que la digitalisation progresse, ces flux deviennent une infrastructure économique à part entière.
Le sujet n’est plus seulement prospectif. L’Economic Report on Africa 2026 de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), publié en avril dernier sous le thème La croissance par l’innovation : exploiter les données et les technologies de pointe pour la transformation économique de l’Afrique, place explicitement les données et les technologies de pointe au cœur de la transformation économique du continent. Le rapport souligne leur potentiel pour améliorer la productivité, renforcer les capacités industrielles, soutenir la diversification et accroître la compétitivité africaine.

« Le pétrole a de la valeur dès son extraction, la donnée brute n’en a aucune tant qu’elle n’est pas exploitée »
Spécificité de la donnée africaine
« Le pétrole a de la valeur dès son extraction, la donnée brute n’en a aucune tant qu’elle n’est pas exploitée », nuance Me Lina Fassi Fihri, avocate inscrite aux barreaux de Paris et de Casablanca, spécialiste du droit commercial et numérique et présidente de l’Association des praticiens du droit du numérique et de la data (APDND). La différence est essentielle. Selon elle, la valeur de la donnée africaine tient précisément à sa spécificité : économie informelle, mobile money (monnaie mobile), habitats non cartographiés, démographie ou résilience climatique constituent des réalités que des modèles construits principalement sur des données occidentales ont moins bien captées.
Elle parle ainsi de « valeur d’option », c’est-à-dire de la capacité à entraîner les systèmes prédictifs de demain sur des populations encore peu modélisées. « Cette option est aujourd’hui captée majoritairement hors du continent, et souvent sans contrepartie. Ce qui se cède pour presque rien, ce n’est pas une richesse actuelle, c’est un droit sur une valeur future. »
Une chaîne de valeur encore incomplète
Pour Talla Ndiaye, expert en transformation digitale, data, intelligence artificielle et gouvernance des infrastructures numériques, la valeur apparaît à mesure que la donnée avance dans une chaîne de transformation. « La donnée, elle est collectée, elle est stockée, elle est processée. Cela génère des informations, des connaissances, et cela crée de la valeur. Or, cette chaîne reste incomplète dans de nombreux secteurs africains. Une partie des données publiques, notamment dans l’état civil, le foncier ou certaines administrations, n’est pas encore suffisamment numérisée ou interopérable », rappelle Talla Ndiaye.
Cette faiblesse limite directement leur valeur économique : sans données structurées, sans capacité de traitement et sans compétences pour les exploiter, la ressource reste sous-utilisée. « Les entreprises africaines, les gouvernements africains manquent de maîtrise sur les données qui sont connectées en Afrique. Il y a des manquements au niveau des compétences. Il y a des manquements au niveau des infrastructures ». Le problème n’est donc pas seulement de posséder des données, mais de maîtriser les étapes qui permettent de les transformer.

Transformer la donnée en outil d’aide à la décision
Babacar Seck, fondateur et Managing Partner d’Askya Investment Partners, analyse cette question depuis le monde de l’investissement et de l’accompagnement des startups. Pour lui, la donnée ne devient véritablement un actif économique que lorsqu’elle est transformée en services ou en gains de productivité. « La question de la donnée est liée aux applications qu’on en fait, c’est là que la valeur se capture. »
« La question de la donnée est liée aux applications qu’on en fait, c’est là que la valeur se capture »
Cette approche se traduit aujourd’hui dans les initiatives d’Askya autour de l’intelligence artificielle. Le lancement récent de l’Askya AI Growth Platform, programme panafricain destiné à accompagner des startups africaines de l’IA, illustre cette volonté de renforcer les capacités locales et de favoriser l’émergence d’acteurs capables de transformer les technologies en solutions et en activités économiques.
Une entreprise peut disposer de données sur ses clients, sur ses transactions ou sa logistique, sans nécessairement les commercialiser. Elle peut créer de la valeur en les utilisant pour optimiser ses opérations, améliorer ses services ou développer des outils d’intelligence artificielle. « L’enjeu, souligne-t-il, est de créer de la valeur à partir de ces données. C’est là que les acteurs africains spécialisés dans l’intégration de systèmes d’IA ont un rôle à jouer, en accompagnant les entreprises pour mieux exploiter leurs données et gagner en efficacité. »
« La donnée permet de mieux orienter les infrastructures et les investissements »
Cette capacité à transformer la donnée en outil d’aide à la décision est également au cœur du travail d’Aïssatou Sow, analyste senior en données chez Sonatel et statisticienne de formation. Elle cite notamment les données de mobilité. Les réseaux télécoms permettent d’observer les déplacements et les concentrations de population, avec des applications potentielles dans l’aménagement urbain et les transports. « Lorsque vous vous déplacez et que vous vous connectez à différentes plateformes, nous avons aujourd’hui la possibilité de savoir qui travaille où et qui habite où. » La donnée crée alors de la valeur sans être nécessairement vendue : elle permet de mieux orienter les infrastructures et les investissements.
Le risque : produire la donnée, importer la valeur
C’est précisément là que se situe, selon Lina Fassi Fihri, l’asymétrie actuelle. Le continent dispose de données particulièrement spécifiques, mais manque encore de capacités de calcul, de cloud et de compétences en science des données appliquée pour transformer cette matière en produits et en propriété intellectuelle. « C’est le schéma classique que connaît ce continent : une matière première exportée et une valeur ajoutée importée. »
La présence croissante des grands groupes technologiques illustre cette nouvelle chaîne de valeur. Google a ouvert à Accra son premier bureau de recherche en IA en Afrique en 2018. Microsoft Research Africa opère à Nairobi sur des travaux concernant notamment les langues africaines, la santé, l’agriculture et les PME. Google affirme par ailleurs avoir consacré 37 millions de dollars de contributions cumulées à des initiatives liées à la recherche et à l’IA en Afrique.
« Ce n’est pas la localisation de la donnée au sens primaire — garder les serveurs en Afrique — qui crée la valeur, c’est la capacité de calcul local »
Ces investissements peuvent renforcer les compétences, la recherche et les infrastructures africaines. Mais ils posent aussi une question : où se situe la partie la plus rémunératrice de la chaîne ? « Ce n’est pas la localisation de la donnée au sens primaire – garder les serveurs en Afrique – qui crée la valeur, c’est la capacité de calcul local », estime Lina Fassi Fihri. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) relevait en 2024 que l’Afrique n’avait attiré que 3 % des investissements mondiaux dans les datacenters (centres de données). Un chiffre révélateur.

Faire circuler la donnée sans perdre le contrôle
Talla Ndiaye refuse pour autant d’opposer souveraineté et circulation des données. « Une donnée qui existe, mais qui ne peut ni circuler ni être utilisée, reste un actif qui ne peut pas créer de la valeur ». Selon lui, l’enjeu est de pouvoir conserver certaines données sensibles ou critiques dans leur environnement d’origine tout en permettant, lorsque cela est autorisé, leur vérification ou leur utilisation par d’autres systèmes.
Cette logique d’interopérabilité est également au cœur des travaux continentaux. L’Union africaine a adopté en 2022 son Data Policy Framework, destiné notamment à harmoniser la gouvernance des données et à favoriser un espace africain de données. Le protocole de la ZLECAf sur le commerce numérique a été adopté en février 2024. En décembre 2025, l’Union africaine a également engagé la validation de cadres continentaux sur la catégorisation et le partage des données, les flux transfrontaliers et l’open data. Pour Lina Fassi Fihri, cette dimension régionale est indispensable. « Les entreprises et administrations africaines doivent pouvoir mutualiser certaines données afin d’atteindre une masse critique suffisante pour développer des modèles et des services compétitifs. »
« L’enjeu est de pouvoir conserver certaines données sensibles ou critiques dans leur environnement d’origine tout en permettant, lorsque cela est autorisé, leur vérification ou leur utilisation par d’autres systèmes »
Donner une valeur économique à la donnée
La création de valeur se joue également dans la manière dont les entreprises considèrent leurs propres données. Le premier levier est contractuel, analyse l’avocate : « Il s’agit de traiter la donnée comme un actif. » Lorsqu’une entreprise africaine ouvre l’accès à ses données dans le cadre d’un partenariat, cet accès devrait pouvoir être négocié comme une valeur à part entière, avec des clauses encadrant son utilisation, sa réutilisation et, le cas échéant, le partage de la valeur générée.
Mais encore faut-il que les entreprises aient conscience du potentiel économique de ce qu’elles détiennent. Aïssatou Sow, Senior Data Analyst chez Sonatel, constate que cette culture reste loin d’être systématique. « Lorsque la direction générale porte une véritable vision autour de la donnée et de son accès, il est beaucoup plus facile de faire avancer les projets », observe-t-elle. Ainsi, la valorisation de la donnée dépend également de son inscription dans les priorités stratégiques de l’entreprise.
La statisticienne souligne le cloisonnement persistant entre administrations, entreprises et expertise technique, alors même que chacun détient une partie des informations nécessaires à la compréhension des économies africaines. « La donnée ne devient un actif que lorsqu’un écosystème est capable de la transformer en connaissance exploitable, puis en décisions, en services ou en revenus. »
« La donnée ne devient un actif que lorsqu’un écosystème est capable de la transformer en connaissance exploitable, puis en décisions, en services ou en revenus »
Devenir producteur de valeur
La question n’est finalement pas de savoir combien vaut un volume donné de data africaine. Sa valeur dépend de sa qualité, de sa rareté, de son usage, des droits attachés à son exploitation et de la capacité à la transformer. Le véritable enjeu est désormais celui de la position de l’Afrique dans cette nouvelle économie. Qui possède les infrastructures ? Qui fixe les règles d’accès ? Qui développe les applications ? Qui détient les entreprises et la propriété intellectuelle qui en découlent ?
Produire davantage de données ne suffira pas. L’enjeu sera d’éviter qu’une ressource produite à grande échelle sur le continent ne se traduise par une nouvelle forme de dépendance : celle d’une Afrique qui fournit la matière première numérique sans maîtriser les activités qui en déterminent la valeur, les usages et les revenus.

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