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Entreprises : les chambres de commerce, nouveaux catalyseurs de la compétitivité africaine

De la représentation des intérêts du secteur privé à l’accompagnement direct des entreprises, les chambres de commerce et d’industrie (CCI) africaines changent d’échelle. Leur métier n’est plus seulement de les représenter : il s’agit désormais de les aider à grandir, jusqu’à devenir de véritables acteurs de la compétitivité du continent.

Par Dounia Ben Mohamed


Dans son rôle traditionnel, la chambre de commerce a incarné une institution presque immuable : représenter les entreprises, porter leurs revendications auprès des pouvoirs publics, délivrer certains documents et organiser des rencontres économiques. Un rôle utile, mais de moins en moins suffisant face à la transformation du tissu entrepreneurial africain, où l’enjeu n’est plus seulement de défendre les entreprises, mais de leur permettre de grandir.

Pour les petites et moyennes entreprises, les obstacles s’accumulent : information insuffisante, difficultés de financement, manque de compétences, accès limité aux marchés, faiblesse des outils de gouvernance, normes et certifications complexes. À l’échelle du continent, les PME représentent jusqu’à 90 % des entreprises et environ 80 % des emplois, selon la Société financière internationale (IFC). Pourtant, elles restent fortement contraintes dans leur accès au capital et aux marchés. Dans ce contexte, les chambres de commerce sont poussées à changer de nature. Leur nouvelle valeur ne se mesure plus au nombre d’entreprises qu’elles représentent, mais à leur capacité à les connecter aux opportunités.


De vrais acteurs du développement économique

Au Bénin, cette évolution est déjà inscrite dans la stratégie de la Chambre de commerce et d’industrie du Bénin (CCIB). « Le rôle des CCI de demain ne peut plus se limiter à leur mission traditionnelle de représentation ou de consultation ; elles doivent devenir de vrais acteurs de développement économique », explique Raymond Adjakpa Abilé, secrétaire général de la CCIB.

Cette mutation repose sur une ambition : faire de la chambre un partenaire de l’entreprise tout au long de son parcours. La CCIB a ainsi structuré sa stratégie 2030 autour de plusieurs leviers : la mise en relation commerciale, l’accès aux marchés, l’intelligence économique, l’accompagnement à la croissance et la digitalisation des services. Une chambre ne doit plus attendre que les entreprises viennent chercher un service : elle doit identifier les opportunités et accompagner leur concrétisation — ce qui distingue une institution de représentation d’une infrastructure de compétitivité. « Notre ambition est simple : à la CCI du Bénin, chaque entreprise doit nous considérer comme un partenaire de développement tout au long de son parcours », résume Raymond Adjakpa Abilé.

« Le rôle des CCI de demain ne peut plus se limiter à leur mission traditionnelle de représentation ou de consultation ; elles doivent devenir de vrais acteurs de développement économique »

Raymond Adjakpa (à gauche)- Accord entre la CCI-Benin et l’ADPME

L’information devient un actif économique

Pour Mounir Beltaifa, fondateur du cabinet Bridgers et ancien président de CONECT France, qui conseille depuis plus de trente-cinq ans entreprises et organisations professionnelles entre l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, les chambres doivent franchir ce cap. « Une chambre de commerce moderne ne doit pas seulement enregistrer les entreprises, délivrer des documents ou organiser occasionnellement des rencontres. Elle doit devenir une véritable plateforme de développement économique. »

Cette plateforme repose, selon lui, sur cinq dimensions : « l’information économique ; la mise en relation commerciale ; le développement des compétences ; l’accès au financement ; et l’accompagnement à l’international. » « La véritable valeur d’une chambre de commerce réside dans sa capacité à réduire trois difficultés auxquelles les dirigeants de PME sont constamment confrontés : le manque d’information fiable, le manque de connexions pertinentes et le manque de temps pour identifier les bonnes opportunités. »

Pour les chambres, leur propre transformation numérique devient une condition de leur pertinence. La CCIB l’a intégré dans sa stratégie. « Nous ne pouvons plus considérer que le business doit toujours se faire en se rencontrant physiquement, en se voyant. C’est pourquoi nous avons lancé des programmes de digitalisation de l’ensemble de nos services et des besoins des entreprises sur tout le territoire, afin de leur permettre de devenir des acteurs du commerce mondial », explique Raymond Adjakpa Abilé.

Réunion officielle des responsables de la CCI Bénin

Ouvrir les portes des acteurs financiers

Reste l’obstacle auquel se heurtent presque systématiquement les PME : le financement. Le problème est massif. Selon l’IFC, le déficit de financement des MPME dans les économies émergentes et en développement atteint environ 5 700 milliards de dollars, et 8 000 milliards si les entreprises informelles sont intégrées au calcul. Mais, pour Raymond Adjakpa Abilé, parler uniquement d’accès au crédit serait réducteur. Au Bénin, il identifie trois difficultés majeures : « l’accès à l’information ; l’accès à la formation ; et l’exercice de la gouvernance ». La gouvernance est déterminante pour rendre une entreprise crédible auprès d’un financeur. « Une entreprise mal structurée, incapable de présenter des comptes fiables ou de démontrer la viabilité de son modèle aura peu de chances de convaincre une banque ou un investisseur, même lorsqu’une opportunité commerciale existe. » La CCIB cherche donc à intervenir avant le financement lui-même, à travers la formation, l’accompagnement et la structuration des projets — y compris via un fonds catalytique en cours de développement. « Nous ne devons plus seulement être des conseillers des entreprises, mais leur ouvrir les portes des acteurs financiers. »

La CCIB accompagne également les entreprises dans les autorisations de mise sur le marché, de commercialisation et l’obtention des agréments UEMOA et certifications ISO pour l’accès au marché international. « Et ces certifications ne doivent pas être considérées comme de simples trophées à garder dans son armoire, mais à mettre à jour régulièrement pour rester compétitif ». Les chambres doivent passer d’une logique de réseau à une logique de résultats, exhorte Mounir. Il ne suffit plus de dire : « Nous avons organisé un forum avec 500 participants. » Il faut pouvoir dire : combien de contrats ont été signés ; combien d’entreprises ont trouvé un financement ; combien ont commencé à exporter ; combien d’emplois ont été créés ; et combien de PME ont durablement amélioré leur chiffre d’affaires. » Cette exigence pourrait devenir l’un des principaux marqueurs de la nouvelle génération de chambres africaines, qui devront aussi mieux différencier leurs services : une microentreprise locale, une PME industrielle, une start-up technologique et une société déjà exportatrice n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes contraintes.

« Nous ne devons plus seulement être des conseillers des entreprises, mais leur ouvrir les portes des acteurs financiers »


Faire émerger des « locomotives »

Cette logique de différenciation conduit à un autre enjeu : celui des champions. Raymond Adjakpa Abilé défend une approche assumée de croissance. « Nous savons que le développement économique ne peut pas reposer sur une simple addition d’acteurs. Il faut des locomotives pour tirer les wagons. Nous devons donc faire émerger ces locomotives et les accompagner pour faire naître de véritables champions nationaux. » L’objectif n’est pas d’opposer grandes entreprises et PME, mais de construire des écosystèmes où les entreprises les plus solides entraînent fournisseurs et sous-traitants — une question centrale pour l’industrialisation africaine.

Cette évolution pourrait également répondre à un problème plus difficile à mesurer : la confiance. Lorsqu’une entreprise cherche à pénétrer un nouveau marché, elle ne recherche pas seulement une adresse ou un contact, mais à savoir avec qui elle peut travailler. Pour Hamza Benabdallah, élu président de la Chambre panafricaine de commerce et d’industrie (PACCI) en juin 2026, c’est l’un des avantages fondamentaux du réseau consulaire. « C’est là que les chambres disposent d’un avantage considérable. Elles connaissent les entreprises. Elles peuvent vérifier, connecter, informer et accompagner. » Cette fonction de tiers de confiance pourrait devenir l’un des actifs les plus importants des réseaux consulaires africains, à mesure que le coût de l’incertitude — risque commercial, réglementation, paiement, logistique — augmente pour les entreprises sortant de leur marché domestique.

C’est à ce niveau que la dimension panafricaine prend tout son sens. La PACCI ne se présente pas comme un substitut aux chambres nationales, mais comme un mécanisme permettant de les connecter. « Notre rôle n’est donc pas de remplacer les chambres nationales, mais de les connecter et de leur donner une capacité d’action à l’échelle continentale », explique Hamza Benabdallah. Selon lui, le principal obstacle n’est pas nécessairement l’absence d’opportunités. « C’est la difficulté de transformer une opportunité en transaction. » L’exemple qu’il donne est révélateur : une PME kenyane peut savoir qu’un marché existe au Sénégal. Mais cela ne signifie pas qu’elle connaît un distributeur crédible, les normes applicables, les solutions de financement, les règles d’origine ou les moyens logistiques nécessaires. « Individuellement, chacun de ces problèmes paraît gérable. Ensemble, ils deviennent une barrière considérable pour une PME. » Leur valeur ne réside donc plus dans chaque service pris isolément, mais dans la capacité à les assembler autour d’une même opération économique.

« Les chambres disposent d’un avantage considérable. Elles connaissent les entreprises. Elles peuvent vérifier, connecter, informer et accompagner »

Hamza Benabdallah Président Chambre de commerce panafricaine (à droite)

L’intelligence artificielle, accélérateur de la transformation

La prochaine étape pourrait être numérique. Les chambres disposent d’une masse de données sur leurs membres — secteurs, capacités, marchés, besoins de financement — qui pourrait, grâce à l’intelligence artificielle, mettre automatiquement en relation des entreprises complémentaires et orienter chaque PME vers les dispositifs adaptés à son profil. Mounir Beltaifa défend cette idée : les chambres doivent « digitaliser et exploiter les données » pour mieux connaître « les capacités, les produits, les besoins et les marchés cibles » de leurs membres. Elles gagneraient en efficacité, leurs membres en information personnalisée.


Construire des chaînes de valeur

Pour autant, la mise en relation ne suffit pas. L’ambition ultime est de faire émerger des chaînes de valeur africaines. Hamza Benabdallah pose la question en termes directs : « Pourquoi exporter systématiquement nos matières premières pour ensuite importer les produits transformés ? » Il ne s’agit plus seulement de faciliter une exportation ponctuelle, mais d’identifier les complémentarités industrielles entre plusieurs pays et de mettre en relation les acteurs capables de construire ces chaînes de valeur. La ZLECAf ne produira ses effets que si les entreprises africaines se connaissent, se font confiance et font des affaires ensemble. C’est finalement là que la Zone de libre-échange continentale africaine prend tout son sens. Mais elle ne peut être le point de départ de cette transformation. Elle en sera plutôt le test grandeur nature. « La ZLECAf ne produira ses effets que si les entreprises africaines se connaissent, se font confiance et font des affaires ensemble », estime Raymond Adjaka Abile.

Hamza Benabdallah formule la même exigence sous un autre angle : « Signer un accord commercial ne crée pas automatiquement du commerce. » Le rôle des chambres sera donc de transformer le cadre juridique de la ZLECAf en opérations concrètes : règles d’origine, normes, partenaires, financement, logistique et accompagnement à l’export. L’ICC a d’ailleurs lancé TradeRoots Africa avec cette ambition : rendre les PME africaines prêtes à exporter et transformer les opportunités de la ZLECAf en accès concret aux marchés régionaux et mondiaux. La question n’est donc plus de savoir si l’Afrique dispose d’un marché continental. Elle en possède désormais le cadre. Le véritable enjeu est de savoir qui permettra aux entreprises de l’utiliser. Les chambres de commerce pourraient jouer ce rôle de catalyseur.

« Le rôle des chambres sera de transformer le cadre juridique de la ZLECAf en opérations concrètes : règles d’origine, normes, partenaires, financement, logistique et accompagnement à l’export »



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