La décision de Bank of Africa de réduire le coût des virements instantanés relance le débat sur l’accessibilité des paiements électroniques en Afrique. Alors que les banques africaines font face à la montée du mobile money, des fintechs et des plateformes de paiement régionales, la réduction des frais devient un enjeu stratégique de compétitivité et d’inclusion financière.
Par Dounia Ben Mohamed
Le prix reste souvent le meilleur argument commercial. C’est le pari qu’a fait Bank of Africa en abaissant à 5 dirhams (soit une cinquantaine de centimes d’euro) le coût des virements instantanés inférieurs ou égaux à 200 dirhams (environ 19 euros). Une décision qui traduit une évolution plus profonde des stratégies bancaires face à la montée en puissance des usages numériques et à la concurrence croissante des fintechs.
Pour Adil Lahbichi, directeur général adjoint Global Transaction Banking de Bank of Africa, les premiers résultats du virement instantané lancé il y a quelques mois ont confirmé le potentiel du marché. « Nous l’avons lancé en mai dernier, on peut déjà dire que c’est une belle réussite. Le virement dépasse le paiement par carte de 10 à 15 %. Le marché est en train d’intégrer d’autres acteurs, ce qui veut dire qu’il y a beaucoup de potentiel », explique-t-il. Selon lui, les virements instantanés étaient principalement concentrés sur de petits montants. D’où la volonté de s’attaquer désormais aux transactions du quotidien : « On s’est dit qu’il fallait encourager les petits virements pour les utiliser comme transaction physique de faible montant. Dès le premier week-end, la réaction du marché a été excellente ».
« On peut déjà dire que c’est une belle réussite. Le virement dépasse le paiement par carte de 10 à 15 % »
Un réflexe bancaire courant
Derrière cette baisse des tarifs se cache une ambition plus large : transformer le virement instantané en réflexe bancaire courant. « Les coûts continuaient de représenter un frein, indique Hind Khatir, directrice du marché des particuliers, professionnels et Marocains résidant à l’étranger chez Bank of Africa. Nous avons décidé de lever ce frein pour trois raisons : aller vers la dématérialisation du cash, faire face à des fintechs de plus en plus actives et ancrer le virement instantané comme réflexe bancaire courant et non plus comme système premium réservé à une élite ». L’institution étant, rappelle la responsable, engagée dans la digitalisation, un levier d’inclusion financière avant tout. « Aujourd’hui, le Marocain est digitalisé, il est équipé, voire suréquipé en terminaux, et a accès aux réseaux. Nous avons juste besoin d’utiliser ces opportunités comme un réel levier. » À ce titre, trois éléments demeurent essentiels, observe-t-elle : l’enrichissement des services digitaux, la simplification des parcours clients et une tarification attractive. « Tout cela constitue un levier solide pour attirer les catégories de clients encore assez réticentes à la bancarisation », souligne-t-elle.
« Trois éléments demeurent essentiels : l’enrichissement des services digitaux, la simplification des parcours clients et une tarification attractive »

L’accessibilité financière, première barrière à l’adoption
BOA n’est pas la seule engagée sur cette voie. Cette stratégie s’inscrit dans une dynamique continentale plus large. Selon le rapport Mobile Economy Africa 2026 qui vient d’être publié par la GSMA, les technologies mobiles ont généré 240 milliards de dollars de richesse en Afrique en 2025, soit 7,8 % du PIB du continent. Le secteur a soutenu près de 13 millions d’emplois et généré 45 milliards de dollars de recettes publiques. D’ici 2030, sa contribution économique devrait atteindre 290 milliards de dollars.
Paradoxalement, le principal obstacle n’est plus la couverture des réseaux. La GSMA souligne que seulement 9 % des Africains restent hors de portée du haut débit mobile, tandis que 63 % vivent déjà dans une zone couverte, mais n’utilisent pas Internet mobile. L’accessibilité financière demeure ainsi la première barrière à l’adoption. La question du coût est déterminante, assure Adam Medella, cofondateur et managing partner de Developing Capital Corp, pionnier dans le développement des fintechs au Tchad en particulier, mais également ailleurs. « En Afrique, le coût est souvent le premier obstacle à l’utilisation des services financiers. Lorsqu’une personne doit payer 1 000 francs CFA pour transférer 10 000 francs CFA à un proche, elle préfère souvent remettre l’argent en espèces. Par contre, si le transfert est instantané et presque gratuit, là, le numérique devient naturellement plus intéressant. » Selon lui, plusieurs expériences africaines démontrent que la baisse des prix entraîne une hausse spectaculaire des usages. « On l’a vu dans plusieurs pays : lorsque les coûts baissent, les volumes explosent. Ce n’est pas forcément parce que la technologie est meilleure, mais simplement parce qu’elle devient accessible à un plus grand nombre », estime-t-il.
Un effort collectif sur l’accessibilité
L’essor du mobile money illustre cette réalité. En 2025, les transactions ont dépassé 1 400 milliards de dollars en Afrique, pour plus de 80 milliards d’opérations. Des plateformes comme M-Pesa au Kenya ou Wave au Sénégal se sont imposées moins grâce à la sophistication technologique qu’à leur simplicité d’utilisation. « Les utilisateurs veulent juste savoir si cela fonctionne, si c’est accepté partout et combien cela va leur coûter », résume Adam Medella. Vivek Badrinath, directeur général de la GSMA, situe ce moment comme une bascule pour le secteur : « L’industrie mobile africaine entre dans une nouvelle phase de développement. Après avoir connecté des millions de personnes et d’entreprises au cours de la dernière décennie, l’accent est désormais davantage mis sur la création de valeur supplémentaire grâce à l’IA, aux services numériques et à de nouvelles formes d’innovation ». Il appelle à un effort collectif sur l’accessibilité : « Concrétiser cette opportunité nécessitera un investissement continu, des politiques qui encouragent l’innovation et un engagement partagé pour que chacun puisse bénéficier des opportunités créées par les technologies numériques ». Pour autant, la révolution numérique ne signifie pas la disparition du cash. « Ce n’est pas un système où un moyen de paiement remplace l’autre, mais plutôt des solutions qui se complètent », rappelle-t-il.
D’autant que l’écosystème est aujourd’hui porté par une convergence entre banques, fintechs et mobile money, ainsi que l’explique Ange Venceslas Assonhon, expert en transformation digitale et paiements électroniques. « Les banques apportent la sécurité et la transparence, les fintechs la flexibilité technologique et l’expérience client, et les opérateurs de mobile money leur maillage territorial ainsi qu’une forte capacité d’adoption auprès des populations peu ou non bancarisées ». Ensemble, ces différents acteurs contribuent à « l’émergence d’un écosystème plus inclusif », observe-t-il, avant d’ajouter : « Les acteurs qui réussiront demain seront ceux qui ouvriront leurs systèmes grâce aux API* et construiront des environnements ouverts ». Plusieurs défis demeurent cependant. L’interopérabilité entre les pays africains, l’harmonisation réglementaire, la modernisation des infrastructures de paiement et le renforcement de la cybersécurité seront essentiels pour accompagner cette transformation. « L’avenir des paiements ne se jouera pas sur la vitesse des transactions, mais sur notre capacité à les rendre simples, rapides et fiables », résume Ange Venceslas Assonhon.
« Les utilisateurs veulent juste savoir si cela fonctionne, si c’est accepté partout et combien cela va leur coûter »
La bataille des petits montants
En attendant, Bank of Africa poursuit sa trajectoire, portée par une conviction claire. « Le digital n’est plus l’avenir, c’est déjà le présent », ainsi que l’exprime Adil Lahbichi. « L’avenir de la banque ne se joue pas dans la digitalisation elle-même, souligne Hind Khatir. C’est un prérequis. Il se joue dans notre capacité à rendre la banque plus simple, plus intelligente et plus proche des besoins des clients. » Autrement dit, dans la capacité d’envoyer quelques dirhams, quelques francs CFA ou quelques shillings en quelques secondes, à un coût suffisamment faible. Le numérique deviendra alors plus naturel que les espèces. C’est peut-être dans cette bataille des petits montants que se joue la prochaine grande transformation financière du continent.
*Application Programming Interfaces, ou interfaces de programmation d’applications

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