Fondatrice et PDG de Lami Insurance Technology, une entreprise de technologie d’assurance basée au Kenya, Jihan Abass entend capter un marché colossal resté en marge du continent : celui de l’assurance, dont le besoin explose bien que la couverture demeure encore marginale. Son ambition : faire de ce produit financier un outil d’inclusion économique.
Par Olivia Yéré Daubrey
C’est à la suite d’une conversation fortuite avec un serveur dans un café de Mombasa, sa ville natale, que Jihan Abass a eu le déclic. Son interlocuteur venait de lui confier qu’il n’avait pas d’assurance maladie. La jeune Kényane décide aussitôt de se plonger dans l’univers des assurances et constate que ce cas, loin d’être isolé, témoigne d’une lacune criante. Sur le continent, moins de 3 % de la population est couverte par une assurance. Formée à la Bayes Business School de Londres, puis à Oxford où elle a obtenu un MBA, Jihan venait alors de débuter une carrière de négociante en matières premières. Cette discussion changera tout. L’appel de l’entrepreneuriat s’impose, nourri par une conviction : le risque, en Afrique, reste mal compris et mal couvert. L’assurance y souffre d’une image persistante : complexe, coûteuse et déconnectée des réalités quotidiennes. « De nombreux produits existent, mais ils n’atteignent pas réellement les populations », explique-t-elle1. Une défaillance structurelle qui révèle, en creux, l’ampleur d’un marché encore largement inexploité.
Griffin et Lami : digitaliser pour démocratiser
En 2016, à seulement 23 ans, elle crée Griffin Insurance, la première compagnie d’assurance automobile numérique du Kenya, avec une ambition claire : rendre l’assurance accessible au plus grand nombre. L’application lancée par la start-up permet de souscrire un contrat en quelques minutes, de fractionner les paiements, de suspendre sa couverture et de déclarer un sinistre directement depuis son smartphone. Résultat : des délais de traitement réduits à une semaine, contre près d’un mois dans les circuits traditionnels. Dans la foulée, elle lance en 2018 Lami Insurance Technology, la brique technologique du modèle. La plateforme permet aux entreprises — assureurs, fintechs ou acteurs digitaux — de concevoir et distribuer leurs propres produits d’assurance. Une approche B2B2C qui accélère la diffusion de solutions adaptées aux usages locaux. « Notre objectif est simple : démocratiser l’accès à l’assurance », résume Jihan.
S’imposer dans un secteur verrouillé
Entrer dans un secteur historiquement conservateur n’a rien d’évident, encore moins pour une jeune femme africaine. « Au début, les gens pensaient que ce que je voulais faire était un peu fou. Beaucoup pensaient que le problème était trop vaste pour être résolu », se souvient-elle. Dans cet environnement marqué par des modèles peu flexibles, la crédibilité ne se décrète pas : elle se prouve. « Les résultats font foi : lorsque vous prouvez concrètement vos avancées, les autres finissent naturellement par adhérer à votre vision et la comprendre ».
Résultats à l’appui, son modèle finit par convaincre. Mais le parcours reste exigeant. « Quand j’ai commencé, je ne savais pas vraiment ce qu’était le burn-out. Je travaillais littéralement de 7 h du matin à 21 h tous les jours », déclarait-elle récemment dans une interview à la BBC2. Elle ajoutait : « Parfois, je me réveille au milieu de la nuit. C’est vraiment cette anxiété liée au fait de savoir que tout le monde dépend de vous ». Une tension inhérente à l’entrepreneuriat, portée par une logique de responsabilité : « On fait cela pour réussir […] même si le risque de faillite existe », concluait-elle.
Une montée en puissance progressive
Malgré des débuts marqués par le scepticisme des investisseurs, Lami réalise un premier tour d’amorçage de 500 000 dollars, puis lève jusqu’à 5,5 millions de dollars. Une étape clé pour structurer son expansion. Aujourd’hui, la stratégie repose sur des partenariats avec des acteurs financiers et technologiques, afin d’étendre sa présence à l’échelle régionale. L’enjeu : industrialiser l’accès à l’assurance via des canaux digitaux déjà adoptés par les populations. Au-delà de la technologie, le principal frein reste culturel. Le manque de confiance dans l’assurance, combiné à des croyances ou à une méconnaissance du produit, limite son adoption. « Beaucoup dépendent d’une seule source de revenu sans la protéger », souligne Jihan Abass. Or un choc imprévu peut suffire à faire basculer une famille. Dès lors, l’enjeu devient aussi pédagogique : expliquer, rassurer et démontrer la valeur concrète de l’assurance dans la vie quotidienne.
Redéfinir les standards africains
À travers Griffin et Lami, Jihan Abass ne se contente pas d’innover. Elle ambitionne de redéfinir les standards d’un secteur clé pour le développement économique du continent. Son approche repose sur une conviction simple : il n’existe pas de moment parfait pour entreprendre. « La première étape, c’est toujours d’essayer », affirme-t-elle. Dans un marché encore largement souspénétré, cette prise d’initiative pourrait bien ouvrir la voie à une nouvelle génération d’acteurs, capables de transformer le risque en opportunité. « Le manque de confiance dans l’assurance, combiné à des croyances ou à une méconnaissance du produit, limite son adoption »
1. Intervention en 2023 lors de la conférence ITC DIA Europe, à Barcelone.
2. BBC News Africa, 14 janvier 2026.

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