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L’assurance africaine à la croisée des chemins

Portée par une démographie dynamique, l’essor des classes moyennes et la digitalisation, l’assurance africaine entre dans une phase charnière. Entre consolidation, assurtechs et réformes réglementaires, le secteur pourrait enfin décoller. Reste à éviter les écueils, nombreux.

Par Jacques Leroueil et Pokou Ablé


Une assurance africaine en croissance, mais toujours lilliputienne à l’échelle mondiale. C’est le constat sans fard dressé par le rapport Sigma 2025 du réassureur suisse Swiss Re, référence en la matière, qui publie chaque année un bilan complet de l’assurance. De fait, avec 69 milliards de dollars de primes émises en 2024, le continent pèse moins de 1 % du marché global, alors qu’il comptabilise un sixième de la population planétaire.


Un marché sous-exploité, mais un potentiel considérable

Par ailleurs, l’essentiel de cette activité se concentre dans un nombre limité de pays. En 2024, près de 70 % des primes émises sur le continent l’ont été en Afrique du Sud, selon le dernier rapport de l’Organisation des assurances africaines (OAA), quatre autres marchés – Maroc, Kenya, Égypte et Algérie – se partageant ensuite 18 % du marché (voir infographie à la page 27). Les 49 autres pays du continent se répartissent quant à eux le (maigre) solde.

Plus fondamentalement, le faible taux de pénétration de l’assurance en Afrique reflète une réalité élémentaire : la modestie des revenus. « Dans de nombreux pays africains, où le niveau de vie reste limité, couvrir les dépenses essentielles prime encore sur la protection contre des risques futurs », rappelle Sandé Fatola, le président du Réseau Ivoirien du Management des risques et Assurances d’Entreprise (RIMRAE), qui souligne en outre « une pédagogie déficiente autour de l’assurance ».

Or, c’est précisément de là que vient la promesse. Car derrière l’étroitesse actuelle du marché africain des assurances se profile un potentiel de rattrapage considérable, alimenté en premier lieu par la croissance démographique, l’émergence de la classe moyenne et la digitalisation. Dans son Global Insurance Report, publié en mai 2025, Allianz Research anticipe ainsi pour l’Afrique une croissance nominale de 7 % par an jusqu’en 2028, soit l’une des plus fortes progressions régionales au monde. « Ce que je vois en Afrique, c’est un continent où tout est à construire : les infrastructures, les industries, les classes moyennes, les filets de protection sociale », observe Olivier Canuel, le cofondateur du courtier d’assurance panafricain Olea Insurance Solutions, pour qui « l’assurance a un rôle essentiel à jouer dans chacune de ces constructions ».


Des assureurs encore faiblement capitalisés

Reste que nombre d’assureurs du continent demeurent faiblement capitalisés, avec des structures de gouvernance parfois peu adaptées aux exigences actuelles de solvabilité et de gestion des risques. Consciente de ces freins structurels, la Conférence interafricaine des marchés d’assurance (CIMA) – qui organise le marché des assurances dans quatorze pays d’Afrique francophone – a décidé en 2016 de relever le plancher du capital social des compagnies d’assurances à 3 milliards de francs CFA (environ 4,5 millions d’euros) pour les sociétés mutuelles et 5 milliards (7,6 millions d’euros) pour les sociétés anonymes. L’objectif affiché était alors d’accélérer la consolidation du marché.

Près d’une décennie après, « le bilan demeure mitigé », constate Mamadou Koné, le président de la Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines (FANAF). Celui-ci rappelle toutefois que cette approche, « fondée sur un capital minimum uniforme appliqué indistinctement aux assureurs sans réelle prise en compte de leur profil de risques », soulevait déjà des interrogations – au point que le seuil exigé pour les sociétés vie a ensuite été ramené à 3 milliards de francs CFA. Pour autant, Mamadou Koné insiste sur la nécessité de faire émerger de véritables groupes panafricains capables d’atteindre une taille critique et de généraliser des pratiques de gestion modernes.

Dans ce contexte, la consolidation du secteur est bel et bien lancée, portée par une multiplication de rapprochements entre grandes sociétés. Ces dernières années, le sénégalais SUNU Group a ainsi repris plusieurs filiales d’Allianz, tandis que l’ivoirien NSIA et le sud-africain Sanlam ont réorganisé leurs implantations en s’échangeant une série de sociétés en 2021. Ce mouvement de concentration a culminé en avril 2025 avec la création de SanlamAllianz, née du rapprochement entre Sanlam et Allianz, désormais déployée dans 27 marchés africains.

« La plupart des acteurs de l’assurtech ne disposent pas de licence d’assurance, celle-ci exigeant des niveaux de capitalisation importants »


Un secteur en voie de consolidation

Ces rapprochements capitalistiques ne règlent toutefois pas le principal défi du secteur : toucher les centaines de millions d’Africains encore exclus de toute forme de couverture. C’est précisément sur ce terrain que les assurtechs apparaissent comme la prochaine frontière de croissance du marché. Pour y parvenir, elles misent sur des modèles à bas coûts appuyés sur le mobile et la data, mais surtout sur une logique d’« embedded insurance » : l’assurance n’est plus vendue seule, mais intégrée à une relation préexistante – opérateur télécom, mobile money, plateforme numérique ou fintech – afin d’abaisser les coûts d’acquisition et de rendre enfin crédible une diffusion de masse. Mamadou Koné observe toutefois que « la plupart des acteurs de l’assurtech ne disposent pas de licence d’assurance, celle-ci exigeant des niveaux de capitalisation importants ». Mais loin d’opposer nouveaux entrants et acteurs historiques, le président de la FANAF insiste sur la « logique de complémentarité de ces acteurs, les assurtechs s’adossant aux assureurs traditionnels, qui portent le risque et disposent déjà des autorisations réglementaires nécessaires ».

Autre piste à considérer pour développer la filière, « l’élargissement du périmètre des couvertures obligatoires », suggère Sandé Fatola, qui cite notamment les exemples des « assurances responsabilité civile automobile, risques chantiers, facultés maritimes, responsabilité civile professionnelle et incendie », plusieurs étant (déjà) obligatoires dans certains États. De fait, pour le président du RIMRAE, « le rôle du régulateur est essentiel afin de structurer et d’accompagner les dynamiques en cours du secteur ».

Le régulateur, justement : souvent peu visible, mais si décisif pour l’avenir du secteur. Dans l’espace francophone d’Afrique de l’Ouest et centrale, régi par la Conférence interafricaine des marchés d’assurance (CIMA), les textes ont longtemps été conçus pour un secteur traditionnel, reposant sur des intermédiaires physiques et des documents papier. Les lignes commencent toutefois à bouger. Depuis 2024, la CIMA a adopté un règlement encadrant explicitement la distribution et la gestion des contrats d’assurance par voie numérique, donnant enfin une base juridique claire à des pratiques jusque-là tolérées ou négociées au cas par cas. De même, le régulateur a beaucoup fait sur le chantier de la réassurance. « Si la dépendance aux grands réassureurs internationaux demeure forte pour les risques les plus complexes (énergie, aviation, grands projets industriels), la zone CIMA a sensiblement renforcé sa rétention locale ces dernières années », se félicite un assureur ouest-africain basé à Dakar. Ainsi, alors qu’en 2015, environ 66 % des risques étaient encore cédés à des réassureurs hors zone, les taux de cession observés dans l’espace CIMA gravitent désormais autour de 25 % à 30 %, sous l’effet des réformes réglementaires favorisant la réassurance régionale. Autant d’avancées qui, mises bout à bout, pourraient faire (enfin) décoller le secteur. 



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