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Certifications : Marché en Pleine Explosion… Ou Nouvelle Bulle ?

Sur le continent africain, le marché des certifications connaît une croissance fulgurante. Portées par la promesse d’une employabilité accélérée et de trajectoires professionnelles revitalisées, ces formations séduisent massivement. Mais au-delà de l’engouement, une interrogation s’impose : ce phénomène répond-il réellement aux attentes du marché ou alimente-t-il une nouvelle forme d’illusion collective ?

Par Dounia Ben Mohamed


Dix-huit mille. C’est le nombre de candidatures reçues en quelques jours par Epitech Afrique au Bénin, en 2020, lorsque l’établissement, nouvellement créé, répond à un appel d’offres du ministère du Numérique. Un chiffre qui dit l’ampleur du décrochage entre « un système éducatif hérité du modèle colonial français, conçu pour fabriquer des fonctionnaires », ainsi que le résume Paul Ginies, consultant international en systèmes éducatifs et ex-directeur d’Eranove Academy, et une économie africaine qui avance à une tout autre vitesse.

Le secteur de l’EdTech en Afrique pesait 7,3 milliards de dollars en 2025 et devrait atteindre 19,2 milliards d’ici 2034, avec un taux de croissance annuel de 11,3 %. Parmi tous les segments, les micro-certifications et programmes courts enregistrent les progressions les plus rapides, avec des taux de complétion 40 à 60 % supérieurs aux formations traditionnelles, et une adoption croissante des employeurs. La ruée est réelle. La question est de savoir si elle mène là où on le croit.

©Epitech Africa


Le Diplôme est Mort. Vive la Compétence ?

Pour comprendre l’explosion des certifications, il faut d’abord comprendre ce contre quoi elles réagissent. La Banque africaine de développement (BAD) estime que 12 millions de jeunes Africains entrent chaque année sur le marché du travail pour seulement 3 millions d’emplois formels créés. Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), près de 72 millions de jeunes Africains sont aujourd’hui exclus de toute activité productive – ni emploi, ni éducation, ni formation. « Avec des millions de travailleurs dans l’informel – premier moteur de l’économie –dont aucun système ne valide les compétences », souligne Paul Ginies. C’est dans ce double vide que le marché des certifications a trouvé son terrain d’expansion.

 « Nous, notre promesse, c’est l’employabilité.  Peu importe la certification, ce qui compte c’est ce qu’on en fait après »

Sur le terrain, les résultats affichés par certains acteurs sont sans appel. Epitech Afrique revendique 97 % d’intégration professionnelle sur ses formations certifiantes de six mois en moyenne en développement, data, intelligence artificielle… Avec, au total, 450 jeunes formés en quatre ans sur la Côte d’Ivoire et le Bénin. Des profils variés, sans prérequis, venus de tous horizons. « Aujourd’hui, depuis le Bénin, ils peuvent travailler avec des entreprises en Inde ou aux États-Unis », souligne Johanne Bruffaerts, directrice générale d’Epitech Afrique.

« On résume souvent la formation à une salle de classe et un formateur, en réalité c’est plus que cela. C’est un écosystème. Notre force, et celle de toutes celles qui fonctionnent, c’est d’être ancrées dans un écosystème », poursuit sa consœur Anne-Alice Fievet, Country Manager Côte d’Ivoire chez Epitech. Un réseau de plus de 300 partenaires employeurs entre Bénin et Côte d’Ivoire, des stages obligatoires, 70 à 80 % des placements via le réseau de l’école. « Nous, notre promesse, c’est l’employabilité. Peu importe la certification, ce qui compte c’est ce qu’on en fait après », ajoute Johanne Bruffaerts.

Cette recherche de crédibilité et d’ancrage dans le monde professionnel explique aussi le succès d’acteurs comme Africa Design School. Née d’une collaboration entre Sème City et l’École de design de Nantes, l’école a triplé ses effectifs en cinq ans – de 100 à plus de 300 étudiants – en ancrant sa pédagogie dans des projets réels. Pour Kefil Saka, directeur exécutif de l’établissement, cette dynamique répond avant tout à l’évolution des besoins des entreprises : « Aujourd’hui, le Bénin connaît une vraie transformation dans tous les secteurs. Les entreprises ont besoin de compétences en innovation, en design, en transformation digitale. C’est cette demande qui explique le développement de ces formations ». L’école propose désormais des formations certifiantes courtes – six à huit semaines, en cours du soir – pour des professionnels déjà en activité.

Autre ingrédient qui garantit le succès de ces établissements, le label.  À Kinshasa, Thibaut Deckers, fondateur de The Sales Academy, a trouvé sa propre équation : s’adosser dès l’origine à une institution reconnue, l’ICHEC Brussels Management School, pour le contrôle qualité. « Harvard et Oxford opèrent de plus en plus en Afrique. Pourquoi ? Parce que leur contenu est reconnu mondialement. Le défi, c’est de l’adapter aux réalités locales. » Sa Sales Academy cible les professionnels déjà en activité – cadres de multinationales en quête d’une promotion, managers de PME cherchant à moderniser leurs pratiques, entrepreneurs voulant accélérer leur croissance.

©Africa Design School


La Certification Internationale comme Passeport

L’adaptabilité aux réalités africaines, c’est également le credo des écoles Enko Education, 19 écoles dans 11 pays, 10 000 élèves et 80 % d’admissions dans l’université choisie. Si elles adressent un niveau différent, le secondaire, leur fondateur, Éric Pigno, a bâti un modèle d’écoles internationales africaines procurant des certifications internationales, un levier d’accès aux meilleures universités du monde. Même si, pour lui, l’enjeu dépasse largement la seule reconnaissance académique. « Le monde du travail évolue très vite, nous ne connaissons pas les métiers de demain. La seule chose que nous pouvons faire pour préparer les jeunes, c’est leur apprendre à apprendre. » Une vision qui fait de la certification non pas une finalité, mais un outil parmi d’autres pour développer l’adaptabilité, l’esprit critique et la capacité à évoluer dans un monde en mutation permanente. « Nous voulons former des jeunes ancrés en Afrique, ouverts sur le monde et prêts pour un futur en perpétuelle évolution. »

Et une conviction : l’IA va transformer l’équation de fond : « Le continent va peut-être faire dans l’e-éducation ce qu’il a fait dans la téléphonie mobile : sauter les étapes. Avec un téléphone et la 4G, on accède à ChatGPT. L’IA a fait tomber les barrières à l’accès ». Une révolution potentielle pour un continent qui, selon l’UNESCO, manque encore de 15 millions d’enseignants pour atteindre l’éducation universelle d’ici 2030.

@Enko Education


Les Angles Morts d’un Marché en Surchauffe

En attendant, derrière les success-stories, on constate l’existence d’un marché moins régulé, avec des certifications délivrées par des acteurs sans ancrage sectoriel réel, sans réseau d’entreprises, sans suivi post-formation. Pis, des influenceurs qui vendent des « certifications » en ligne comme on vend un abonnement Netflix. La valeur perçue monte ; la valeur réelle, elle, reste à démontrer.

« C’est là que se joue l’avenir : le défi de l’éducation, dans le monde, mais particulièrement en Afrique, où la jeunesse est le réservoir mondial, la richesse du continent… Mais il va falloir la former »

Paul Ginies identifie un glissement conceptuel dangereux : « Il y a une confusion croissante entre compétence, formation et certification ». Pour Kefil Saka, la question de la régulation devient centrale. « Les politiques publiques doivent organiser et réguler ce système de formation », affirme-t-il. Une régulation qui, à ce stade, peine à rattraper un marché ayant évolué à un rythme bien supérieur au sien. « Aujourd’hui, il faut offrir aux jeunes plusieurs options pour se former, mais le challenge reste la corrélation entre ces formations et les besoins du marché. »

« C’est là que se joue l’avenir », estime pour sa part Éric Pignot. « Le défi de l’éducation, dans le monde, mais particulièrement en Afrique, où la jeunesse est le réservoir mondial, la richesse du continent… Mais il va falloir former cette jeunesse. Ce qui impose d’asseoir tout le monde autour de la table. On a besoin d’un service public fort, qui doit mettre la barre, mettre en place une réglementation, fixer des standards et les faire respecter. D’autres standards peuvent venir des programmes d’accréditation, mais on ne peut pas remplacer le public. Ensuite, il faut utiliser le pouvoir du privé, sa capacité d’investissement, d’innovation et de flexibilité. Mais une collaboration est nécessaire entre les deux. »

La Côte d’Ivoire esquisse une piste concrète avec ses Certificats de Qualification Professionnelle (CQP), des certifications construites à la demande des entreprises et reconnues par le marché. Paul Ginies salue le principe, mais en souligne les limites : une goutte d’eau dans un océan de besoin et un coût par apprenant encore trop élevé pour une massification réelle.

La révolution qu’il appelle de ses vœux est d’ordre philosophique autant que technique : « Il faut passer de la logique de l’offre à la logique tirée par les besoins des entreprises. Partir des blocs de compétences réellement demandés, construire la formation autour d’eux, certifier le résultat ». Ce qui implique de sortir des silos disciplinaires – « un jeune qui veut travailler dans l’agriculture doit aussi savoir piloter un drone » – et repenser intégralement le continuum formation-emploi.

« La certification est plus qu’une alternative : c’est un impératif. Un impératif pour ne pas continuer un système qui coûte cher et produit des chômeurs. Et un impératif pour que l’Afrique prenne sa part d’un marché éducatif mondial »

En somme, la question n’est pas de savoir si les certifications ont un avenir en Afrique. Le marché de la formation au numérique sur le continent devrait dépasser les 130 milliards de dollars d’ici 2030.

« La certification est plus qu’une alternative : c’est un impératif », tranche Paul Ginies. « Un impératif pour ne pas continuer un système qui coûte cher et produit des chômeurs. Et un impératif pour que l’Afrique prenne sa part d’un marché éducatif mondial qui, si elle ne joue pas sa partition, sera capté par d’autres. » Autrement dit, soit l’Afrique produit massivement des contenus éducatifs de qualité, en langues africaines, ancrés dans ses réalités économiques. Soit elle devient le marché captif des grandes plateformes mondiales de production de contenu éducatif. Un autre marché en plein essor, où l’Afrique a plus d’une carte à jouer…



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