À Abidjan, l’édition n’est plus une activité de niche portée par quelques passionnés isolés. Salons bondés, nouvelles maisons qui se créent chaque année, tirages qui grimpent sur certains titres : la filière du livre ivoirienne affiche aujourd’hui les signes d’un marché en pleine expansion, même si son financement peine encore à suivre le rythme.
Par Hawa Sidibé
On annonçait la mort du livre à l’ère du numérique. La Côte d’Ivoire n’a manifestement pas reçu le mémo : ici, les écrans n’ont pas vidé les salons, ils remplissent plutôt les stands. « Le marché en Côte d’Ivoire se porte bien », affirme, enthousiaste, Charles Pemont, éditeur, écrivain et président de l’Association des éditeurs de Côte d’Ivoire (ACDI). À la tête des Éditions L’Encre Bleue, il observe une chaîne de valeur qui se structure année après année : « On a des auteurs, des librairies, des éditeurs, des distributeurs. C’est toute la chaîne qui est présente. » Un mouvement que confirment les chiffres de sa propre association, qui compte désormais une quarantaine de maisons d’édition professionnelles membres. « C’est parce qu’il y a une forte demande qu’il y a l’offre », résume-t-il.
Un potentiel continental encore largement sous-exploité
Cette dynamique ivoirienne s’inscrit dans un marché africain qui reste, à l’échelle mondiale, marginal. Selon la cartographie publiée par l’UNESCO en 2025 (The African Book Industry: Trends, Challenges & Opportunities for Growth), l’industrie africaine du livre pèse environ 7 milliards de dollars de revenus, soit seulement 5,4 % du marché mondial de l’édition, alors que le continent concentre 18 % de la population mondiale. Avec des politiques adaptées et des écosystèmes locaux renforcés, ce potentiel pourrait grimper jusqu’à 18,5 milliards de dollars par an, dont 13 milliards pour le seul segment scolaire, selon la même étude. Un contraste que le marché mondial, estimé à 156,6 milliards de dollars en 2025 par Grand View Research, rend d’autant plus frappant : l’Afrique n’y occupe qu’une place résiduelle, mais dispose, précisément pour cette raison, d’une marge de progression considérable.
Le déséquilibre commercial du continent illustre l’ampleur du chantier : en 2023, l’Afrique a importé pour environ 597 millions de dollars de livres (rapport de l’UNESCO, The African Book Industry: Trends, Challenges & Opportunities for Growth), contre seulement 81 millions de dollars d’exportations. L’enjeu, pour les éditeurs africains, dépasse donc la seule production de titres : il s’agit de bâtir une industrie capable de financer, produire, distribuer et exporter ses propres œuvres.
« L’industrie africaine du livre pèse environ 7 milliards de dollars de revenus, soit seulement 5,4 % du marché mondial de l’édition, alors que le continent concentre 18 % de la population mondiale »

Le scolaire finance, la littérature générale légitime
La Côte d’Ivoire offre un terrain particulièrement favorable à cette bascule. Croissance économique, urbanisation et émergence d’une classe moyenne créent un environnement plus propice aux dépenses culturelles, avec une demande qui déborde désormais du seul cadre scolaire. Le scolaire reste néanmoins le socle économique de la profession. « Pour toutes les maisons d’édition, le scolaire représente forcément plus de la moitié du marché », explique Adou Franklin, responsable éditorial de Massaya Éditions, maison créée en 2021 et positionnée sur la littérature jeunesse et le parascolaire. « C’est ce qui est le plus demandé sur le marché de l’édition. »
Cette prédominance est à la fois une force et une limite : elle garantit un marché conséquent à chaque rentrée, mais laisse une marge importante à explorer du côté de la littérature générale. C’est précisément le pari qu’a fait Charles Pemont en fondant L’Encre Bleue en 2010, après avoir constaté que « la plupart des éditeurs mettaient un accent particulier sur le livre scolaire au détriment de la littérature générale ». Sa maison a choisi d’inverser la tendance : « 80 % de littérature générale et 20 % de manuel scolaire. » Un choix qui dépasse, selon lui, la seule logique commerciale : « C’est la littérature générale qui peut être le baromètre du bouillonnement culturel d’un pays. »
La jeunesse, locomotive des ventes
D’autres segments confirment ce potentiel. Chez les Éditions Barrow, Soumahoro Ben Amir Mohamed cite l’exemple d’un titre jeunesse qui a atteint « près de 25 000 exemplaires », contre un tirage moyen de 5 000 dans sa maison, un écart qui montre qu’un livre bien positionné peut largement dépasser les standards du marché. La littérature jeunesse n’est d’ailleurs pas un phénomène propre à la Côte d’Ivoire : certaines études sectorielles estiment ce segment à plus de 10 milliards de dollars à l’échelle mondiale en 2025. Chez Saint Graal Ivoirien, maison créée en 2024, Yves Arsène Kouakou observe la même appétence, à laquelle s’ajoute une autre niche porteuse : « À notre niveau, ce sont surtout les romans à l’eau de rose. »
La création de Saint Graal illustre aussi l’arrivée d’une nouvelle génération d’éditeurs venus combler des espaces vacants. « Les jeunes auteurs ont du mal à trouver un éditeur. Saint Graal vient répondre à cette demande », explique Yves Arsène Kouakou, dont la maison publie déjà des auteurs béninois, congolais et européens : « On est panafricain. » Une ouverture régionale à laquelle Charles Pemont donne un nom : « Pour l’Afrique de l’Ouest francophone, la Côte d’Ivoire est déjà le hub. »
« Pour l’Afrique de l’Ouest francophone, la Côte d’Ivoire est le hub du marché du livre »



Le numérique, allié plutôt que menace
Longtemps présenté comme une menace pour le papier, le numérique est désormais perçu par les éditeurs ivoiriens comme un outil de conquête du lectorat. Soumahoro Ben Amir Mohamed, actif sur les réseaux sociaux, en fait un levier de fidélisation directe : « Faire des lives au quotidien permet de créer une communauté. Et cette communauté-là viendra chez toi acheter tes livres. » Une mutation qui redéfinit aussi le rôle de l’auteur, selon Adou Franklin : « Un livre ne peut pas se vendre si l’auteur n’est pas là, s’il ne participe pas aux salons, s’il ne s’implique pas. »
Cette évolution nourrit également l’essor de l’autoédition et des modèles participatifs. « Elle est très, très lucrative », confie Soumahoro Ben Amir Mohamed, qui y voit une sécurité pour les deux parties : l’éditeur limite son exposition financière, l’auteur est certain de voir son livre publié. Chez Saint Graal, le modèle diffère légèrement : édition à compte éditeur ou à compte participatif, où l’auteur prend en charge une partie des frais, une formule qu’Yves Arsène Kouakou distingue de l’autoédition proprement dite. Charles Pemont, lui, reste plus réservé : « Je ne soutiens pas l’autoédition, mais je l’encourage à se professionnaliser. »
Reste que la filière doit encore trouver les moyens de financer sa croissance. « On a envie de produire, produire plus. Mais souvent, le financement, c’est ce qui freine », déplore Soumahoro Ben Amir Mohamed. Un frein qui dépasse les seuls coûts d’édition et touche aussi les tirages, la communication et l’expansion régionale. S’y ajoute le coût de fabrication : la Côte d’Ivoire dispose d’imprimeurs compétents, mais les intrants importés renchérissent la production. « À cause des taxes sur les intrants, le livre fabriqué localement coûte plus cher que le livre fabriqué à l’étranger, transporté et dédouané », souligne Charles Pemont — un manque à gagner pour l’économie nationale.
La distribution reste elle aussi inégalement répartie sur le territoire. « On a de grands distributeurs sur le scolaire, alors qu’il nous faudrait les mêmes sur la littérature générale », estime Charles Pemont. Ce vide profite au piratage, qu’il qualifie de véritable « plaie » pour des éditeurs qui investissent dans la production et la promotion d’un titre avant d’en voir des copies circuler. Ce phénomène est d’ailleurs identifié par L’UNESCO parmi les obstacles structurels au développement de l’édition africaine.
« À cause des taxes sur les intrants, le livre fabriqué localement coûte plus cher que le livre fabriqué à l’étranger, transporté et dédouané »



Les salons, accélérateurs commerciaux
Face à ces contraintes, les salons jouent un rôle disproportionné dans le modèle économique de la filière. À Abidjan, les chiffres du Salon international du livre (Sila) en témoignent : sa 16ᵉ édition, tenue du 28 avril au 2 mai 2026, a réuni 200 000 visiteurs et 125 exposants, pour 45 000 titres présentés, 60 000 exemplaires vendus et 200 millions de francs FCFA (environ 305 000 euros) de chiffre d’affaires, des niveaux records, après les 125 000 visiteurs de 2025. « Dans un salon, vous avez un marché », résume Adou Franklin, qui place le Sila au premier rang de ses rendez-vous commerciaux, devant le Salon international du livre de OuagAdouugou, « un très bon marché ». Les rendez-vous internationaux, eux, permettent de gagner en notoriété : « C’est très important d’avoir une visibilité », insiste-t-il, avant de résumer la complémentarité entre digital et physique : les réseaux sociaux construisent la communauté, les salons offrent l’espace où la rencontrer et vendre directement.
En attendant, Yves Arsène Kouakou porte, lui, un autre rendez-vous de la filière : le Meeting international du livre et des arts associés (Mila), qu’il dirige en tant que commissaire général depuis sa création en 2017. « Plus qu’un simple salon, le Mila s’est imposé comme un carrefour de convergence pour les professionnels du livre, offrant une vitrine et une opportunité de réseautage aux auteurs émergents de tout le continent », explique le jeune éditeur.
« Plus qu’un simple salon, le Mila s’est imposé comme un carrefour de convergence pour les professionnels du livre, offrant une vitrine et une opportunité de réseautage aux auteurs émergents de tout le continent »



Transformer un marché en industrie
Le défi ivoirien n’est donc plus de créer une demande, mais de bâtir autour d’elle une industrie assez solide pour la servir. Financement, coût des intrants, distribution, piratage, professionnalisation de l’autoédition : les chantiers restent nombreux. Mais les signaux positifs s’accumulent : nouvelles maisons, collaborations panafricaines, tirages en forte croissance, et formations universitaires aux métiers du livre désormais disponibles dans le pays, selon Charles Pemont.
L’UNESCO voit précisément dans cette structuration la condition pour transformer le potentiel culturel africain en marché économique à part entière. La Côte d’Ivoire, elle, possède déjà une large part de cette chaîne de valeur, et s’appuie sur son poids régional pour aller chercher des lecteurs au-delà de ses frontières. Preuve de ce dynamisme : au Salon du livre d’Afrique francophone d’Accra (Salifa), organisé du 21 au 23 août 2026 dans la capitale ghanéenne, les éditeurs ivoiriens formaient la délégation majoritaire, signe du poids pris par la Côte d’Ivoire dans l’écosystème éditorial ouest-africain.

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