Accueil Agro-industrie Agribusiness : quand les couples font germer la réussite

Agribusiness : quand les couples font germer la réussite

Ils partagent leur vie et une même vision entrepreneuriale. Du Nigéria au Burkina Faso en passant par Maurice et le Sénégal, ces duos développent des modèles innovants pour moderniser l’agriculture africaine. Leur force : conjuguer complémentarité, innovation et valorisation des produits agricoles de leurs pays.

Par Patrick Ndungidi


Moulaye Biaye et Dr Augustina Ephraim (Sénégal) : Jus premium et produits cosmétiques made in Casamance

Chaque année au Sénégal, plus de 60 000 tonnes de mangues, de pommes de cajou et d’autres fruits tropicaux se détériorent faute d’infrastructures de conservation et de transformation adaptées. Face à ce gaspillage massif, Moulaye Biaye et Augustina Ephraim (PhD), tous deux ingénieurs, ont choisi d’agir en lançant Casadeliz, une marque conçue comme un pont entre agro-industrie moderne, valorisation locale et montée en gamme des produits africains. Depuis 2019, Casadeliz transforme ainsi des fruits tropicaux (mangue, bissap, gingembre, pomme de cajou) en jus premium. Installée en Casamance, l’entreprise développe également des formats adaptés à la distribution moderne et au secteur hôtelier, avec une attention particulière accordée au design des bouteilles, à la traçabilité des matières premières et à la qualité des procédés de transformation. Au sein de l’entreprise, Moulaye, originaire de Casamance, assure les fonctions d’associé-gérant. À ses côtés, Augustina, née au Ghana et ayant grandi entre la Gambie, la Sierra Leone et le Togo, occupe le poste de directrice technologique (CTO). Ingénieure en génie des procédés et de l’environnement, diplômée de l’Imperial College London, elle s’est également spécialisée dans la transformation des déchets agricoles en énergie lors de son doctorat à l’École des mines d’Albi en France. Son expertise scientifique joue un rôle central dans la recherche et le développement des procédés de transformation et de conservation des produits.

Balanta cosmetics

Mais le projet entrepreneurial du couple dépasse largement le secteur des boissons. Depuis 2020, Augustina est la fondatrice et directrice générale de Balanta Cosmetics, structure qui transforme les sous-produits agricoles en ingrédients de beauté naturels. Moulaye, titulaire d’un master en marchés financiers et évaluation des risques de Toulouse School of Management (TSM) et diplômé de l’Institut national des sciences appliquées (INSA) de Toulouse, y occupe le poste de directeur commercial. Balanta Cosmetics est née d’une expérience personnelle d’Augustina. Confrontée à de graves problèmes capillaires durant sa thèse, elle se tourne vers les remèdes naturels de sa grand-mère. Et prend conscience du potentiel inexploité des mangues et pommes de cajou en Casamance. De là sa décision de combiner science, botanique africaine et ingénierie chimique pour développer des formulations naturelles innovantes.

Laboratoire d’innovation

En 2023, le laboratoire de production de Balanta Cosmetics a vu le jour dans le Balantacounda, une région de la Casamance. Un an plus tard, sa ligne de fabrication du beurre de mangue était lancée. Une première au Sénégal. La marque a également récemment mis sur le marché le premier savon naturel formulé à partir de ce beurre de mangue. « Avec plus de 500 femmes rurales, nous collectons chaque saison des mangues et leurs noix pour les transformer dans notre laboratoire. Aujourd’hui, 1 savon Balanta = 3 mangues sauvées du gaspillage », se réjouissait Augustina sur sa page LinkedIn, lors de l’annonce de ce lancement.

Moulaye Biaye et Dr Augustina Ephraim, ©Libre de droits

Mezu Nwuneli et Ndidi Okonkwo Nwuneli (Nigéria) :  Stratèges de l’agro-industrie

Depuis près de vingt ans, Mezuo Nwuneli et Ndidi O. Nwuneli comptent parmi les figures majeures de l’agrobusiness africain. Le couple nigérian multiplie les initiatives, avec un objectif commun : accélérer l’industrialisation agricole en Afrique. Leur aventure entrepreneuriale débute en 2009 avec AACE Foods. L’entreprise transforme des produits agricoles locaux (gingembre, piment, curcuma, maïs, soja ou arachide) en épices, sauces et aliments conditionnés commercialisés au Nigéria et à l’international. Aujourd’hui, AACE Foods s’approvisionne auprès de plus de 10 000 petits producteurs en Afrique de l’Ouest. Au sein du duo, les rôles sont clairement répartis. Si la vision entrepreneuriale et l’impact sociétal sont portés par Ndidi, les mécanismes financiers nécessaires à cette transformation sont quant à eux développés par Mezuo, qui est notamment cofondateur de Sahel Capital, société d’investissement spécialisée dans l’agroindustrie africaine. L’entreprise finance des sociétés opérant dans plusieurs pays subsahariens afin d’accélérer l’industrialisation du secteur agricole.

Activité de conseil

Le couple est également à l’origine de Sahel Consulting, devenu l’un des cabinets de conseil les plus influents du secteur agricole africain. Le cabinet accompagne gouvernements, entreprises privées et organisations internationales dans l’élaboration de stratégies, l’analyse des politiques publiques, les études de marché et la formation. En parallèle, en janvier 2022, Ndidi Nwuneli a lancé African Food Changemakers, une organisation dédiée à l’accompagnement des entrepreneurs agricoles et alimentaires à travers des formations, des financements et des partenariats. Depuis 2024, elle est également la présidente de ONE Campaign, organisation internationale qui plaide pour des investissements capables d’améliorer les conditions de vie en Afrique. En 17 ans, les Nwuneli ont construit un modèle intégré : conseil stratégique avec Sahel Consulting, transformation agroalimentaire avec AACE Foods, financement avec Sahel Capital et accompagnement entrepreneurial avec African Food Changemakers.

Mezu Nwuneli et Ndidi Okonkwo Nwuneli, ©Susan Young

Inoussa Maïga et Nawsheen Hosenally (Burkina Faso) : d’un projet média à un écosystème entrepreneurial

Depuis plus de dix ans, Inoussa Maïga et Nawsheen Hosenally développent un écosystème entrepreneurial centré sur l’agriculture africaine. Leur principal projet, Agribusiness TV, lancé en 2015, est devenu l’un des médias africains de référence sur l’agriculture et l’entrepreneuriat des jeunes. Son objectif : réconcilier la jeunesse africaine avec un secteur encore perçu comme peu attractif, malgré son potentiel économique. Aujourd’hui, la web-télé cumule entre 600 000 et 700 000 abonnés sur l’ensemble de ses plateformes, dont plus de 300 000 sur YouTube. Le média, qui compte une dizaine de collaborateurs, propose une variété de formats : portraits d’entrepreneurs, reportages, magazines d’exploration ou formats courts adaptés aux réseaux sociaux. En dix ans, plus de 150 entrepreneurs ont été mis en lumière dans une dizaine de pays africains, avec des résultats concrets en termes de visibilité, d’accès au financement et d’opportunités commerciales. Parallèlement à ce développement éditorial, Inoussa et Nawsheen ont progressivement structuré un écosystème entrepreneurial. Agribusiness Shop, lancé en 2018, distribue des produits alimentaires et cosmétiques naturels africains, tandis que Massaka, agence de communication pour le développement, constitue aujourd’hui leur activité la plus importante, avec une équipe d’environ 25 personnes et des clients internationaux, dont des ONG, institutions européennes et agences des Nations unies.

Médias pour Inoussa, agriculture pour Nawsheen

Pour comprendre cette trajectoire, il faut revenir à l’origine de leur rencontre. En 2013 à Kigali, une conférence sur l’agriculture fait se croiser Inoussa Maïga, journaliste burkinabè fraîchement engagé dans un concours média, et Nawsheen Hosenally, d’origine mauricienne, spécialiste agricole basée aux PaysBas dans un centre financé par l’Union européenne, intervenant dans 78 pays de la zone ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). Une seconde rencontre à Nairobi en 2014 accélère les choses. En 2015, ils se marient et décident de construire un projet commun. Agribusiness TV naît quelques mois plus tard, comme un moyen de concilier leurs expertises respectives : médias pour Inoussa, agriculture pour Nawsheen. Dans ce contexte, travailler en couple représente un défi permanent, mais aussi une force. Au quotidien, Inoussa pilote la stratégie et la vision globale, tandis que Nawsheen supervise l’opérationnel. Aujourd’hui, cette organisation les prépare à une nouvelle étape. En 2026, Agribusiness TV est devenue une SARL, avec l’ambition d’atteindre l’équilibre financier, de développer de nouveaux produits et d’ouvrir son capital à d’autres partenaires. L’objectif, à long terme, est de garantir la pérennité d’un puissant média capable d’améliorer l’image de l’agriculture africaine auprès des générations futures.

Inoussa Maïga et Nawsheen Hosenally, ©Droits réservés

Soumaïla et Marie Kanla (Burkina Faso) : entre bois recyclé et engrais organiques

À Koubri, près de Ouagadougou, Soumaïla Kanla et son épouse Marie dirigent KAALA Sarl et Ferti Sahel, deux structures conçues autour d’une même ambition : valoriser durablement les ressources naturelles du Burkina Faso. Avec KAALA, Soumaïla récupère du bois mort dans les champs et les forêts avant de le transformer grâce à une scierie mobile. Cette approche permet de valoriser des arbres déjà tombés sans abattage supplémentaire. Le bois est ensuite utilisé pour fabriquer tables, luminaires, objets décoratifs ou pièces artistiques. L’entreprise emploie aujourd’hui entre huit et dix personnes (selon les périodes d’activité) et développe une production artisanale axée sur la création originale. Chaque création est conçue dans une logique artisanale et durable. Les pièces les plus accessibles démarrent autour de 1 000 francs CFA (1,50 euro), mais d’autres peuvent atteindre 1 ou 2 millions de francs CFA (1 500 à 3 000 euros), selon la taille, la complexité et le design. En parallèle, le couple a créé une autre activité au sein de KAALA : Ferti Sahel, spécialisée dans la production d’engrais organiques à base de cornes animales récupérées dans des abattoirs. Le produit, destiné à l’agriculture biologique et à l’agroécologie, contient azote, phosphore, potassium et calcium naturel. L’un de ses avantages réside dans sa durée d’action, qui peut s’étendre sur plusieurs mois, voire jusqu’à deux ans, selon les sols et les cultures.

Préserver leur équilibre

La production reste artisanale, mais progresse rapidement : la capacité est de 200 à 300 kilos par jour, avec l’objectif d’augmenter ces volumes et de réduire les coûts pour toucher un marché plus large. Soumaïla orchestre la production et l’innovation, pendant que Marie pilote le showroom, la relation client et la stratégie de communication. Une répartition claire, portée par une vision commune, qui accélère les décisions et structure la croissance. Mais derrière cette synergie, le défi est réel : travailler en couple brouille les frontières, d’autant que le showroom est situé à deux pas de chez eux. Aussi s’imposentils des règles simples pour préserver leur équilibre, à commencer par bannir les discussions professionnelles en soirée. Malgré les défis liés au financement et aux contraintes logistiques, le duo poursuit son expansion avec l’ambition de développer l’engrais organique et renforcer sa présence régionale.

Soumaïla et Marie Kanla, ©Jean Claude Frisque


Lire aussi :

Article précédentPlages : les plus beaux paradis d’Afrique à découvrir cet été
Article suivantLes 5 points clés à retenir de la future IPO d’Airtel Money