Inspirées des géants asiatiques comme Tencent avec WeChat, Grab ou Gojek, les super apps s’imposent progressivement dans les stratégies des entreprises technologiques africaines. Leur ambition : dépasser le simple service numérique pour devenir une porte d’entrée unique vers les usages essentiels du quotidien, de la mobilité au paiement, en passant par le commerce, la livraison et les services financiers. Mais en Afrique, le modèle ne se copie pas. Il se transforme au contact des réalités locales…
Par Dounia Ben Mohamed
Le mouvement s’accélère. MTN a annoncé en juin dernier un partenariat stratégique avec Ant International, le groupe derrière Alipay, pour transformer MoMo en super app à part entière, avec un premier déploiement prévu au Nigéria dès le troisième trimestre 2026. Gozem, de son côté, prépare une levée de fonds pouvant atteindre 21 millions d’euros pour accélérer son expansion. Signe que le secteur attire des capitaux importants, dans un marché encore fragmenté par la diversité des réglementations et des niveaux d’adoption numérique. Mais avant de parler de potentiel, encore faut-il définir ce qu’est réellement une super app. Pour Jean-Michel Huet, associé chez BearingPoint et spécialiste du développement en Afrique, une super app ne se résume pas à proposer plusieurs services dans une même application.
« Il s’agit d’un socle technologique unique et commun, capable d’agréger autour de lui un ensemble de services », explique-t-il. La différence avec une simple plateforme multiservices réside dans le niveau d’intégration et d’interopérabilité. « Pour le client, qu’il soit en train d’envoyer un message, d’accéder à un service, d’effectuer un paiement ou un transfert d’argent, tout devient transparent. Il n’a pas besoin de se reconnecter plusieurs fois », précise-t-il. Selon lui, l’enjeu central reste l’expérience utilisateur : « L’élément clé pour le client est finalement simple : c’est la simplicité. »
Plusieurs modèles coexistent aujourd’hui. Certaines super apps se développent autour d’un secteur spécifique, notamment la mobilité, où l’utilisateur peut réserver un véhicule et payer directement. D’autres sont portées par des opérateurs télécoms, qui cherchent à enrichir leur relation avec leurs clients. Ces acteurs disposent d’un avantage majeur : leur base d’utilisateurs existante. « Le jour où ils décident de pousser leur super app, les chiffres peuvent rapidement atteindre plusieurs millions, parce qu’ils partent d’une base existante », observe Jean-Michel Huet. Mais cette capacité reste concentrée entre les mains de quelques-uns. « En Afrique, si vous retirez les banques — et encore, elles sont moins nombreuses — puis les opérateurs télécoms, il ne reste finalement plus beaucoup d’acteurs capables de jouer ce rôle. Le nombre d’acteurs potentiels reste donc limité », analyse-t-il. Pour autant, les plateformes technologiques conservent une carte à jouer. « Il y a un espace pour des acteurs davantage positionnés comme des start-up. Ils n’auront peut-être pas immédiatement une large base d’utilisateurs, mais ils peuvent être plus agiles, plus rapides et proposer une meilleure expérience en matière de design », estime-t-il.
« Une super app ne se résume pas à l’accumulation de services : elle repose sur un socle technologique unique capable de les intégrer « L’élément clé pour le client est finalement simple : c’est la simplicité. »
Yango : construire un modèle africain à partir des usages locaux
C’est précisément l’approche défendue par Yango, présent dans plus de 16 marchés africains depuis son lancement en Côte d’Ivoire en 2018. Pour Adeniyi Adebayo, CEO Afrique et Directeur du développement commercial de Yango Group, le point de départ a été de ne pas reproduire automatiquement les modèles développés ailleurs. « La plupart des solutions à travers le continent ont pour habitude d’essayer de copier-coller des solutions venues d’ailleurs », explique-t-il, évoquant l’époque des « Amazon de l’Afrique » inspirés du modèle Rocket Internet. Selon lui, la réussite passe au contraire par une compréhension fine des usages locaux. « Quand j’ai découvert le problème de la mobilité en Afrique, ma première réaction a été de me demander comment construire une solution qui fonctionne pour ce marché, pas une solution importée d’ailleurs », explique-t-il. Cette adaptation concerne notamment la mobilité. « La marche à pied reste le premier mode de déplacement sur le continent. Une solution de mobilité pertinente doit donc partir des usages réels des Africains, et non d’un modèle importé », explique-t-il.
Yango a ainsi développé ses propres outils de cartographie et de navigation adaptés aux réalités africaines. « Si vous pensez que les gens vont avoir des adresses précises et que vous allez pouvoir les récupérer devant leur maison, vous ne comprenez pas le contexte africain », souligne Adeniyi Adebayo. Cette compréhension du terrain répond également à un autre enjeu majeur : la confiance. Selon lui, l’Afrique souffre d’un manque de tiers de confiance dans de nombreux échanges économiques. « Cette couche de confiance n’est pas résolue dans le contexte africain, parce qu’on ne connaît pas la personne, l’identité est toujours fluide. Il a un numéro aujourd’hui, il en a un autre demain », explique-t-il.
Pour Yango, la mobilité constitue donc la première brique d’un écosystème plus large. « On déplace les gens, puis on déplace les biens et les services, et ensuite on se dit : maintenant qu’on s’est occupé de votre mobilité, qu’on s’est occupé de votre commerce, est-ce qu’on peut s’occuper de votre livraison de repas, des différents services de la ville ? ». Résultat, l’entreprise revendique aujourd’hui plus de 340 millions de courses effectuées sur le continent, plus de 435 000 chauffeurs partenaires connectés et un écosystème soutenant plus de 230 000 chauffeurs, coursiers et fournisseurs, ainsi que plus de 1 720 partenaires PME, selon les chiffres communiqués par l’entreprise. Pour Adeniyi Adebayo, l’objectif dépasse la simple création d’une entreprise rentable. « Je ne considère pas que nous avons réussi simplement parce que nous avons bâti une entreprise rentable. Nous aurons réussi si nous avons été capables d’étendre les opportunités pour les gens à travers l’Afrique. »
« Une solution de mobilité pertinente doit partir des usages réels des Africains, et non d’un modèle importé »



Gozem : de la mobilité à l’inclusion financière
Gozem incarne une autre approche du modèle de super app africaine. Fondée en 2018 au Togo par Gregory Costamagna, Raphaël Dana et Emeka Ajene, la plateforme a choisi de se développer prioritairement en Afrique francophone. « On décide déjà de se focaliser sur les marchés francophones parce que la majorité des investisseurs vont beaucoup plus se focaliser sur le marché anglophone », explique Cécilia Kouna, Responsable régional des partenariats et de la levée de fonds chez Gozem. À l’origine spécialisée dans le transport urbain, l’entreprise a progressivement développé plusieurs activités : mobilité, livraison, commerce électronique, financement de véhicules et services financiers avec Gozem Money. La logique est celle d’un regroupement des usages dans une seule interface. « Au lieu d’avoir cinq ou dix applications, par exemple une application pour le e-commerce, une application pour le transport, une application pour la monnaie électronique, on décide de mettre tous ces services-là en une seule application », explique Cécilia Kouna. Et de souligner : « Nous ne sommes pas partis de la technologie pour l’imposer aux usages, nous avons laissé les besoins réels créer les services ». Le modèle repose ainsi notamment sur les « Champions », les chauffeurs partenaires de Gozem. L’entreprise revendique plus de 7 600 chauffeurs partenaires.
Au-delà du transport, Gozem cherche également à répondre aux difficultés d’accès au financement qui touchent les travailleurs informels. Son programme V+ permet aux chauffeurs d’acquérir leurs propres véhicules. « La plupart des conducteurs en Afrique francophone n’ont pas accès au crédit bancaire et se tournent vers des prêteurs informels à des taux qui dépassent parfois 70 % par an », rappelle Cécilia Kouna. En 2025, le programme a permis l’acquisition de plus de 430 motos neuves, 260 tricycles et 560 voitures par des chauffeurs. L’objectif : permettre progressivement aux conducteurs de devenir propriétaires de leur outil de travail. « Au bout de quatre ans, le chauffeur devient propriétaire de son véhicule », explique-t-elle. Cette stratégie illustre une tendance plus large des super apps africaines : partir d’un usage quotidien pour construire progressivement une infrastructure économique et financière.
« Nous ne sommes pas partis de la technologie pour l’imposer aux usages, nous avons laissé les besoins réels créer les services »




Les données, prochaine frontière des super apps africaines
Pour les acteurs du secteur, l’avenir se jouera notamment dans la capacité à transformer les données générées par les usages en nouveaux services financiers. Selon Adeniyi Adebayo, les plateformes numériques disposent d’une connaissance de l’activité économique informelle que les acteurs traditionnels ne possèdent pas toujours. « Les banques ne comprennent pas toujours l’économie informelle parce qu’elles ne voient pas les flux », explique-t-il. Ces données pourraient permettre de développer de nouveaux modèles de crédit ou de financement pour les commerçants et les petites entreprises. « Au-delà des paiements, il existe d’autres services financiers autour du crédit et du financement adossé aux actifs », souligne-t-il.
L’enjeu des super apps africaines est désormais clair : passer du statut d’applications pratiques à celui d’infrastructures économiques. Car derrière la mobilité, les paiements ou le commerce, c’est une nouvelle architecture numérique qui se construit, capable de connecter les usages du quotidien, de mieux intégrer des millions d’activités informelles et d’ouvrir l’accès à de nouveaux services financiers. L’Afrique n’est donc pas nécessairement à la recherche de son propre WeChat. Elle est peut-être en train d’inventer autre chose : des plateformes conçues pour un continent où l’économie reste largement physique, où la confiance demeure un enjeu central, et où le numérique doit avant tout répondre à des besoins concrets. Comme le résume Jean-Michel Huet, le véritable enjeu d’une super app reste finalement celui de « la simplicité » : rendre les services numériques accessibles, intégrés et utiles au quotidien.

Lire aussi :







