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Data centers : l’Afrique veut sa souveraineté numérique, mais peut-elle se l’offrir ?

Le Gabon vient d’inaugurer son premier data center national et souverain à Nkok, porté par ST Digital, tandis que le Sénégal prépare son cloud national autour des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) 2026. Ces projets illustrent une ambition nouvelle : permettre à l’Afrique de mieux maîtriser ses données. Mais avec moins de 1 % des capacités mondiales de data centers, le continent peut-il réellement construire son autonomie numérique?

Par Dounia Ben Mohamed


Chaque jour, des milliards de personnes produisent des milliards de données. Messages, photos, transactions bancaires, vidéos ou recherches en ligne : derrière ces usages numériques du quotidien se cachent des infrastructures essentielles, les data centers. Ces immenses bâtiments de serveurs stockent, sécurisent et traitent les données qui font fonctionner le cloud, l’intelligence artificielle et les services numériques modernes. Or, une part importante des données générées par les Africains reste encore hébergée hors du continent, dans des infrastructures situées en Europe, aux États-Unis ou ailleurs. Une dépendance qui pose désormais une question stratégique : qui contrôle les données africaines à l’heure de l’IA et de la montée des cybermenaces ?


Une ambition nouvelle

Cette question commence à trouver des réponses. Le 3 juillet dernier, le Gabon inaugurait à Nkok son premier data center national et souverain, construit par ST Digital. Quelques jours plus tard, l’Algérie inaugurait son Centre national des services numériques avec Huawei, tandis que le Sénégal préparait son cloud national pour les systèmes critiques des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) 2026 avec Alibaba Cloud. Au Maroc, un projet de data center hyperscale de 500 mégawatts est annoncé à Dakhla, tandis que le Congo-Brazzaville développe également une infrastructure nationale.

Ces initiatives témoignent d’une ambition nouvelle alors que l’Afrique reste encore très loin derrière : le continent représente moins de 1 % des capacités mondiales de data centers et environ 0,5 % du marché du cloud computing. Selon l’Africa Data Centres Association, sa capacité active atteint environ 360 mégawatts, avec 238 mégawatts supplémentaires en construction. Un paradoxe que souligne Stéphane Duproz, figure historique du secteur et ancien CEO d’Africa Data Centres : « Il y a la croissance liée à la technologie, avec notamment l’arrivée de l’intelligence artificielle, qui a créé une nouvelle demande. Et puis il y a la croissance liée à des populations ou des marchés qui ne sont pas encore totalement pénétrés. L’Afrique est la seule région qui est dans les deux paniers. »

« Le réel enjeu maintenant va être de savoir si on laisse le contrôle de toutes ces données à des étrangers »

Datacenters ©St Digital

Construire un data center : une équation complexe entre énergie, capital et confiance

Si l’ambition politique progresse, le développement d’un véritable écosystème africain reste confronté à des obstacles majeurs. Le premier est énergétique. Un data center n’est pas seulement un bâtiment rempli de serveurs. C’est une infrastructure qui fonctionne en permanence et qui exige une alimentation électrique stable, sécurisée et compétitive. « Le frein majeur numéro un, c’est d’assurer l’énergie », estime Stéphane Duproz. « Le monde numérique a besoin de beaucoup d’énergie, mais aussi d’une énergie fiable, pas trop chère et de plus en plus verte. » Cette contrainte est d’autant plus importante que l’arrivée massive de l’intelligence artificielle va accroître les besoins en puissance informatique.

À cela s’ajoute la question du financement. Construire ces infrastructures nécessite des investissements considérables. « À titre d’exemple, un data center d’une capacité d’environ 10 mégawatts représente aujourd’hui un investissement de l’ordre de 100 à 120 millions de dollars », souligne Stéphane Duproz. Les investisseurs recherchent donc un environnement stable, avec un cadre réglementaire clair et une visibilité sur la demande future. « Les financements existent pour les bons projets. Mais il faut de la visibilité sur l’environnement dans lequel va s’opérer l’activité data center, sur la réglementation et sur les engagements clients à long terme. » C’est justement cette combinaison entre volonté publique et capacité privée qui sera déterminante pour faire émerger une véritable industrie africaine.

« Le monde numérique a besoin de beaucoup d’énergie, mais aussi d’une énergie fiable, pas trop chère et de plus en plus verte. »


ST Digital : construire un modèle africain du cloud

C’est l’ambition de ST Digital, entreprise africaine de transformation numérique qui a progressivement étendu son activité vers les infrastructures cloud et l’hébergement sécurisé des données. « Depuis deux ans environ, on a emprunté un virage cloud très sérieux à travers la construction de data centers en Afrique », explique Yann-Gabriel N’Zi, directeur général de ST Digital Côte d’Ivoire. En attestent la rénovation et mise à jour d’un data center existant au Cameroun, l’inauguration en octobre dernier d’un data center neuf en Côte d’Ivoire, certifié Tier 3, ISO 27001 et PCI DSS, puis l’ouverture en juin dernier d’un data center Tier 3 au Gabon, à Nkok.

Cette stratégie traduit une volonté de positionner ST Digital comme un opérateur régional capable d’accompagner la montée en puissance des besoins africains en cloud, en cybersécurité et en souveraineté numérique. Pour ST Digital, cette stratégie répond à deux enjeux majeurs. « Le premier sujet, c’est la donnée. Aujourd’hui, c’est l’or du XXIᵉ siècle. L’Afrique a longtemps travaillé sur la connectivité, l’accès à Internet. Aujourd’hui, la question est : comment héberger, gérer et sécuriser cette donnée ? ». Le deuxième enjeu est celui de la souveraineté numérique. « Il y a beaucoup d’acteurs internationaux qui essaient de répondre à la demande en Afrique. Mais la question est aussi de savoir comment construire une souveraineté numérique africaine. » Pour lui, cette souveraineté ne peut pas reposer uniquement sur des infrastructures importées.

ST Digital Gabon

Des opérateurs régionaux pour structurer le marché africain

En attendant, le marché reste largement porté par de grands groupes mondiaux : Digital Realty, qui contrôle notamment Teraco en Afrique du Sud, iColo au Kenya et Medallion au Nigéria, Equinix – qui a renforcé sa présence avec l’acquisition de MainOne en Afrique de l’Ouest -, Africa Data Centres, filiale de Cassava Technologies, ou encore Raxio, qui développe une présence multipays sur le continent. « Il y a aussi des champions locaux qui vont continuer à se développer », observe Stéphane Duproz. Pour lui, l’Afrique ne reproduira pas nécessairement les modèles existants en Europe ou aux États-Unis. « Je crois beaucoup plus au développement en Afrique d’un modèle multipolaire, avec des pôles régionaux, sous-régionaux et des capitales numériques. Les évolutions technologiques rendent en effet indispensable une plus grande proximité avec les utilisateurs », analyse-t-il.

« Les évolutions technologiques rendent en effet indispensable une plus grande proximité avec les utilisateurs »


La souveraineté numérique commence par un cadre réglementaire

À ce titre, pour Yann-Gabriel N’Zi, l’environnement réglementaire sera déterminant. «Il faut que les lois de localisation des données soient claires, qu’elles soient appliquées, mais aussi qu’elles restent évolutives parce que nous sommes dans un domaine qui avance extrêmement vite.» L’enjeu est complexe : attirer les investissements tout en protégeant les intérêts stratégiques des États et des entreprises africaines.

De même, un autre défi pourrait devenir critique : celui des talents. Les data centers, le cloud computing et l’intelligence artificielle nécessitent des compétences hautement spécialisées. Or, le continent manque encore de formations adaptées aux besoins réels du marché. « C’est un gros frein de notre écosystème : les compétences locales », déplore Yann-Gabriel N’Zi. Selon lui, l’enjeu est double : former les compétences africaines et réussir à les retenir. Une condition indispensable si l’Afrique veut dépasser le simple rôle de marché consommateur et construire une véritable industrie numérique.


L’énergie, nouveau terrain de coopération entre numérique et développement

Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, la question énergétique devient encore plus stratégique. Les modèles d’IA nécessitent des capacités de calcul considérables et donc davantage d’électricité. Pour Stéphane Duproz, l’Afrique doit transformer cette contrainte en opportunité. « Les opérateurs de data centers en Afrique vont devoir créer leur propre énergie ». Une évolution qui pourrait changer le rôle traditionnel des infrastructures numériques. Aujourd’hui, un data center est souvent perçu comme un grand consommateur d’électricité. Demain, il pourrait devenir un acteur intégré des écosystèmes énergétiques locaux. « Je vois les opérateurs de data centers se rapprocher davantage des producteurs et des distributeurs d’énergie afin de construire des modèles intégrés, où ces infrastructures ne seraient pas seulement des consommatrices d’électricité, mais pourraient aussi contribuer à accroître les capacités disponibles et à soutenir les réseaux locaux », explique Stéphane Duproz.

Derrière le débat technique sur les serveurs et les infrastructures se cache finalement une question beaucoup plus large : celle du modèle économique africain dans l’économie numérique. « Pendant des décennies, le continent a exporté ses ressources naturelles tout en voyant une grande partie de la valeur ajoutée être créée ailleurs, relève Stéphane Duproz. Aujourd’hui, la ressource la plus importante dans le monde, c’est la donnée. Le risque serait donc de reproduire le même schéma. Il faut s’assurer que les données créées en Afrique restent en Afrique, de manière à ce que la valeur créée à partir de ces données reste africaine aussi. »

 « Les opérateurs de data centers en Afrique vont devoir créer leur propre énergie. »

Datacenters ©St Digital

Le pari africain de la donnée

À ce titre, l’Afrique ne part pas d’une page blanche. Le continent dispose déjà d’atouts considérables : une population jeune, une adoption rapide des services numériques, des écosystèmes technologiques en croissance et une demande qui ne cesse d’augmenter. Mais la prochaine étape sera décisive. La bataille ne sera plus seulement celle de l’accès à Internet. Elle sera celle de la capacité à maîtriser les infrastructures qui donnent de la valeur au numérique. Comme le résume Yann-Gabriel N’Zi, l’enjeu est désormais de faire comprendre que la donnée n’est pas un sujet réservé aux experts. « Aujourd’hui, ce n’est pas seulement une question technique. C’est dans la maison de tout le monde. Facebook est dans la maison de tout le monde. La donnée concerne tout le monde ». À mesure que le continent accélère sa transformation digitale, les data centers pourraient devenir bien plus que des bâtiments remplis de serveurs : les fondations d’une nouvelle souveraineté économique africaine.

« Il faut s’assurer que les données créées en Afrique restent en Afrique, de manière à ce que la valeur créée à partir de ces données reste africaine aussi »



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