L’explosion du commerce en ligne en Afrique transforme la logistique urbaine en marché stratégique. Livraison du dernier kilomètre, entrepôts urbains et optimisation des flux deviennent des enjeux centraux dans les grandes villes comme Abidjan, Dakar ou Casablanca. Mais les coûts élevés de transport, l’informalité et le manque d’infrastructures créent une forte friction. Des startups tentent de structurer ce marché encore fragmenté et très concurrentiel.
Par Dounia Ben Mohamed
Dans son rapport Africa’s Trade and Investment Landscape qui vient de paraître, Afreximbank rappelle que les économies africaines évoluent encore dans un schéma commercial dominé par l’exportation de matières premières et l’importation de biens manufacturés. Ce déséquilibre structurel, combiné à des chaînes de valeur encore fragmentées, impacte directement les coûts logistiques et la fluidité des échanges, y compris dans le commerce numérique. L’institution souligne que la transformation du commerce africain passe par des investissements massifs dans les infrastructures de transport, d’énergie, de logistique et de connectivité, afin de réduire les coûts et d’améliorer la compétitivité des entreprises.
C’est dans ce contexte que l’e-commerce se développe rapidement, porté par une population jeune, une adoption massive du mobile money et une digitalisation accélérée des usages. Mais sur le terrain, la promesse d’un marché intégré se heurte à une réalité beaucoup plus fragmentée.
Il y a quelques années encore, le principal frein à l’e-commerce africain était identifié sans hésitation : l’absence de bancarisation. Ce verrou-là a sauté. « Le consommateur africain a désormais intégré le réflexe du paiement numérique. Plus besoin d’être bancarisé : le mobile money a su s’imposer comme une alternative crédible à la banque traditionnelle », résume Bamba Lo, fondateur de la plateforme logistique Paps. Mais derrière ce problème résolu, un autre s’est imposé en pleine lumière.
Trécy Kasindu, fondatrice de Flynanga, plateforme d’envoi de colis vers l’Afrique, pose un diagnostic sans détour : « La logistique demeure le véritable obstacle, le frein majeur qui continue de freiner l’avancée de l’e-commerce. Le marché existe, la demande ne cesse de croître, avec des PME qui produisent et veulent exporter, y compris à l’international. Mais acheminer la marchandise reste, encore aujourd’hui, le plus gros défi à relever. »
« Le marché existe, la demande ne cesse de croître, mais acheminer la marchandise reste, encore aujourd’hui, le plus gros défi à relever »

Des marchés qui communiquent mal entre eux
Le paradoxe est saisissant : certains espaces économiques censés faciliter la libre circulation des marchandises restent, dans les faits, cloisonnés. Bamba Lo prend l’exemple de l’UEMOA, l’Union économique et monétaire ouest-africaine. « C’est en théorie un espace de libre-échange, mais il reste fragmenté dans la pratique : on ne peut pas simplement envoyer un colis depuis le Bénin pour le récupérer au Mali », observe-t-il. Cette fragmentation se loge d’abord dans la diversité des régimes douaniers, qu’il a dû négocier pays par pays : « Nous travaillons avec les autorités locales pour faire émerger des normes et une tarification réellement adaptées à l’e-commerce, en fonction de la taille des colis et du montant des paniers. »
Trécy Kasindu pointe une seconde forme d’éclatement, cette fois entre les opérateurs eux-mêmes. « L’un des premiers défis de la logistique, c’est la fragmentation des acteurs : compagnies aériennes et transitaires se connaissent peu, communiquent peu. Les PME, elles, ne savent souvent même pas qui contacter », analyse-t-elle. C’est sur ce constat précis qu’elle a construit son modèle économique, non pas en créant de nouveaux moyens de transport, mais en reliant ceux qui existent déjà : « Chez Flynanga, le problème n’est pas le manque de transport, mais le manque de connexion entre les acteurs du secteur. Notre objectif est de bâtir une infrastructure digitale capable de centraliser et de mettre en relation les solutions déjà disponibles ».
Elle cite le cas d’un acteur du e-commerce en République démocratique du Congo, qui possède déjà plusieurs boutiques et cherche à atteindre les marchés européen et américain sans avoir à négocier des contrats dispersés à travers le monde : « Ce qu’il veut, c’est retrouver sur une seule plateforme plusieurs propositions, avec toute l’information nécessaire : le coût, les modalités de paiement. Ce dernier point est essentiel, car tout ce qui touche aux devises peut vite devenir un casse-tête ».
« Le problème n’est pas le manque de transport, mais le manque de connexion entre les acteurs du secteur »

Le coût comme premier facteur d’incertitude
Cette fragmentation a un effet direct, mesurable, sur l’économie de chaque transaction : elle rend le coût de la livraison imprévisible, et parfois dissuasif. « Pour beaucoup d’entreprises, la situation est particulièrement difficile : au coût de fabrication s’ajoute un coût de livraison qui, dans bien des cas, finit par lui être supérieur », souligne Trécy Kasindu. L’incertitude qui en résulte touche autant le vendeur que l’acheteur. « Le vendeur ne sait pas vraiment combien lui coûtera l’acheminement, et le client se demande à son tour combien lui coûtera sa commande, et s’il recevra bien son colis dans les délais promis. » Cette double incertitude finit par peser directement sur la décision d’achat elle-même, transformant un problème logistique en frein commercial pur.
Bamba Lo, qui dirige une entreprise présente sur plusieurs marchés africains, situe ce défi du coût dans une cartographie plus large des flux commerciaux du continent. « On observe deux dynamiques distinctes : des flux internationaux, et des dynamiques locales et régionales. Les échanges au sein même de la région se multiplient, portés par un retour vers soi, vers la culture, vers l’art. On voit circuler beaucoup d’art, de mode, dans la sous-région : on consomme de l’identitaire. À côté de cela, les dynamiques internationales suivent leur propre logique, avec des acteurs chinois qui s’imposent face à un recul relatif de l’Europe sur le continent. » Une cartographie qui éclaire pourquoi la solution logistique ne peut être unique : les flux identitaires intra-régionaux et les flux internationaux dominés par de grandes plateformes appellent des réponses différenciées.
« Les dynamiques internationales suivent leur propre logique, avec des acteurs chinois qui s’imposent face à un recul relatif de l’Europe sur le continent »
ZLECAf : l’ambition continentale à l’épreuve du mur logistique
Ce constat de terrain trouve un écho précis dans le diagnostic dressé à l’échelle du continent par la Banque africaine d’import-export. Dans la dixième édition de son Trade and Development Finance Brief, intitulée Africa’s Trade and Investment Landscape et publiée le 16 juin 2026, Afreximbank souligne que l’insuffisance des infrastructures de transport, d’énergie et de logistique demeure l’un des principaux obstacles à la fluidité des échanges sur le continent, renchérissant le coût de fonctionnement des entreprises et freinant leur compétitivité. La banque y plaide pour un renforcement ciblé de l’investissement dans les infrastructures porteuses de commerce – ports, réseaux de transport, systèmes logistiques – comme condition pour soutenir l’industrialisation et améliorer l’attractivité du continent auprès des investisseurs.
Le rapport identifie également la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) comme l’instrument central pour surmonter la fragmentation des marchés régionaux, en intégrant des espaces économiques encore cloisonnés. C’est très exactement l’angle mort que pointait Bamba Lo à propos de l’UEMOA : sur le papier, l’espace de libre circulation existe ; dans les faits, l’envoi d’un simple colis d’un pays membre à l’autre reste un parcours d’obstacles. Entre les ambitions inscrites dans les textes de la ZLECAf et la réalité vécue par les opérateurs logistiques, l’écart demeure considérable.
« Sur le papier, l’espace de libre circulation existe ; dans les faits, l’envoi d’un simple colis d’un pays membre à l’autre reste un parcours d’obstacles »

Une opportunité à saisir
« Le véritable défi de l’Afrique n’est pas digital. La prochaine révolution ne sera pas technologique, elle sera logistique », résume Trécy Kasindu. Pour elle, cette situation a une conséquence qui dépasse le seul secteur du e-commerce : elle freine aussi les investissements directs étrangers (IDE). Une PME africaine qui peine à garantir ses délais de livraison perd en crédibilité face à des partenaires potentiels en Europe ou au Moyen-Orient, à un moment où, selon elle, ces régions se tournent de plus en plus vers le continent. « Les solutions existent déjà : des vols décollent chaque jour, tout comme les voies maritimes et terrestres sont déjà en activité », rappelle-t-elle. Bamba Lo partage ce constat, mais y voit surtout une opportunité à saisir, dans une perspective presque générationnelle : « Nous sommes la première génération à porter cette expansion. Nos aînés ont créé leur entreprise à Abidjan et y sont restés. Cette opportunité entrepreneuriale est aujourd’hui à saisir. »
Le mobile money a aboli les frontières du paiement. Celles du bitume, des douanes et des entrepôts résisteront plus longtemps. C’est sur ce terrain-là, désormais, que se jouera la vraie maturité de l’e-commerce africain.
« Le véritable défi de l’Afrique n’est pas digital. La prochaine révolution ne sera pas technologique, elle sera logistique »

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