Chaque été, des centaines de milliers d’Africains vivant en Europe, en Amérique du Nord ou ailleurs retrouvent leur pays d’origine. Mais derrière les retrouvailles familiales se déploie une économie encore insuffisamment ciblée : billets d’avion, locations de voitures, hébergement, restauration, loisirs, cadeaux, événements, travaux immobiliers et parfois investissements. Alors que le tourisme africain pèse désormais 228 milliards de dollars, la diaspora reste un segment difficile à mesurer, encore largement traité comme une clientèle saisonnière plutôt que comme un marché à part entière.
Par Awa Sidibé
Chaque été, les aéroports se remplissent de voyageurs chargés de valises, les maisons familiales accueillent enfants et petits-enfants, et les dépenses se concentrent autour des retrouvailles. Cela, ce n’est que la première étape. Derrière le voyage familial se trouve une chaîne de valeur beaucoup plus large : transport aérien, hébergement, location de véhicules, restauration, commerce, loisirs, événements, services culturels et, pour une partie des visiteurs, dépenses immobilières et entrepreneuriales. La diaspora ne vient donc pas seulement « au pays ». Elle y consomme, y séjourne, s’y déplace, y fait travailler des prestataires et y prépare même des projets.
Une puissance touristique africaine en pleine expansion
Les chiffres globaux donnent déjà la mesure du marché. Selon les dernières données du World Travel & Tourism Council (WTTC), le secteur Travel & Tourism a contribué à hauteur de 228 milliards de dollars à l’économie africaine en 2025, soit 7 % du PIB régional, et a soutenu 30,2 millions d’emplois. L’organisation prévoit 241 milliards de dollars de contribution en 2026 et 31,5 millions d’emplois. En 2025, l’Afrique a accueilli 99,2 millions de visiteurs internationaux, tandis que les dépenses des visiteurs internationaux devraient atteindre 80 milliards de dollars en 2026.
Ces chiffres ne permettent toutefois pas d’isoler la diaspora africaine. Un Africain vivant en France qui revient au Sénégal ou une Camerounaise installée au Royaume-Uni qui séjourne à Douala peuvent être enregistrés comme visiteurs internationaux sans que leur comportement économique spécifique soit distingué de celui d’un touriste classique. Les travaux universitaires sur le tourisme dit VFR — Visiting Friends and Relatives soulignent pourtant depuis longtemps les effets possibles de ces déplacements sur les revenus locaux, les recettes en devises et l’emploi.

« Nous ne sommes pas une clientèle de voyageurs et de touristes »
Pour Fanta Konaté, fondatrice et CEO de Jotay Travel Agency, une agence de voyage spécialisée dans l’organisation de séjours groupés et sur mesure en Afrique, pour la diaspora, cette clientèle possède une caractéristique fondamentale : « Nous, diasporas, nous ne sommes pas une clientèle de voyageurs et de touristes. Le tourisme est pour nous un loisir qui est nouveau. »
Selon elle, les générations issues de l’immigration ont longtemps reçu une autre culture de la mobilité : travailler, étudier, épargner et envoyer de l’argent au pays. Le voyage de loisir comme composante régulière du budget familial est venu plus tard. Cette évolution crée un décalage entre les attentes de la clientèle et l’offre disponible. « Ce qui manque au milieu, c’est l’éducation au voyage ». La formule renvoie à des questions très concrètes : connaissance des prix, niveau de prestation, attentes en matière de confort, choix de l’hébergement ou encore compréhension du coût réel d’un séjour.
Une clientèle qui veut désormais son propre modèle
Cette évolution est particulièrement visible dans l’hébergement. Pendant longtemps, le retour au pays signifiait naturellement dormir chez les parents ou dans la famille élargie. Cette pratique demeure importante, mais elle n’est plus systématique. « La diaspora ne veut plus aller dormir chez la famille », constate Fanta Konaté. Une famille qui loue un appartement ou une maison génère une dépense qui n’existait pas nécessairement auparavant. Elle peut également louer une voiture, réserver des restaurants, organiser des sorties et acheter des produits à rapporter dans son pays de résidence.
Ghislaine Biloghe Martinez, fondatrice de Diaspora Elite Finance et spécialiste de la structuration du capital diasporique, observe cette diversification. « Les principales dépenses concernent le transport aérien, l’hébergement, les déplacements sur place, la restauration, les loisirs, les cadeaux et le soutien aux proches ». Mais elle insiste sur une dépense qui dépasse le séjour lui-même : « Ces dépenses dépassent toutefois la consommation courante : une partie de la diaspora profite de son séjour pour financer des travaux, acquérir un bien ou faire avancer un projet ». Le voyage devient alors un point de jonction entre consommation, solidarité familiale et accumulation patrimoniale.
L’avion : premier maillon de cette économie saisonnière
Pour une diaspora qui revient chaque été au pays, l’avion constitue le premier maillon de cette économie du retour. Corsair, acteur des liaisons entre la France et l’Afrique de l’Ouest, indique : « Cet été, nous avons enregistré de bons niveaux de fréquentation. Sur les mois de juillet et août, notre taux de remplissage s’est maintenu à un très bon niveau, quasiment équivalent à celui de l’été dernier. » La compagnie souligne notamment « une forte attractivité d’Abidjan et de Cotonou ».
Elle observe également « une tendance de réservation de dernière minute particulièrement marquée sur certaines destinations, notamment Abidjan ». La demande ne se joue donc pas uniquement plusieurs mois à l’avance. Une partie du marché se décide tardivement, ce qui suppose des stratégies commerciales et tarifaires capables de convertir rapidement cette demande.

Le Maroc, laboratoire du tourisme diasporique
Le Maroc offre un exemple particulièrement éclairant de l’ampleur que peut prendre cette économie. Le pays distingue depuis longtemps les Marocains résidant à l’étranger (MRE) dans ses statistiques touristiques et organise chaque été l’opération Marhaba pour accompagner leurs retours. En 2026, Marhaba a ainsi accueilli 4 137 594 MRE, soit une hausse de 1,8 % par rapport à 2025, avec des pics de près de 80 000 arrivées quotidiennes.
La diaspora représente également une composante majeure du marché touristique marocain. En juillet 2025, les MRE avaient représenté 1,8 million d’arrivées, soit 52 % des arrivées touristiques enregistrées depuis le début de l’année à cette date. Sur l’ensemble de 2025, le Maroc a finalement accueilli 19,8 millions de visiteurs, selon le ministère du Tourisme. Le cas marocain montre ainsi l’importance de considérer la diaspora non comme une clientèle occasionnelle, mais comme un marché économique spécifique, à la croisée du tourisme, du transport, de la consommation et des flux financiers.
Le paradoxe d’un marché puissant mais peu segmenté
Si les acteurs du transport identifient déjà les flux, le secteur touristique dans son ensemble semble encore moins structuré autour de cette clientèle. Ghislaine Biloghe Martinez estime que les initiatives existent, mais restent insuffisamment coordonnées. « La diaspora est encore trop souvent considérée comme une clientèle captive de haute saison, plutôt que comme un segment stratégique à connaître et à fidéliser. »
« Les pays africains ne doivent pas attendre l’arrivée de la diaspora pour lui proposer des opportunités d’investissement : un investissement se prépare, se mûrit et repose sur la confiance »
Elle identifie plusieurs besoins spécifiques : billets flexibles, franchises bagages adaptées, hébergements familiaux, mobilité sur place, paiements internationaux et services fiables à distance. Cette logique vaut également pour l’investissement. « Les pays africains ne doivent pas attendre l’arrivée de la diaspora pour lui proposer des opportunités d’investissement : un investissement se prépare, se mûrit et repose sur la confiance », souligne-t-elle. Avant le séjour, pendant les vacances et après le retour, elle préconise un accompagnement permettant de transformer « quelques semaines de présence physique en un corridor d’investissement sécurisé et accessible toute l’année ». Le billet d’avion n’est alors plus le produit final, mais la première brique d’un ensemble comprenant hébergement, transport terrestre, loisirs, événements, services financiers et éventuellement investissement.
De la valise aux projets immobiliers
C’est là que l’économie des vacances rejoint celle de la diaspora au sens large. La Banque africaine de développement estime que les transferts de fonds vers l’Afrique ont atteint 104,8 milliards de dollars en 2024, contre 11,4 milliards en 2000. Ces flux ne sont évidemment pas des dépenses touristiques : il faut distinguer les remises envoyées aux familles des dépenses réalisées pendant les séjours. Mais ils montrent l’existence d’une capacité financière diasporique considérable. Une partie de cette capacité peut se transformer, lors des retours au pays, en dépenses liées au logement, aux travaux, à la mobilité ou à des projets entrepreneuriaux. L’enjeu consiste donc à créer un parcours permettant de passer de la présence physique à l’investissement, avec des projets identifiés en amont, des rencontres et visites pendant le séjour, puis un suivi à distance.
Le marché existe. L’offre reste à construire
Fanta Konaté pointe pourtant une faiblesse persistante : l’offre touristique n’est pas suffisamment pensée pour cette clientèle. « Il n’y a aucun loueur de véhicules qui s’est dit : “Je vais faire une offre destinée à la diaspora”. » Elle fait le même constat dans l’hôtellerie et les services touristiques. Alors que, souligne-t-elle, la diaspora cherche désormais des prestations qui correspondent à son expérience et à ses attentes : des restaurants, des hébergements, des transports, des guides et des expériences capables de raconter le pays autrement que par le seul prisme familial. Le WTTC estime que les dépenses domestiques représentent encore environ 61 % des dépenses touristiques en Afrique, tandis que les dépenses internationales progressent rapidement. La diaspora se situe précisément à la frontière entre ces deux univers : internationale par son lieu de résidence, mais profondément connectée au marché local par ses liens familiaux, culturels et patrimoniaux.
Sortir du « tourisme de retour »
Le véritable enjeu est donc moins de convaincre la diaspora de revenir que de mieux comprendre ce qu’elle fait lorsqu’elle revient. Une clientèle qui voyage avec ses enfants n’a pas nécessairement les mêmes besoins qu’un voyageur seul. Une famille qui revient chaque année n’a pas les mêmes attentes qu’un primo-visiteur. Un entrepreneur qui profite de ses vacances pour visiter un terrain ou rencontrer un partenaire n’a pas le même parcours qu’un touriste venu uniquement pour un festival.
Cette diversité plaide pour une segmentation plus fine et pour de meilleures données : durée de séjour, dépenses hors famille, hébergement marchand, location de véhicules, restauration, consommation culturelle, événements et investissements déclenchés ou préparés pendant le séjour. Car derrière le traditionnel « retour au bled » se trouve un marché beaucoup plus vaste : celui d’une diaspora qui ne veut plus seulement rentrer, mais voyager, consommer, découvrir, séjourner, investir et parfois entreprendre dans son pays ou sur le continent.
Pour les compagnies aériennes, les hôtels, les agences de voyages, les loueurs, les restaurateurs, les plateformes immobilières, les banques et les opérateurs touristiques, le défi est donc de transformer cette demande saisonnière en relation économique durable. Les vacances ne seraient alors plus seulement un moment de retrouvailles. Elles deviendraient l’un des points d’entrée d’une économie diasporique encore largement sous-exploitée.

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