Alors que les émissions de sukuk se multiplient sur le continent et que la finance islamique africaine franchit un nouveau cap de maturité, l’heure est venue de structurer un écosystème capable de mobiliser l’épargne au service du développement économique, estime Mouctar Oumarou, l’administrateur directeur général de Savana Islamic Finance, dans cette tribune à Forbes Afrique.
Par Mouctar Oumarou
Le 22 janvier 2026, le Bénin a franchi un cap stratégique en associant un c inaugural de 500 millions de dollars à un tap d’eurobond conventionnel. Grâce à cette structuration, Cotonou a réuni sur un même livre d’ordres investisseurs charia-compatibles et fonds traditionnels, pour une souscription combinée supérieure à 7 milliards de dollars. Ainsi, un signal clair s’impose désormais à l’ensemble des acteurs du continent. Après plusieurs années de structuration progressive, la finance islamique africaine atteint une nouvelle phase de maturité et s’inscrit pleinement dans les circuits internationaux de financement. Les tendances mondiales renforcent d’ailleurs cette lecture, puisqu’à fin 2024, les actifs mondiaux de la finance islamique approchaient 6 000 milliards de dollars selon le LSEG-ICD Islamic Finance Development Indicator, avec une projection à 9 700 milliards de dollars à l’horizon 2029. Dans ce contexte, plusieurs marchés africains occupent progressivement une place croissante au sein de cette dynamique internationale.
Un changement d’échelle progressif
En 2025, le continent a émis près de 3 milliards de dollars de sukuk, soit une multiplication par 25 en un an, portée notamment par le retour de l’Égypte sur le marché. Dans l’espace UEMOA, le Sénégal a poursuivi sa montée en puissance avec un sukuk record de 330 milliards de FCFA en 2022 et des maturités atteignant quinze ans, tandis que la finance islamique représente désormais 8,3 % des actifs bancaires du pays. Au Nigeria, la septième émission du Federal Government Sukuk a enregistré une sursouscription de 735 % en mai 2025 et permis le financement exclusif de routes et de ponts.
À travers ces opérations, se dessine ainsi la réalité d’une finance islamique qui démontre de plus en plus sa capacité à orienter une liquidité abondante vers des infrastructures tangibles, productives et directement connectées aux besoins des populations. Or, dans cet environnement en mutation, la CEMAC accélère également sa structuration. Par exemple, le cadre prudentiel mis en place par la COBAC en 2022 a ouvert une nouvelle séquence régionale et favorisé l’émergence de plusieurs initiatives structurantes. Au Cameroun, plusieurs établissements bancaires disposent désormais de fenêtres dédiées à la finance islamique, tandis qu’à l’échelle régionale, la BDEAC a, pour sa part, adopté en septembre 2024 le principe d’un guichet islamique destiné au financement des projets communautaires. Dans le secteur assurantiel, les premières offres de takaful contribuent également à l’élargissement progressif de l’écosystème. Progressivement, donc, ces initiatives construisent les fondations d’un écosystème régional capable de mobiliser davantage d’investissements productifs et d’élargir l’accès aux services financiers.

Construire une finance islamique ancrée dans l’économie réelle
Au-delà de la croissance des encours et des émissions souveraines, l’avenir de la finance islamique africaine se jouera surtout dans sa capacité à répondre aux besoins concrets des économies du continent. Par nature, les instruments de finance islamique privilégient l’adossement à des actifs réels et le financement d’activités productives. Cette caractéristique leur confère un potentiel particulier dans des secteurs tels que l’agriculture, l’agro-industrie, l’habitat, les infrastructures locales ou encore le financement des PME, qui constituent l’essentiel du tissu économique africain. Cette approche ouvre également de nouvelles perspectives pour les collectivités territoriales. À travers des montages inspirés des partenariats public-privé, la finance islamique peut contribuer au financement d’infrastructures marchandes et communautaires – marchés, centres commerciaux, équipements publics ou plateformes logistiques – tout en offrant aux investisseurs une exposition à des actifs tangibles générateurs de revenus.
La mobilisation de l’épargne locale et diasporique représente également une opportunité majeure. Dans de nombreux pays africains, les transferts de la diaspora dépassent déjà l’aide publique au développement et constituent une ressource encore insuffisamment orientée vers l’investissement productif. Des véhicules d’investissement conformes aux principes de la finance islamique pourraient contribuer à canaliser une partie de ces capitaux vers des projets créateurs de valeur, d’emplois et d’impact territorial durable. À terme, l’enjeu consiste à bâtir un mécanisme capable de rapprocher davantage l’épargne, l’investissement et les besoins réels de développement du continent. Une finance plus directement connectée à l’économie productive pourrait ainsi devenir un levier complémentaire de transformation économique et d’inclusion financière à l’échelle africaine.
Structurer les fondations de la prochaine génération
Mais pour accompagner cette montée en puissance, non seulement à l’échelle du Cameroun mais aussi au niveau continental, trois priorités stratégiques apparaissent aujourd’hui essentielles. D’abord, l’harmonisation réglementaire permettra de fluidifier les opérations entre les différentes zones monétaires africaines et favorisera l’émergence d’instruments interopérables à l’échelle régionale. Cette convergence ouvrira également la voie à des émissions souveraines structurantes. Ensuite, le développement d’une expertise africaine représente un enjeu décisif pour l’avenir du secteur. En effet, la croissance de cette industrie appelle désormais des conseils charia africains, des arrangeurs africains, des fintechs africaines et des centres de compétences capables de structurer localement les opérations de demain.
Enfin, l’intégration des enjeux ESG constitue une évolution naturelle pour cette industrie. Les futurs sukuk africains pourront ainsi accompagner les transitions énergétiques, climatiques et sociales du continent tout en restant alignés avec les principes fondamentaux de partage du risque, d’utilité économique et d’investissement productif. En somme, si le Bénin a effectivement démontré qu’une finance islamique africaine ambitieuse, crédible et structurée peut mobiliser les marchés mondiaux tout en conservant son identité et ses principes, désormais, le continent dispose des bases nécessaires pour bâtir une industrie financière capable d’accompagner durablement sa transformation économique, industrielle et infrastructurelle. Le moment est donc venu de faire de cette dynamique un véritable levier de souveraineté économique et de transformation du continent !

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